Après Nice, six erreurs à ne pas commettre

L'attentat de la basilique Notre Dame à Nice a donné lieu à une surenchère de propositions contraires aux valeurs de la République et de la démocratie françaises. Ces propositions donnent raison au terrorisme en incitant à renoncer de nous-même à défendre ce que le terrorisme combat : l'Etat de droit, la liberté, l'égalité, la laïcité, l'accueil et l'esprit des Lumières.

Ils s'appelaient Nadine, Simone et Vincent, trois niçois assassinés lors de l'attentat islamiste du 29 octobre 2020. Après l'attentat du 14 juillet 2016 faisant 86 victimes, Nice est à nouveau endeuillée. L'attentat de la basilique Notre-Dame nous a plongés dans l'effroi et la sidération devant l'horreur. Quasiment en même temps que les informations tombaient, les discours de Christian Estrosi et d'Éric Ciotti, incitaient à renoncer à la défense des droits de l'homme et aux libertés individuelles pour lutter contre le terrorisme. Le soir même, à Nice, une manifestation identitaire aux propos clairement islamophobes était organisée en toute impunité. Déjà, après la décapitation de Samuel Paty, le concours des propositions sécuritaires les plus invraisemblables était lancé. De la transformation de la laïcité en sécularisation à la reprise décomplexée des idées d'extrême droite, une grande partie de la classe politique et médiatique accélérait sa dérive. Le gouvernement qui avait lancé des accusations irresponsables d'islamo-gauchisme contre une partie de la gauche et contre l'université poursuit sa volonté d'asseoir un contrôle politique sur le savoir et sur la recherche.

Il est temps de dire stop et de revenir à la raison. Pour l'esprit des Lumières, pour ce qui fait les valeurs de notre République, la tolérance, les libertés, l'égalité et la fraternité, pour pouvoir lutter efficacement contre le djihadisme, et pour Nice, ma ville.

Six erreurs à ne pas commettre :

1. Ne pas renoncer à l'Etat de droit

Ce qui différencie, entre autres, un État de droit de la barbarie, c'est qu'il agit dans le respect du droit. Le terrorisme islamiste combat la liberté et l'égalité. Il combat la démocratie. Si la France, démocratie et, aux yeux du monde, symbole de la démocratie, renonçait d'elle-même à ce qui fait son identité de "pays des droits de l'Homme", elle offrirait la plus belle des victoires au terrorisme.

Lorsque Christian Estrosi annonce devant la basilique Notre-Dame, une heure à peine après l'attentat, que les "droit-de-l'hommistes" empêchent de lutter contre le terrorisme, quand Eric Ciotti déclare une heure plus tard que les "prétendues libertés individuelles protègent les terroristes", ils font très précisément ce que les djihadistes espèrent et ils leur offrent une victoire idéologique déterminante.

Lorsque que Christian Estrosi appelle à un "droit de guerre" et qu'Éric Ciotti, propose d'ouvrir un "Guantanamo à la française" pour les personnes radicalisées ayant purgé leurs peines carcérales ou étant fichées "S", alors que Guantanamo symbolise précisément le renoncement à toutes les règles de droit, le recours à la détention illégale et à la torture, et alors que ni l'auteur de l'attentat de Conflans-Sainte-Honorine ni celui de l'attentat de Nice n'étaient connus des services de police ou étaient d'anciens détenus, on touche à l'absurde.

2. N'ajoutons pas de la haine à la haine 

La manifestation identitaire qui s'est déroulée le soir même de l'attentat, à Nice, alors que le confinement interdit toute manifestation publique non déclarée dans les temps, n'aurait pas dû avoir lieu. On y a entendu des propos clairement islamophobes : "On est chez nous" suivi de "islam hors d'Europe". La situation à Nice est plus que tendue entre d'un côté l'incrimination, faite par certains, de toute personne de confession musulmane ou supposée l'être car d'origine maghrébine et, de l'autre, des provocations de personnes défendant à demi-mots le terroriste. Déjà, l'attentat du 14 juillet 2016 avait donné lieu à Nice à des tensions et des invectives, sans compter les polémiques politiciennes indécentes (lire ici). Toute incitation à ces excès fautifs, d'un côté comme de l'autre, est irresponsable et dangereuse.

De même la mise en place d'un numéro vert par le ministère de l'intérieur pour dénoncer toute soupçon de radicalisation présente un risque de délation généralisée et peut servir de prétexte pour régler des litiges personnels, nuire à des personnes sous prétexte qu'elles sont de confession musulmane, etc. Nous devons préserver l'unité nationale et non attiser la défiance. 

Notre constitution prévoit l'égalité des citoyens devant la loi sans distinction d'origine, de race ni de religion et nous pourrions y ajouter "sans distinction de genre". Cette égalité républicaine doit être protégée. Y renoncer est un non-sens. Or stigmatiser des personnes innocentes parce que d'autres personnes instrumentalisent à des fins terroristes la religion à laquelle elles croient, c'est enfreindre l'égalité républicaine. L'islamophobie, point de convergence des haines (lire ici) doit être combattue au même titre que l'antisémitisme, l'homophobie ou tout autre forme de discrimination. Le fondamentalisme islamiste est porteur de haine et de souffrance. N'y répondons pas par la haine. Ne devenons pas semblables à ceux que nous combattons.  

3. Combattre le terrorisme, pas les musulmans

Christophe Castaner énonçant le 8 octobre 2019 une liste de comportements indiquant une radicalisation parmi lesquels le port de la barbe, Michel Blanquer, expliquant le 13 octobre 2019 que l'éducation nationale doit signaler tout comportement anormal parmi lesquels celui d'un petit garçon qui, à l'école, refuserait de donner la main à une petite fille ou Gérald Darmanin, le 21 octobre 2020, se disant choqué de voir des rayons "communautaires" dans les supermarchés : autant d'éléments attestant d'un amalgame aussi stupides que dangereux entre islam et islamisme de la part de ministres en fonctions. En procédant ainsi on stigmatise injustement les français de confession musulmane et on s'empêche, en se trompant d'ennemi, de lutter efficacement contre le terrorisme.

Parler de "radicalisation" et d'islam "radical" laisse penser qu'il n'y a qu'une différence de degrés et non une différence de nature entre l'islam et l'islamisme, entre l'islam et le terrorisme. On serait musulman et on pourrait devenir peu à peu islamiste ou terroriste. Pire, tout musulman serait un terroriste potentiel. Et comme tout maghrébin est, dans l'inconscient collectif, supposé être musulman, le jeu des amalgames amène à banaliser le racisme anti-arabe sous couvert de lutte contre le terrorisme. Il serait plus juste de parler de processus de "djihadisation" que de "radicalisation" (lire ici). 

Il ne s'agit pas ici de soutenir que le terrorisme islamiste n'a rien à voir avec l'islam puisqu'il s'en réclame. Mais si des attentats sont revendiqués au nom d’une religion, cela ne veut pas dire que cette religion contiendrait intrinsèquement le germe de son dévoiement. L'instrumentalisation d'une croyance pour asseoir une domination politique n'est pas un phénomène nouveau. Que l’on se souvienne des Croisades, de la Reconquista, de la torture sous l’Inquisition ou de la Saint Barthélémy. On parle aujourd'hui "d'islam politique" mais on ne parle pas en désignant cette époque de "christianisme politique". De même quand l'Etat l’Israël mène une politique d'extension des colonies juives dans les territoires occupés, on ne parle pas de "judaïsme politique". Il s'agit d'entreprises politiques qui cherchent dans la religion une justification à leur tentatives de domination. L'Histoire a démontré que l'on peut se servir de toute religion ou idéologie quelle qu'elle soit, en la dénaturant et en l'instrumentalisant à des fins politiques. Que l'on se souvienne également du décalage entre l'idéal communiste et les goulags staliniens... 

Alors que les millions de français de confession musulmane démontrent au quotidien que la pratique de leur foi ne menace par la Nation, la légitimation, l'organisation et l'institutionnalisation de l'islamophobie en France par le Président de la République et par le gouvernement constitue une faute politique majeure.

4. Ne pas dénaturer la laïcité

Imaginons que l'on renonce, demain, à la loi de 1905 et que tout signe religieux soit interdit dans l'espace public, au travail et dans les administrations. Plus de voile, de burka, de burkini, plus la moindre coiffe de nonne, croix, kippa ou étoile de David. Les attentats cesseront ils en France ? A l'évidence non, et la laïcité la plus dure n'empêchera jamais le fanatisme de frapper. 

La laïcité n'est pas un instrument de lutte contre le terrorisme. Elle n'est pas la négation du fait religieux, elle garantit au contraire la liberté de culte et de conscience de chacun dans le respect de la loi. Elle demeure avant tout un principe émancipateur. Transformer la laïcité en posture anti-religieuse serait en réalité abandonner la laïcité au profit d'un processus de sécularisation. De même, la volonté des gouvernements successifs de réformer l'islam de France et de former les imams est contraire au principe de laïcité (lire ici). 

La laïcité ne doit servir ni de compensation à notre frustration collective de ne pouvoir éradiquer la menace terroriste, ni de paravent à un racisme anti-arabe qui profite de la peur des attentats pour se répandre. Elle ne doit pas non plus servir de prétexte pour réaffirmer la prédominance de l'identité religieuse chrétienne de la France contre l’islam comme le font, à la suite de Nicolas Sarkozy, Eric Ciotti (lire ici) ou Christian Estrosi (lire ici et ici). La laïcité n'est pas à géométrie variable et l'affirmation quasi obsessionnelle de la primauté de la culture chrétienne sur l'islam ne peut que contribuer à entraver encore un peu plus le vivre-ensemble. La logique de guerre des civilisations est ainsi importée en France au travers une néfaste guerre des identités. 

5. Ne renoncer ni à l'asile ni à la protection de l'enfance

L'auteur de la tentative d'attentat devant les anciens locaux de Charlie Hebdo était un mineur isolé étranger. L'auteur de la décapitation de Samuel Paty faisait partie d'une famille ayant obtenu l'asile lorsqu'il était âgé de 10 ans. L'auteur du second attentat de Nice est un tunisien passé par l'Italie. Certains en concluent à la nécessité de renoncer à la protection de l'enfance des mineurs isolés étrangers, proposent de stopper l'application de la convention de Genève et de renoncer au droit d'asile ou de fermer nos frontières.

Or il est malheureusement possible que, demain, de nouveaux djihadistes auteurs d'attentats ou de tentatives d'attentat en France soient français, comme cela a été le cas dans le passé. A Nice, de nombreux français dont certains récemment convertis, se sont laissés embrigader dans la cellule de recrutement d'Omar Omsen. Nous avons subi, en France, un terrorisme commandité par des Etats étrangers, un terrorisme organisé par des mouvements djihadistes, puis des actes terroristes émanant de personnes isolées sans forcément de commanditaires extérieurs, tout autant commis par des français, des personnes de nationalité étrangère résidant légalement en France ou des personnes migrantes arrivées récemment. Le caractère protéiforme du terrorisme le rend encore plus difficile à combattre. Mais faire croire que chasser les étrangers et fermer les frontières permettra d'éradiquer tout phénomène terroriste est un leurre.

De plus, de très nombreux migrants fuient le fondamentalisme. De nombreux bénévoles associatifs à Nice, et j'en fais partie, accompagnent et accueillent des jeunes filles promises à des mariages forcés, des mères voulant protéger leurs filles de l'excision, des personnes évadées des prisons de Boko Haram, de jeunes homosexuels ayant subi des sévices et des séquestrations suite à l'application de la charia, etc. Nous ne devons pas renoncer à notre tradition d'accueil ni au respect des conventions internationales qui permettent aux victimes du fondamentalisme de trouver refuge en démocratie. Mais comment alors se prémunir de l'intrusion de djihadistes parmi les exilés ? Une fermeture totalement étanche des frontières est illusoire et n'est pas souhaitable. Il est, par contre, totalement contre-productif de laisser des personnes dans l'attente de l'examen de leurs demandes pendant des mois sans que personne n'ait pu les recevoir de façon adéquate ni réellement étudier leur situation. Les délais de traitement des procédures d'asile sont indécents mais lorsque le gouvernement a tenté de légiférer pour accélérer la procédure avec la loi asile-immigration portée par Gérard Collomb, cela s'est soldé par des procédures bâclées, non seulement irrespectueuses des droits des demandeurs d'asile mais également inaptes à permettre la détection de personnes dangereuses. 

6. Ne pas contrôler politiquement le savoir et la recherche

Le ministre de l'éducation Jean-Michel Blanquer a proféré le 22 octobre 2020 des accusations graves et inacceptables contre l'université : "Ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme fait des ravages. Il fait des ravages à l’université, il fait des ravages quand l’UNEF cède à ce type de chose, il fait des ravages dans les rangs de La France insoumise (...). Ces gens-là favorisent une idéologie qui, ensuite, de loin en loin, mène au pire ». Cette accusation de "complicité intellectuelle avec le terrorisme" vient conforter un sentiment de défiance du gouvernement vis-à-vis du savoir, déjà exprimée par Emmanuel Macron à propos de l'histoire coloniale française dans la préparation de la loi sur le "séparatisme".

Dans la foulée, la sénatrice Laure Darcos (LR) a introduit un amendement à la loi de programmation de la recherche stipulant que « Les libertés académiques s’exercent dans le respect des valeurs de la République. »  Or la recherche et l'enseignement universitaire doivent rester indépendants de toute tutelle politique ! Les travaux d'un universitaire doivent être évalués par ses pairs et non par un bureau administratif d'un ministère. L'Université respecte déjà la loi. Preuve en est l'interdiction de travaux présentant un caractère négationniste ou les poursuites engagées à l'encontre de professeurs aux propos négationnistes. D'où vient donc ce besoin de réaffirmer le respect des valeurs de la République ? Qui définira en dernier ressort le contenu de ces valeurs pourtant objets de tant de débats et d'interprétations différentes ?  

Il y a là, sous prétexte de lutte contre l'obscurantisme, une inadmissible atteinte à liberté de penser, à l'esprit critique, à ce qui fait le ressort de l'esprit des Lumières. Encore une fois, le fondamentalisme étouffe toute la liberté d'expression. Le totalitarisme veut à tous prix contrôler chaque aspect de la vie de l'individu et de la société, à commencer par le savoir et par l'enseignement. Et pour lutter contre le totalitarisme islamiste, nous poserions une chappe de plomb sur l'Université française ? Nous imposerions un contrôle politique à la recherche en France ? C'est à la fois contradictoire et totalement contre-productif.

 

Combattre les ennemis de l'Etat de droit, de la liberté et de l'égalité, de la laïcité, de l'accueil et de l'esprit des Lumières ne doit en aucun cas nous conduire à renoncer nous-mêmes et de nous-même à l'Etat de droit, à la liberté et à l'égalité, à la laïcité, à notre tradition d'accueil et à l'esprit des Lumières.

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