Etats généraux de la presse : et si tout était déjà décidé ?

Voici l'évènement du numéro 989 de CB News paru lundi 3 novembre.

 

Etats généraux de la presse : et si tout était déjà décidé ?

 

Un mois après l’ouverture des états généraux de la presse voulus par le président de la République, les premiers retours des différents groupes de travail laissent une impression mitigée. Mitigée quant à l’organisation même de ses Etats généraux, mais mitigée également quant à la finalité de ceux-ci. Car, le 2 octobre 2008, dans son discours de lancement, Nicolas Sarkozy fustigeait des archaïsmes comme le syndicat du Livre, la distribution… Non sans rappeler la tonalité d’un rapport d’août 2006 de l’institut Montaigne – think-tank estampillé libéral – intitulé « Comment sauver la presse quotidienne d’information ». Dedans, des propositions détonantes comme par exemple des aides ciblées pour les groupes de presse qui s’engagent à se restructurer ou à créer des imprimeries indépendantes, mais aussi la suppression totale des bureaux de placement tenus par le syndicat du Livre ou enfin supprimer le monopole des kiosquiers sur la ventes des quotidiens…
Face à cela, certains ont déjà claqué la porte. C’est le cas de Mediapart, le site d’information fondé par Edwy Plenel. « Nous dénonçons la procédure invraisemblable qui voit l’Elysée s’emparer des problèmes de la presse, pourtant sensée être un contre-pouvoir. Nous demandons que les Etats généraux aient lieu dans le cadre de la commission des affaires culturelles et sociales de l’Assemblée nationale », explique le directeur éditorial de Mediapart, François Bonnet. « Nous insistons également sur le caractère non démocratique du fonctionnement des pôle de réflexion puisqu’il y a ni publicité des débats, ni vote sur les différentes recommandations. Tout cela sans parler du manque de représentativité de ces instances de réflexion », poursuit-il. Si la position de Mediapart relève en partie de la posture politique, certains des questionnements soulevés par le site d’info sont partagés par différents participants. D’aucuns regrettent l’absence du forum des sociétés de journalistes (cf. ci-contre). D’autres dénoncent le « flou qui règne sur les méthodes de travail. Nous allons devoir avancer en marchant. Problème : certains groupes ne pourront pas arriver à un consensus ».
Ces réserves sur les méthodes de travail sont aussi un moyen d’exprimer de nombreuses réserves quant à la finalité même des Etats généraux.
« Tout est d’ores et déjà décidé. Nous aboutirons à une réforme de la distribution, à la fin du monopole du syndicat du Livre car tout le monde est plus ou moins d’accord, pronostique Michel Françaix, député PS spécialiste des médias, membre du pôle dirigé par Bruno Frappat Par contre, il n’y aura pas d’accord sur la question des droits d’auteur des journalistes et pas de réelle réforme des aides publiques ». Et force est de constater que ce pronostic est plutôt partagé. « Les Etats généraux - et cela est plutôt positif- sont un moyen de trancher réellement la question du syndicat du Livre et du mode de distribution, souligne Jean-Marie Charon, sociologue des médias membre du pôle de François Dufour. Mais là n’est pas le seul problème de la presse en France ». Du côté du ministère de la Culture, si l’on convient que ces Etats généraux sont un travail de « catharsis pour l’ensemble de la profession », on assure tout de même que toutes les questions de fond seront traitées. Et de citer en exemple « l’inspection générale des Finances qui a été mandatée pour faire du benchmark international ».
Ainsi, les pistes du portage, de mise à mal du monopole du syndicat du Livre, du réseau de distribution complémentaire en contrepartie d’une hausse de la TVA sur les magazines (cf. CB News n°988), ou encore de redéploiement des aides publiques sont clairement à l’étude. Mieux, des recommandations claires qui iront dans le sens de la voie tracée par l’institut Montaigne ou par Nicolas Sarkozy seront faites et sans aucun doute retenues par l’Elysée. D’ailleurs, le syndicat du Livre en multipliant les actions récentes – récents blocages des quotidiens nationaux – fait jouer le rapport de force tant il sait que l’avenir de son monopole est compté. Certains vont même jusqu’à parler de la signature d’un « nouveau compromis historique ».
Voilà qui devrait ravir la grande majorité des professionnels. Seulement voilà, ces réformes ne font plus débat aujourd’hui dans la profession. Reste juste à s’accorder sur les modalités. Et les craintes sont ailleurs. Dans les contradictions même de ces Etats généraux. Les droits d’auteurs des journalistes seront-ils réformés en fonction de la ligne fixée par Nicolas Sarkozy le 2 octobre lorsqu’il déclarait : « il est irréel qu’un article soit édité partout sur différents supports sans que le journaliste ne soit rémunéré » ou sur la ligne défendue –entre autres par Arnaud de Puyfontaine (président du pôle industrie) et qui tient la corde - selon laquelle « les journalistes doivent comprendre qu’ils sont désormais salariés non plus d’un titre mais d’un groupe et que par conséquent ils peuvent être amenés à produire pour n’importe quel support ». Sur cette ligne, le groupe Lagardère a récemment accordé 1000 euros bruts par an de rémunération complémentaire aux journalistes pour pouvoir dupliquer à l’infini et partout leurs articles…Pas sûr que le consensus soit de mise sur ce point. Dans le même ordre d’idée, souligne un expert, « il est difficile de croire que les sociétés de journalistes seront reconnues légalement alors même qu’elles n’ont, au final, par manque de sens politique pas été associées à la réflexion ».
Toutes ces craintes sont là. Comme celle de voir les seuils anti-concentration être remis en cause afin de favoriser comme le souhaite Nicolas Sarkozy l’émergence de grands groupes plurimedia. Le rapport de Danièle Giazzi –secrétaire nationale de l’UMP – publié en septembre se prononçait clairement pour l’abaissement de ces seuils anti-concentration en arguant que cela favoriserait le développement de la presse. Aujourd’hui, un groupe ne peut pas dépasser 30 % de la diffusion totale de la presse quotidienne d’information politique et générale. De même la règle des « deux sur trois » interdit à un même groupe de posséder à la fois une télé nationale, une radio nationale et un quotidien. « Il ne faut pas s’arc-bouter sur cette question de la concentration, tempère Jean-Clément Texier président de la compagnie financière de communication et membre du pôle Puyfontaine. Un groupe de presse plurimédia ne veut pas dire fin du pluralisme. Il en existe partout en Europe ». D’autres comme Jean-Marie Charon rappellent au contraire que « toutes les tentatives en allant du Monde à Jean-Marie Messier ont échoué ». Contactée par CB News, l’Elysée n’a pas souhaité faire de commentaires sur ces Etats généraux et encore moins sur la question des seuils anti-concentration. Plusieurs sources déclarant qu’Emmanuelle Mignon conseillère du président de la République et pilote de ces Etats généraux aurait répondu que sur la « concentration il faudrait convaincre le président de la République »... Propos évocateur de la sensibilité de la question…
A mi-parcours, les Etats généraux suscitent donc de nombreuses interrogations. Et déjà d’énormes regrets dans la profession. Au rang desquels, l’oubli d’une réflexion réelle sur les contenus, la non-reconnaissance d’un statut réel des sociétés de journalistes. Et, surtout, le sentiment que de nombreuses choses sont déjà jouées.

David Medioni

 

Trois questions à Jean-Michel Dumay, président du forum des sociétés de journalistes


CB News : Pourquoi avez-vous décidé de ne pas participer aux Etats généraux ?

Jean-Michel Dumay : Le forum des sociétés de journalistes avait proposé dès novembre 2007 l’organisation d’un Grenelle de la presse pour répondre aux problèmes des journaux d’information générale et s’intéresser en profondeur aux conséquences de la mutation numérique. Il est donc clair que nous voulions participer à ces Etats généraux. Seulement, nous n’étions pas les bienvenus puisque Bruno Frappat a catégoriquement refusé que nous soyons associés à la discussion de son pôle sur l’avenir du métier de journaliste ! C’est un comble ! Arnaud de Puyfontaine ne nous a pas contactés et il a fallu insister lourdement auprès de François Dufour pour obtenir un strapontin. Seul Bruno Patino est venu de lui-même vers nous. Nous ne pouvions pas cautionner cela.

 

CB News : Malgré tout, quels sont les dossiers clés ?
J-M.D : Outre la réforme nécessaire du système de fabrication et d’impression hérité de la Libération qu’il faut mener sans pointer les hommes du Livre mais en pointant les failles du système, le forum des SDJ sera vigilant sur deux choses. Tout d’abord, sur le statut des journalistes. Nous voulons que les journalistes restent des auteurs-salariés et ne deviennent pas, comme certains le souhaitent, des salariés de l’information ou des communicants. De même, nous craignons que l’abaissement des seuils anti-concentration soit mis à l’ordre du jour et qu’il mette à mal le statut collectif des rédactions. En clair, nous axerons notre combat sur la défense du statut individuel et collectif du journaliste en défendant ses droits d’auteurs et l’indépendance des rédactions.

 

CB News : Comment ?

J-M.D : En exigeant des garde-fous. Notamment, en cas d’abaissement des seuils anti-concentration, nous demanderons que les sociétés de journalistes soient reconnues réellement et puisse bénéficier de droit de véto sur la nomination des dirigeants, par exemple. Par ailleurs, le collectif « ça presse » auquel nous participons a pour ambition de faire entendre la voix des journalistes de « base ».

 

Etats généraux, mode d'emploi :

Les quatre pôles de réflexions : Métiers du journalisme, présidé par Bruno Frappat ; Industrie de la presse écrite, coiffé par Arnaud de Puyfontaine ; Internet et les nouveaux modèles, dirigé par Bruno Patino ; Presse et société, chapeauté par François Duffour.
Réunissant environ 150 personnes, ces pôles sont chargés de faire des recommandations. Celles-ci ne lieront en aucun cas l’Elysée. Des auditions publiques sont prévues notamment lors du congrès de la presse à Lyon le 19 novembre. Un premier bilan des travaux sera fait mi-décembre.

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