De la "défaillance" du système éducatif Haïtien...ou celle de l'aide internationale?

Le qualificatif « défaillant » utilisé par l’ambassadrice de France rappelle la période d'ingérence post-séisme. La communauté internationale n’a jamais orienté massivement l’aide vers un service public éducatif de qualité accessible à tou.te.s. Seul 8% de l’aide y est consacré. Doté de 50 millions €, que pourra le « plan Marshall » pour l’éducation annoncé par le Président Hollande en 2015 ?

« Haïti est à la fois un centre et une matrice des relations Nord-Sud »  (Yannick Lahens)

Le système éducatif Haïtien serait « défaillant » d’après l’ambassadrice de France en Haïti, tel que mentionné dans son discours du vendredi 23 mars lors d’un colloque international à l’Université Quisqueya à Port au Prince.

On remarquera que l’Etat Haïtien n’est pas directement mentionné mais de toute évidence c’est bien de lui qu’il s’agit. La suite du propos aurait en effet porté sur « l’absence de gestion », « de plan de carrière », et « le paiement irrégulier des enseignants ».  Les ressources financières allouées à l’éducation dans le budget national seraient «insuffisantes pour cette année ».

La défaillance fait habituellement référence dans la littérature classique à un manque de force passager, voire à une absence lorsqu’il s’agit d’une personne. De manière plus abstraite, cette notion se rapporte à une institution, et donc au pouvoir exercé, « qui ne remplit pas avec l’efficacité voulue sa fonction, son rôle », qui serait « chancelant[1] ».  L’utilisation de ce terme peut ainsi paraitre étonnante pour qualifier un Etat « ami », avec qui on a une « histoire de cœur[2] » et que l’on souhaite soutenir et accompagner. D’autant plus qu’en géopolitique, cette notion est associée à celles d’Etat en « déliquescence »,  «failli », « en échec » (« Failed state » en anglais). L’ONG Etats-Unienne Fund For Peace (FFP) a d’ailleurs construit un indicateur composé de douze variables pour tenter de caractériser un Etat qui ne parviendrait pas à assurer ses missions essentielles. Malgré le fait que Haïti n’ait pas connu de conflit armé pendant les dix années précédentes, et alors que cette variable est omniprésente dans la quasi-totalité des autres Etats caractérisés comme « faillis », le pays a été ajouté à la liste des pays en situation critique en 2010. Seul pays, avec le Pakistan, situé hors de la zone Afrique-Moyen Orient, parmi une liste de treize autres pays, Haïti « apparait donc comme une exception dont il faut travailler à décrypter la caractérisation comme Etat failli » comme l’analyse le politologue spécialiste d’Haïti, Jan Verlin (2014).

Cette notion a ainsi été largement utilisée pour qualifier la période faisant suite au coup d’Etat et à l’exil consécutif du Président JB Aristide en 2004 mais aussi dans l’après séisme de 2010 (Verlin, 2014)[3]. Dans un contexte où l’ONU, la MINUSTAH et les ONG étaient devenus les acteurs majeurs du gouvernement quotidien, au sens de gestion de l’ordre public ainsi que de l’ordre social et politique d’Haïti, l’Etat Haïtien considéré comme failli et contourné par l’aide internationale[4], est resté la cible discursive des actions du monde humanitaire. Aujourd’hui, il semble devenir aussi la cible discursive du monde diplomatique ?

Dans d’autres contextes, la notion d’état « défaillant » ou « failli » est selon certains chercheurs souvent utilisée pour légitimer une intervention de la communauté internationale, qui serait ainsi autorisée à « reconstruire » les Etats déficients. Comme l’exprime Kathia Légaré, spécialiste en sciences politiques et intervention internationale à l’Université Laval (Québec) : « Ces inquiétudes quant aux critères d’accession et d’exercice de la souveraineté par les Etats ne serait en fait qu’une nouvelle étiquette apposée aux États post-coloniaux »[5] 

A peine six mois après la fin de la mission de la MINUSTAH présente pendant quatorze ans sur le sol Haïtien, on peut se demander ce que présage l’utilisation de ce vocable ?

 « L‘échec de l’éducation en Haïti est une réalité et il est congruent à l’échec du développement »  (Laennec Hurbon)

Au-delà de ce qualificatif, au passif lourd de sens, il parait essentiel de rappeler que toute considération sur la réalité Haïtienne actuelle ne peut s’affranchir, sous peine de myopie ou d’ignorance, d’une prise en compte du contexte historique de cette première république Noire, petit pays de la Caraïbes, issu d’une révolution anti-esclavagiste (1791-1804) puis ayant été victime d’ostracisme géopolitique et de la poursuite du schéma d’exploitation colonial sur son propre sol pendant plus de deux siècles. Le résultat étant un appauvrissement lent et implacable de son peuple.

Dans ce contexte, la langue Française a une longue histoire de domination puisque ce sont les couches de l’élite qui en avaient jusqu’à une époque récente la maitrise et le monopole. D’après le sociologue Laennec Hurbon, l’éducation a elle aussi été longtemps l’affaire de religieux Français, qui concevaient les programmes scolaires en vue d’un formatage culturel loin du pays majoritaire[6]. Cette influence du Français, « compris par une minorité dans les villes »[7], est restée très forte jusque dans les années 80 et la « réforme Bernard », avec une forte dichotomie entre les écoles urbaines et les écoles rurales. L’école était alors une institution inaccessible puisqu’incompréhensible par l’immense majorité du peuple Haïtien. Toute se passait comme si l’apprentissage scolaire se faisait dans une langue étrangère et ne bénéficiait donc qu’aux élites urbaines.

Un plan national d’éducation et de formation professionnelle (PNEF) a été proposé en 1998 mobilisant tous les secteurs mais il n’a jamais reçu l’approbation et le soutien de la communauté internationale, cette dernière préférant financer, gérer et administrer des projets de court et moyen terme à travers des unités d’exécution ad-hoc et lui permettant d’annoncer des objectifs chiffrés et mesurables, jamais atteints et justifiant les phases successives de consolidation et de relance. Depuis le début des années 2000, la communauté internationale n’a jamais accompagné de manière massive les efforts gouvernementaux pour un service public éducatif de qualité. Ainsi elle a préféré poursuivre le programme Education pour Tous (EPT) initié par la Banque Mondiale en 2007 qu’investir dans le PSUGO lancée par le Président Martelly en  2011 ; ces deux programmes contribuant à la privatisation de l’éducation qui représente aujourd’hui 80 à 90% de l’offre éducative.

 Un système éducatif « défaillant » ?

On peut se demander sur quelles données l’analyse est construite. « 1 enfant sur 4 ne fréquente pas l’école, 25% de la population est analphabète, 80 % des maitres n’ont pas de formation spécifique » annonce le site de l’ambassade de France[8]. A première vue le constat n’est pas univoque: au 1er janvier 2018, la Banque Mondiale estime que 90% des enfants sont scolarisés[9]. Pourrait-on suspecter la Banque Mondiale de gonfler ses chiffres, soucieuse de donner une bonne image du pays ? Quant au taux d’analphabétisme, il est malheureusement sous-évalué pour les adultes puisque différentes sources l’évaluent à 50% depuis les années 1940[10]. Enfin la part d’enseignants non qualifiés est estimée à 65% (et non 80%) par l’UNICEF[11].   

Quoi qu’il en soit que signifient des chiffres s’ils ne sont pas insérés dans un contexte et replacés sur le temps long ?  Comme le disait Karl Marx, l’important n’est pas de savoir si le verre est vide ou plein mais s’il se remplit ou s’il se vide. Or, même la Banque Mondiale constate que « en dépit des difficultés […] le pays a accompli des progrès importants sur le plan de la réduction de l’extrême pauvreté et de la couverture des services […] d’éducation essentiels.»[12] L’UNICEF prétend que la fréquentation scolaire est passée de 50% en 2005 à 82, 7% en 2012[13]. De même le taux de scolarisation en primaire était évalué à 70% en 2003[14], soit un doublement par rapport à 1990 (36,4%). Selon cette progression, on peut estimer que taux de scolarisation était inverse (90% des enfants non scolarisés) à la fin des années 70, soit un une inversion radicale de la réalité éducative en moins de 40 ans, dans un contexte de quasi doublement de la population[15].

Même si la qualité de l’enseignement reste un réel défi, pourquoi ne pas mentionner cette progression et valoriser cette avancée bien réelle, d’autant qu’elle fut pour l’essentiel à la charge des familles, afin de prendre confiance et se projeter vers l’avenir avec ambition pour une éducation publique de qualité accessible à toutes et tous ?

  « Malgré cette aide de nombreux secteurs restent en jachère. C’est le cas de l’éducation. » (Laennec Hurbon )

La vraie question d’actualité concernant le secteur éducatif Haïtien serait de savoir où en est le « plan Marshall » pour l’éducation annoncé par les Présidents Martelly et Hollande en mai 2015. En ce sens, et plutôt que d’annoncer de manière unilatérale et catégorique la « défaillance » de son partenaire, il serait intéressant, en toute humilité et dans une démarche constructive, de revenir sur les actes posés par les deux pays amis en regard des objectifs fixés conjointement. Qu’en est-il aujourd’hui des 50 millions d’euros promis par le Président Hollande au nom du peuple Français ?  Ce plan visait pourtant des objectifs clairs et précis, à savoir la modernisation du secteur éducatif et l’intensification de la recherche, la formation des enseignants, ainsi que la mobilisation du réseau français des établissements de coopération éducative pour le renforcement de la francophonie. Le site internet de l’AFD, qui devait en être le principal maitre d’œuvre,  n’en fait même plus mention aujourd’hui et la plaquette institutionnelle de l’AFD datant de Novembre 2016 ne mentionne que deux projets totalisant 20 millions d’euros dans le cadre du « Plan Education 2015-2020 ».

Suite à une telle annonce et compte tenu des objectifs ambitieux, il est d’ailleurs étonnant de constater que la France ne consacre, depuis 2010, que 13% de son budget de coopération à l’éducation et la culture[16]. De même, la communauté internationale a choisi de ne pas donner la priorité à l’éducation qui ne reçoit que 8% de l’aide depuis 2015, ce qui en fait le sixième secteur de concentration après la santé, les infrastructures, la production et l’aide d’urgence[17] [18]. De son côté, même si les montants restent faibles et insuffisants au regard des besoins, l’Etat Haïtien maintient l’éducation comme premier poste budgétaire ministériel, avec  17,4% des dépenses en 2016/2017 et 15,9% en 2017/2018, soit une baisse relative de 1,5 point mais avec une augmentation en valeur absolue de près de 8% (due à une hausse significative du budget de l’Etat de plus de 20%)[19].

Il serait en tout cas souhaitable que ce programme se réalise plus rapidement que la dernière promesse présidentielle Française, à savoir la construction de la Route Nationale 3 de Hinche au Cap Haïtien, promise par le Président Jacques Chirac au Président René Préval en 2006, et dont l’accomplissement des travaux (exécutés par des firmes étrangères) est maintenant prévu pour 2020, soit plus de 15 années pour la construction de 90 km de route !

Plus récemment, à l’occasion de la journée internationale de la Francophonie du 20 mars dernier, le  Président de la République Français, Emmanuel Macron, a annoncé un doublement du nombre d’élèves dans les lycées Français de l’Etranger (350 000 à date) d’ici 2025…osons croire qu’Haïti bénéficiera d’une part majeure de cette évolution de l’effectif, donnant ainsi l’opportunité à des milliers d’élèves Haïtiens de s’extirper d’un système « défaillant ». Ce serait une belle preuve de générosité et une manière de « s’acquitter de la dette Française »  comme l’avait annoncé le Président Hollande avant sa visite en mai 2015 !

 

[1] Larousse, 2017

[2] Source : www.ht.ambafrance.org

[3] Verlin J., « Haïti : État failli, État à (re)construire  », Cahiers des Amériques latines, 75 | 2014, 25-40.

[4] Sur les 6,43 milliards d’euros d’aide humanitaire bilatérale et multilatérale entre 2010 et 2012, le gouvernement haïtien a eu seulement accès à 9,1 % de cette aide (582,3 millions d’euros) : Office of the secretary-general’s special adviser, « Key statistics » : http://www.lessonsfromhaiti.org/lessons-from-haiti/key-statistics/

[5] http://www.operationspaix.net/51-resources/details-lexique/etat-failli.html

[6]  Hurbon L., « L’éducation, condition du développement en Haïti », Tribune publiée sur www.ideasfordevelopment.org, 16/01/2018

[7]  Ibid

[8] Source : https://ht.ambafrance.org/Education-et-culture

[9] Banque Mondiale, Communiqué de Presse, 23/01/2018

[10] Trouillot Ménard, E., L’éducation en Haïti : inégalités économiques et sociales et question de genre, Haïti Perspectives, Vol. 2, N°3, Automne 2013

[11] Source : www.unicef.org/haiti/french/education.html

[12] Ibid

[13] Ibid

[14] Source : MENFP, Août 2004

[15] Source : IHSI, 2007

[16] Source : https://ht.ambafrance.org/Education-et-culture

[17] Source : OECD-CAD 2017  https://www.oecd.org/countries/haiti/aid-at-a-glance.htm

[18] Rappelons à ce sujet que, malgré les discours généreux teintés d’autosatisfecit,, Haïti n’est que le deuxième récipiendaire de l’aide internationale sur le continent Américain, après la Colombie qui, en 2015, recevait 30% d’aide en plus alors que son PIB par habitant est 10 fois supérieur à celui d’Haïti (7140 vs 780 USD/hbt en 2015) (Source OECD-CAD 2017)

[19] Source : MEF, 2017

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