JEAN-LUC LE TENIA

Ludwig van Beethoven (Jean-Luc Le Ténia) © jlletenia
Ludwig van Beethoven (Jean-Luc Le Ténia) © jlletenia

Il a rejoint « Bougetou » en homme libre, en artiste magnifique, en vraie signature dans ce monde d’anonymes frustrés. Au lycée Bellevue, les récréations et pauses déjeuners interminables ont, après ma rencontre avec Jean-Luc, pris une tournure beaucoup plus enthousiasmante, on a beaucoup refait le monde de la musique, du rock indé, on a fait connaissance ensemble avec Dominique A, on lui trouvait vraiment quelque chose de spécial à celui-là. Je me souviens d’un concert, le tout premier de Jean-Luc sur scène dans un tremplin rock du caveau, il n’avait jamais pensé mettre un pied sur scène et je lui avais dit qu’un ami cherchait des groupes originaux pour ce radio-crochet, j’ai encore la cassette… il avait mis la salle sens dessus dessous tant ses saillies verbales visaient juste, au coeur et au slip, son attitude sur scène avait quelque chose de bien peu conformiste mais il était vraiment dans un autre monde : Noir Désir et autres Negresses Vertes pouvaient bien avoir eu aussi un passé anticonformiste, ce n’était rien en comparaison avec ce que Jean-Luc a pu proposer par la suite dans son cursus. Refusant d’être arriviste, acceptant de rester dans la marge comme les Wampas, ne prenant l’ascenseur « universaliste » et économique juste parce qu’il n’y avait pas de thunes à faire avec la musique quand on s’appelait le Ténia.

Je me souviens de cette décharge d’énergie dans un concert de « punks à chiens », il n’était pas à sa place mais finalement il était plus punk que toute la salle réunie, canidés affamés compris… avec lui il n’y avait rien de déguisé, de travesti. Je me rappelle du Jean-Luc dernièrement vu à Paris en première partie d’Ignatus, un de ses bons copains de galère, il avait cette flamme, cette énergie du désespoir… et ce sourire narquois. Je l’aimais beaucoup même quand il exprimait tous ses défauts, son envie maladive d’être compris par les femmes et par les autres sans toujours parfois avoir le logiciel pour y arriver, son incapacité à juguler des tensions créatrices tellement débordantes (animateur de radio, je me rappelle l’avoir invité à interviewer Miossec et le chanteur n’avait pas paru très enthousiaste à jouer le jeu face aux questions étonnantes de Jean-Luc… mais c’était tout à fait Jean-Luc cette prise de risque artistique permanente, ce côté situationniste qui lui collait à la peau jusqu’à l’épuisement). J’avais envie de travailler avec Jean-Luc dans Radis Noir tellement je trouvais son fanzine intéressant, j’avais envie de revoir des concerts de la médiathèque du Mans avec Mathieu Champs, un bon clarinettiste, j’avais envie qu’Ignatus ne soit pas le seul à reconnaître son talent dans les labels indépendants français… mais Jean-Luc ne cherchait pas à plaire, il plaisait – autant qu’il agaçait – parce qu’il était lui-même, je le remercierai toujours même après cette mort tragique pour m’avoir ouvert à autre chose que le milieu de la route.

Que son âme mette un peu le bordel au Paradis, je suis sûr qu’il y aura un bon public.

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