Les dirigeants de Gucci mis en examen dans une (énorme) affaire de fraude fiscale

Le groupe de luxe italien a fait l'objet d'intenses perquisitions dans une affaire où il est reproché à Gucci d’avoir occulté 1 milliard et 300 millions d’euros au fisc. Alors qu’un ancien cadre a dévoilé aux enquêteurs les dispositifs occultes mis en œuvre, deux dirigeants ont été mis en examen. La pression monte sur la maison mère Kering et son patron, François Pinault.

Gucci dans la tourmente. La griffe italienne, fleuron du groupe français de luxe Kering, est dans le collimateur des autorités fiscales transalpines. Fin novembre, le géant du luxe italien, accessoirement premier foyer de profit de l'empire dirigé par François Pinault, a vu ses bureaux de Milan et Florence perquisitionnés par les inspecteurs de police locaux. La justice italienne soupçonne Gucci d'avoir mis sur pied un ingénieux et massif système d'évasion fiscale.

Selon le parquet de Milan, Gucci aurait déclaré en Suisse des activités menées en Italie pendant plusieurs années. Bilan de la manœuvre : 1,3 milliard d'euros, qui auraient ainsi échappé au fisc italien. Un montant record, justifiant la présence pendant trois jours des inspecteurs italiens dans les bureaux ultra-modernes du groupe de luxe à Milan.

 Le top management de Kering directement impliqué

Chez Kering, contacté par l'agence de presse Reuters, on se réfugie dans un silence gêné. Et du côté de Gucci, on fait le gros dos : au pied du mur, désarçonnée par les révélations fracassantes de la presse italienne, la marque a affirmé « coopérer activement avec les autorités et (être) confiante dans la régularité et la transparence de ses opérations ». Elle pouvait difficilement faire moins.

Car les révélations qui ont mis la puce à l'oreille des agents du fisc italiens ne proviennent pas de n'importe qui. La justice transalpine fonde ses soupçons sur le récit, argumenté et documenté, d'un ancien cadre de Gucci, depuis licencié par l'entreprise. Et l'affaire, révélée début décembre, semble s'emballer. Sur Twitter, les hashtags #Guccigate et #Guccileaks ont fait leur apparition, et les sites boursiers scrutent un éventuel impact sur le cours de l’action.

Le document transmis aux autorités italiennes par l'ex-cadre de Gucci, dont on a depuis appris qu'il s'appelle Carmine Rotondaro et qu'il a quitté le groupe depuis deux ans, est en effet explosif. Manifestement très bien placé avant son licenciement par le groupe, l'informateur a joint à ses accusations une série de documents des plus embarrassants : documents bancaires, copies d'emails internes à Gucci, numéros de comptes détenus à Singapour ou en Suisse, etc. Du solide, donc.

Les enquêteurs ont ainsi appris que Patrizio Di Marco, l'un des anciens directeurs généraux de Gucci, aurait reçu en février 2015 une indemnité de départ de plus de 11 millions d'euros, directement placée sur un compte logé dans le paradis fiscal singapourien. Selon Carmine Rotondaro, cette opération était expressément autorisée par le top management de la maison-mère de Gucci, Kering. Au premier rang desquels un certain François Pinault, ainsi que ses plus proches collaborateurs.

Les révélations de l'ancien salarié ne s'arrêtent pas là. L'actuel PDG de la marque et membre du comité exécutif de Kering, Marco Bizzari, est aussi inquiété. 70% de son salaire annuel, fixé à quelque 8 millions d'euros, seraient ainsi délibérément versés par une société luxembourgeoise, sous forme de « jetons de présence ». Seuls 30% lui seraient versés par la société Guccio Gucci S.p.A. De quoi renforcer les soupçons d'évasion fiscale, la société Kering Luxembourg apparaissant, de plus, dans les révélations des Offshore Leaks et Panama Papers.

En tout, ce sont jusqu’à plusieurs milliards d'euros qui sont suspectés d'avoir échappé au fisc italien. Suffisamment pour que la justice transalpine décide de mettre en examen les deux derniers responsables de Gucci, Patrizio Di Marco et Marco Bizzari, qui vont maintenant devoir s'expliquer sur les douteuses pratiques du groupe auquel ils appartiennent.

Les GAFA rappelés à l'ordre

Si les enquêtes sur l'évasion fiscale des multinationales font parfois long feu, les dirigeants de Kering ne devraient pas prendre celle qui les concerne à la légère. Car la justice italienne n'en est pas à son coup d'essai. Peu impressionnée par la taille de ces groupes transnationaux, elle a même fait, depuis quelques années, de la chasse aux maxi-fraudeurs sa spécialité.

Dans sa ligne de mire, les GAFA – tous, ou presque, et dans l'ordre de l'acronyme. Google, pour commencer, sommé en 2015 de régler 306 millions d'euros. Apple Italia, accusé de n'avoir pas payé l'impôt sur les bénéfices des sociétés de 2008 à 2013, qui s'en sortira avec une transaction de 318 millions d'euros. Amazon, plus récemment, a signé un accord avec le fisc italien prévoyant le versement de 100 millions d'euros, après une enquête pour fraude fiscale, le groupe déclarant au Luxembourg ses profits réalisés en Italie.

La pression monte aussi au niveau européen : Facebook vient en effet d'annoncer son intention de déclarer ses revenus dans chacun des pays européens où il est présent, alors qu'il déclare actuellement la majorité de ses bénéfices en Irlande, où le taux d'imposition est l'un des plus bas en Europe. Airbnb se trouve également dans le viseur des autorités européennes, la plateforme de location en ligne étant accusée de favoriser l'évasion fiscale de ses propres clients grâce à un ingénieux système de carte de paiement, localisé à Gibraltar.

En Italie, le monde du luxe a d’ailleurs déjà été pris par la patrouille. L'autre navire amiral du luxe italien, Prada, a déjà dû s'acquitter, en 2013, d'un remboursement de 470 millions d'euros au fisc italien. Pendant dix ans, le groupe dirigé par Miuccia Prada avait déclaré à l’étranger des revenus réalisés dans la péninsule.

 

 

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