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Billet de blog 19 juin 2015

Contre le stalinisme, pour le Troskysme, le Communisme

D.Audoux
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Trotsky, Lénine, fondateurs du totalitarisme ?

Le régime stalinien a trop utilisé les signes du Communisme (drapeau rouge, chant de l'Internationale, image de Lénine…) pour que cela soit sans conséquences dans les populations des pays de l'Est, comme d'ailleurs dans celles, sous une autre forme, des autres pays.

Pour toute la couche de la bureaucratie, formée au moule du stalinisme, le Léninisme serait condamné par le "verdict de l'histoire" et le Trotskysme avec lui, dont le seul intérêt serait d'être un témoignage d'une période historique révolue.

Mais alors pourquoi cet acharnement ? Ne serait-ce pas que contrairement aux idées à la mode, la pensée et l'action de Lénine et de Trotsky seraient plus actuelles que jamais ? et qu'il faut tout faire, au compte de la restauration capitaliste pour les identifier à Staline afin de les discréditer à jamais ?

Ainsi, l'un des principaux représentants de l'intelligentsia gorbatchévienne, Y. Afanassiev, expliquait à qui voulait l'entendre que Trotsky, Lénine et Staline, c'était fondamentalement la même chose à cause de "leur même révolutionnarisme" ; pour lui, la révolution est une mauvaise chose car elle repose sur la violence et engendre le mal ; et d'autre part, Lénine, après Marx s'est trompé car le capitalisme a encore de beaux jours devant lui, les deux "talons d'Achille" de Marx et d'Engels étant "les deux leviers du progrès" qu'ils ont niés et qui sont le marché et la concurrence d'un côté, la démocratie de l'autre.

Pour sa part, I. Bourtine, après bien d'autres[i], a repris l'idée que "l'impérialisme n'est pas le stade suprême du capitalisme", il n'est pas "le capitalisme pourrissant, parasitaire", "les forces productives continuent de croître" ; pour lui, après la deuxième guerre mondiale, le capitalisme "est entré dans un nouveau stade « post impérialiste » de son développement, qui a exclu toute perspective quelque peu vraisemblable de révolution, sinon pour toujours, du moins pour tout l'avenir envisageable".[ii]

Or, comme le dit J.J. Marie, "Bourtine a une vision à courte vue et purement européenne du capitalisme et de l'économie de marché… Les grands pays impérialistes ne maintiennent leur « développement économique » que grâce au développement vertigineux de secteurs purement parasitaires (les narcodollars, la spéculation financière, l'armement), et une surexploitation des pays dits en voie de développement, écrasés par les intérêts d'une dette qu'ils ne peuvent rembourser, même en réduisant leurs peuples à la faim, forme de violence qui n'émeut nullement les pourfendeurs attitrés de « la violence bolchevique » et de « l'amoralisme léniniste ». Le capitalisme condamne la majorité de la planète à une putréfaction qui menace l'existence même de peuples entiers."[iii]

Et la stabilité "post deuxième guerre mondiale" dont parle Bourtine, ne repose-t-elle pas sur les 50 millions de morts de cette guerre, sur l'holocauste, sur "Hiroshima"… ?

De son côté, V. Volkoff, expliquait que "Trotsky et Staline, écrit très justement A. Avtorkhanov, ne furent pas des antipodes dans l'idéologie bolchevique, mais des rivaux luttant pour le pouvoir dans son cadre et sur ses bases,… des jumeaux ennemis".[iv]

Et C. Castoriadis, qui fut un temps membre de la Quatrième Internationale, cofondateur avec P. Lefort de "Socialisme ou barbarie" n'hésitait pas à écrire, dans Le Monde[v], que "le véritable créateur du totalitarisme est Lénine", ce que confirmait F. Fejto : "L'esprit d'entreprise ne peut s'épanouir que dans une société libre. Luciano Pelicani (Miseria del Marxismo) a tout à fait raison de faire observer, après Castoriadis, que les tendances bureaucratiques totalitaires étaient incorporées dans le parti bolchevique dès le départ, et cela pas moins chez Trotsky, qui critiquait la bureaucratisation, que chez Staline. N'est-ce pas Trotsky qui, le premier, a postulé la mobilisation et l'étatisation des syndicats ? C'est l'anti-pluralisme marxiste qui a fondé le régime bureaucratique qui assumait pleinement les pouvoirs et fonctions de l'ancienne classe dirigeante dite exploiteuse, la gestion du procès de production à tous les niveaux, la disposition des moyens de production, les décisions sur l'affectation du sur-produit".[vi]

Certains, tel Y. Quinou, allaient un peu moins loin et essaient de sauver Marx, mais pour Lénine ou Trotsky, aucune chance ! "La crise des pays de l'Est n'est donc point la crise du Marxisme, mais celle non seulement de sa caricature stalinienne (dont le poids est énorme et spécifique), mais de son interprétation léniniste".[vii]

Le "Front unique" contre la révolution socialiste, contre les principaux dirigeants de la Révolution d'octobre, Lénine et Trotsky, est très large comme on peut le constater. Trotsky répondait par avance à ses contradicteurs.

La réponse de Trotsky, dans le "programme de transition"[viii]

"Comme toujours, dans les époques de réaction et de déclin, apparaissent de toutes parts les magiciens et les charlatans. Ils veulent réviser toute la marche de la pensée révolutionnaire. Au lieu d'apprendre du passé, ils le « corrigent ».

Les uns découvrent l'inconsistance du Marxisme, les autres proclament la faillite du Bolchevisme. Les uns font retomber sur la doctrine révolutionnaire la responsabilité des erreurs et des crimes de ceux qui l'ont trahie ; les autres maudissent la médecine parce qu'elle n'assure pas une guérison immédiate et miraculeuse. Les plus audacieux promettent de découvrir une panacée, et, en attendant, recommandent d'arrêter la lutte des classes. De nombreux prophètes de la nouvelle morale se disposent à régénérer le mouvement ouvrier à l'aide d'une homéopathie éthique. La majorité de ces apôtres ont réussi à devenir eux-mêmes des invalides moraux avant même de descendre sur le champ de bataille… La ivème Internationale ne recherche ni n'invente aucune panacée. Elle se tient entièrement sur le terrain du Marxisme, seule doctrine révolutionnaire qui permette de comprendre ce qui est, de découvrir les causes des défaites et de préparer consciemment la victoire. La ivème Internationale continue la tradition du Bolchevisme qui a montré pour la première fois au prolétariat comment conquérir le pouvoir. La ivème Internationale écarte les magiciens, les charlatans et les professeurs importuns de morale. Dans une société fondée sur l'exploitation, la morale suprême est la morale de la révolution socialiste. Bons sont les méthodes et les moyens qui élèvent la conscience de classe des ouvriers, leur confiance dans leurs propres forces, leurs dispositions à l'abnégation dans la lutte.

Regarder la réalité en face ; ne pas chercher la ligne de moindre résistance ; appeler les choses par leur nom ; dire la vérité aux masses, quelque amère qu'elle soit ; ne pas craindre les obstacles ; être rigoureux dans les petites choses comme dans les grandes ; oser quand vient l'heure de l'action : telles sont les règles de la ivème Internationale.

Elle a montré qu'elle sait aller contre le courant. La prochaine vague historique la portera à son faîte".

Et plus loin, …"Mais les cadres de la Quatrième Internationale sont le seul gage de l'avenir. En dehors de ces cadres, il n'existe pas sur cette planète un seul courant révolutionnaire qui mérite réellement ce nom. Si notre Internationale est encore faible en nombre, elle est forte par la doctrine par le programme, la tradition, la trempe incomparable de ses cadres. Que celui qui ne voit pas cela aujourd'hui reste encore à l'écart. Demain ce sera plus visible.[ix]

"Mais tous les moyens sont-ils admissibles" ?

Trotsky répond dans "leur morale et la nôtre". "Tous les moyens ne sont pas permis. Quand nous disons que la fin justifie les moyens, il en résulte pour nous que la grande fin révolutionnaire repousse, d'entre ses moyens, les procédés et les méthodes indignes qui dressent une partie de la classe ouvrière contre les autres ; ou qui tentent de faire le bonheur des masses sans leur propre concours ; ou qui diminuent la confiance des masses en elles-mêmes et leur organisation en y substituant l'adoration des « chefs ». Par dessus tout, irréductiblement, la morale révolutionnaire condamne la servilité à l'égard de la bourgeoisie et la hauteur à l'égard des travailleurs, c'est-à-dire un des traits les plus profonds de la mentalité des pédants et des moralistes petits-bourgeois".

Après la chute du Mur de Berlin, les attaques se déchaînent

C'est d'abord F. Furet qui dénonce pêle-mêle les Jacobins et Robespierre, 1793 et 1917, Lénine et la révolution russe ; il considère que "Lénine a construit au fil des ans, à force d'excommunications, une petite avant-garde de militants… Il a inventé le parti idéologique à fidélité militaire, mêlant à doses fortes l'idée d'une science de l'histoire d'une part, celle de la toute puissance de l'action de l'autre et promettant ainsi aux initiés le pouvoir absolu au prix de leur obéissance aveugle au parti"(Le passé d'une illusion, essai sur l'idée communiste au xxème siècle, Livre de Poche, 1995).

Pour Furet, Lénine est le père du Trotskysme, du monolithisme, de l'obéissance absolue au chef. Bien sûr, la droite, Le Monde du 20.1.1995 qui parle d'un "chef d'œuvre", le Nouvel observateur … applaudissent : "ce qui m'étonne, et qui d'ailleurs me fait plaisir, c'est que la gauche fasse un bon accueil à mon livre" (le Figaro du 7.3.1995).

Il déplore que "les acteurs de l'histoire soient moins lucides que ses juges" et il voudrait substituer "la sagesse historique à la passion historique"[x]

Puis c'est le "Livre noir du Communisme" (de N. Werth, J.L. Panné, S. Courtois, K. Bartosek, J.L. Margolin… , éditions Robert Laffond, 1997) qui dénonce les 100 millions de morts du Communisme dont les initiateurs en goulag et en assassinats seraient Lénine et Trotsky.

Tout d'abord, peut-on imputer au Communisme les dizaines de millions de victimes de Staline, Mao-Tsé-Toung, Pol-Pot qui furent les pires anti-communistes (avec Hitler) qu'on puisse imaginer ?

Ensuite sur les chiffres : S. Courtois, page 14, dresse le bilan suivant : U.R.S.S. 20 millions, Chine 65 millions. Et dans la revue Cahier d'histoire sociale n° 9, P. Rigoulot, ex-maoïste donc ex-stalinien, comme S. Courtois, et aussi tout comme lui, l'un des onze auteurs du "Livre noir du Communisme", inverse pratiquement les chiffres : l'U.R.S.S. passe de 20 à 62,5 millions de morts et la Chine retombe de 65 à 35 millions de morts.

Comme dit Jean-Jacques Marie[xi], "ces gens-là jouent avec les morts comme d'autres jouent au loto ou à la bourse".

Dans Le Monde du 14.11.1997, l'historienne Lily Marcou montre que N. Werth a multiplié par 10 le nombre de victimes de la terreur stalinienne par rapport aux chiffres que le même Werth avait publiés 4 ans plus tôt !

Ces quelques exemples montrent le sérieux de l'ouvrage… S. Courtois, directeur de recherche au C.N.R.S ( !) affirme dans un article de la revue Histoire (an 2000)[xii] : "fin décembre 1920, Trotsky couvre de son autorité l'abominable massacre de plus de 50 000 « prisonniers blancs » dans la région de Sébastopol".

Or, l'armée blanche de Crimée était commandée par Wrangel qui a laissé ses souvenirs publiés en russe. Que dit-il en substance ? Lorsque l'armée blanche recula sous l'assaut de l'armée rouge, le gouvernement français l'aida à évacuer la Crimée par la mer ; il précise "pleine liberté fut fournie à tous ceux qui voulaient rester de le faire, mais il y en eut peu… l'embarquement est achevé jusqu'au dernier soldat"[xiii], y compris tous les blessés hospitalisés. Sur une armée qui comprenait environ 150 000 hommes, Wrangel donne le chiffre de 145 693 soldats et officiers évacués.

D'où viennent donc les 50 000 soldats blancs fusillés donnés par le "scientifique", le "chercheur", mais surtout le falsificateur Courtois ? Lui, l'ex-stalinien, jusqu'où peut le pousser son anti-Trotskysme !

Un dernier exemple : dans un texte en commun avec J.L. Panné, S. Courtois affirme, à propos de l'insurrection communiste en Estonie de décembre 1924, qu' "au cours de la tentative, des officiers qui s'étaient rendus aux insurgés et s'étaient déclarés neutres, furent fusillés en raison même de l'attitude de neutralité qu'ils avaient adoptée : pour les putschistes, seul le ralliement était concevable". En bas de page, une référence : A. Neuberg, "l'Insurrection armée", édité par le P.C. en 1931, réédité par Maspero dans les années 70. Après vérification par D. Gluckstein, les officiers qui s'étaient déclaré neutres ont bien été fusillés… mais par le conseil de guerre du gouvernement estonien qui les a déclarés coupables de ne pas avoir combattu les communistes !!


[i]      "Néo-capitalisme" du P.S.U., le "capitalisme monopoliste d'État" du P.C.F., le "capitalisme du troisième âge" de E. Mandel…, dans les années 1960/1970.

[ii]      Dans "Oktiab", novembre 1989, cité par J.J. Marie, La Vérité, nouvelle série, n° 606, mai 1990, p. 60.

[iii]     La Vérité, op. cit., p. 60-61, article "la nouvelle offensive contre Lénine en U.R.S.S.".

[iv]     "La Trinité du Mal", éditions de Fallois, l'Age d'homme, 1991, p. 76-77.

[v]      24-25 avril 1990, p. 2, n° du 24/04/90.

[vi]     "Démarxisation du Socialisme" dans le n° 11-12 de l'Age d'homme, 1986, p. 206.

[vii]    "Fin du Communisme ? Actualité du Marxisme", Actuel Marx Confrontation, P.U.F., février 1991, p. 236.

[viii]    "Programme de Transition", Cahiers du Marxisme 1979, p. 44-45 et 48.

[ix]     Op. cit., p. 48

[x]      Cité par D. Berger et H. Maler "une certaine idée du Communisme", éditions du Félin 1996.

[xi]     "Cahiers du mouvement ouvrier", n° 2, juin  1998.

[xii]    Cité par D. Gluckstein, Informations ouvrières, n° 2036 du 13-19 juin 2001, p. 9.

[xiii]    Wrangel, Souvenirs, deuxième partie, p. 240.

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