A quand un véritable patriotisme économique en France ?

Le passage d’entreprises françaises sous pavillon étranger peut être lourd de conséquences pour l’Hexagone. L’absence d’une stratégie claire visant à protéger nos secteurs stratégiques peut affaiblir la compétitivité des entreprises françaises, décourager la recherche et favoriser les intérêts des sociétés et gouvernements étrangers.

Dans un contexte international de montée du populisme, le patriotisme économique a mauvaise presse. Il sanctuariserait l’économie nationale, entraverait la concurrence et amènerait des mesures de rétorsion qui réduiraient les exportations et forceraient les entreprises à délocaliser leur production.

Or, le patriotisme économique est en réalité une stratégie destinée à défendre les intérêts nationaux dans le respect de la réciprocité. Pour Eric Delbecque, président de l’Association pour la compétitivité et la sécurité économique (ACSE), le patriotisme économique n’est « ni un nationalisme économique ni un repli frileux derrière nos frontières ». Il s’agit plutôt d’« une stratégie nationale en matière de développement, une vision de notre futur industriel et une implication publique intense dans la conquête de nouveaux marchés ».

Pour l’expert, la France et l’Europe devraient s’inquiéter d’un patriotisme économique insuffisant plutôt qu’excessif. Depuis de nombreuses années déjà, les États-Unis ont mis en place des règles pour protéger certaines de leurs entreprises stratégiques des appétits étrangers. En cas de proposition de rachat, les offres sont ainsi examinées par le Committee on Foreign Investment in the United States, qui peut demander des aménagements, voire recommander au chef de l’Etat de s’opposer au rachat.

En Chine également, le patriotisme économique est de rigueur : le gouvernement accorde ainsi des aides aux groupes leaders, notamment en prenant des mesures pour faciliter les prises de contrôle d’entreprises étrangères par les sociétés chinoises. L’objectif de cette stratégie est de favoriser l’émergence de champions nationaux dans les secteurs d’avenir.

Europe, le « bon élève de l’orthodoxie libérale »

L’Europe, en revanche, « joue les bons élèves de l’orthodoxie libérale », regrette Eric Delbecque. « Alors que les États-Unis, la Chine ou la Russie mettent en œuvre de véritables dispositifs d’accroissement de puissance économique, nous nous accrochons à l’orthodoxie libre-échangiste », ajoute-t-il.

En France, de nombreux fleurons de l’industrie sont passés sous contrôle étranger au cours des deux dernières années : Alstom, Lafarge, le Club Med, Systran, Alcatel, Dailymotion… La liste ne semble pas devoir s’arrêter, car « si le gouvernement s’est assuré un droit de regard dans les secteurs jugés stratégiques, il parvient rarement à remettre en cause une opération », résume le magazine économique L’Expansion.

Et les conséquences peuvent être désastreuses. Le rachat d’Alstom par General Electric (GE) est une matérialisation de la convergence des intérêts commerciaux d’une entreprise américaine et des intérêts stratégiques du gouvernement américain. La branche énergie d’Alstom est en effet extrêmement stratégique puisque l’entreprise fabrique des turbines qui équipent les centrales nucléaires françaises et certaines centrales étrangères.

Aujourd’hui, grâce à ce rachat, GE — et donc les États-Unis — est en situation de monopole sur ces fameuses turbines. En quelques mots, si les Français désirent vendre un navire ou un réacteur nucléaire à un pays tiers, ils ne pourront le faire que si les Américains — via GE — acceptent de leur fournir la turbine autrefois fabriquée par l’entreprise française Alstom.

Et même pour les sociétés rachetées, le passage sous pavillon étranger est loin d’être gage de réussite. Trois ans après son rachat par la société coréenne CSLi, l’éditeur Systran, qui fournit un logiciel de traduction embarqué dans des systèmes secret-défense et qui possède comme clients des groupes tels que Ford, Booking.com, Adobe ou encore PSA, « traverse une zone de turbulences » et ses perspectives d’avenir sont « plutôt sombres », affirme Le Figaro. En effet, depuis cette opération, l’image de l’éditeur est quelque peu écornée : procès, licenciements, départs volontaires… Et c’est sans compter sur la condamnation pour « détournements de fonds » dont fait l’objet l’actionnaire unique de CSLi, Chang-jin Ji.

Le rachat par CSLi, en avril 2014, devait permettre à l’éditeur de consolider ses positions sur le continent asiatique. Mais certains estimaient que l’opération « pourrait cacher des enjeux bien plus stratégiques ». Selon le Journal du Net, « le moteur de traduction de Systran a été intégré par CSLi aux côtés de son propre moteur pour bâtir l’application de traduction phare de Samsung : S Translator ». Cela devrait permettre à Samsung de prendre une longueur d’avance sur Apple et Microsoft en matière d’innovation. Mais quid de l’innovation française ? Et de la protection de l’économie hexagonale ?

Alors ministre de l’Économie, Emmanuel Macron s’était montré discret lors du rachat d’Alcatel-Lucent par le finlandais Nokia. Le gouvernement avait bien exigé des contreparties en termes d’emplois, mais le nouvel ensemble, baptisé « Nokia Corporation », est basé en Finlande et dirigé par les patrons de l’équipementier finlandais.

Aujourd’hui président de la République, M. Macron plaide pour plus de protection au niveau européen. Mais Bruxelles ne veut rien entendre et s’oppose au Buy European Act proposé par le président français en mai dernier. Et pendant ce temps, selon la Banque de France, « 39 % des sociétés françaises du CAC 40 sont détenues majoritairement par des intérêts étrangers »…

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