Nord Stream 2, cheval de Troie de la Russie en Europe ?

Nord Stream 2, c’est le nom de ce gazoduc qui doit faire transiter les importations d’hydrocarbures russes vers l’Allemagne en évitant l’Ukraine. Controversé, ce projet dont l’achèvement se heurte à un certain nombre d’obstacles ravive les craintes d’interventionnisme russe en Europe.

L’Europe dépend actuellement de Moscou pour le tiers de ses importations de gaz. Mais l’Europe, en particulier l’Allemagne et son industrie gourmande en énergie, a besoin d’encore plus de gaz pour les années à venir. Nord Stream 2 a été conçu pour doubler les capacités de Nord Stream 1, en fonction depuis 2011. Deux tiers de ce tuyau, long de 1250 km, ont déjà été posés pour une mise en service prévue début 2020.

Et pourtant, à quelques mois de l’échéance, ce chantier dont le coût s’élève à une dizaine de milliards d’euros continue de faire l’objet de vives critiques. L’initiative, considérée comme une décision d’abord profitable à Berlin, n’a jamais fait consensus parmi les Etats membres de l’Union européenne.

Risques pour la sécurité européenne

La Pologne et les pays baltes sont les plus en pointe dans l’opposition au projet. Ces Etats qui ont eu par le passé à souffrir de l’impérialisme russe redoutent notamment un affaiblissement de l’Ukraine, pays tampon entre la Russie et l’Europe. 80% du gaz russe a longtemps transité par ce pays, mais du fait du conflit entre Kiev et Moscou, l’opérateur national Gazprom fait tout pour le contourner, avec le risque de déstabiliser encore plus son voisin pratiquant un chantage à l’énergie.

Ce risque a été très bien identifié à Washington, où l'on suit le dossier de très près. Au cours d’une récente visite en Lituanie, le secrétaire américain à l’Energie Rick Perry a fait part de ses réserves devant un projet qui « augmentera l'influence de la Russie sur la politique étrangère de l'Europe et la vulnérabilité de l'Europe à une interruption d’approvisionnement ». M. Perry, qui dit redouter à l’avenir des pressions politiques de Vladimir Poutine, s’est déclaré partisan « de routes multiples pour fournir l'énergie à travers l’Europe ».

Poursuites judiciaires côté russe

Jusqu’à présent, le projet suivait tant bien que mal son cours malgré les oppositions. En début d’année, les Etats membres s’étaient mis d’accord sur des règles communes concernant l’approvisionnement en gaz censées apaiser les tensions entre ses membres. Cette concertation n’a pas empêché le chantier de prendre du retard. Depuis le printemps dernier, le Danemark fait de la résistance en refusant d’accorder son permis pour la portion du tuyau qui traverse ses eaux territoriales.

C’est dans ce contexte chahuté que Gazprom, par l’intermédiaire d’une de ses filiales, a décidé d’attaquer l’Union européenne auprès d’un tribunal d’arbitrage. En cause, la réglementation européenne sur la concurrence qui exige de séparer les activités de production et de transport. C’est en vertu de cette législation que les activités de Gaz de France ont dû être scindées en une entité distribution (devenue Engie) et transport (GRDF). Début 2019, la Commission européenne a étendu cette obligation aux opérateurs extérieurs à l’Union européenne. Gazprom, qui s’estime lésé par cette décision, y voit une volonté politique de retarder la mise en service de Nord Stream 2. L’opérateur russe continue d’annoncer une inauguration en janvier prochain. Un calendrier optimiste au vu des obstacles récents.

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