Je sauve des vies, je sors de chez moi

Admettre enfin que, face au Covid, mieux vaut sortir que rester chez soi constitue un revirement complet de stratégie. La conclusion est simple : le confinement était une erreur. Après un an de contradictions et d'improvisations sanitaires, après un an d'excès sécuritaires et liberticides, il est temps de réinvestir pleinement notre citoyenneté.

Le revirement est complet. Après un an de confinements successifs et de matraquage de consignes poussant à rester chez soi, le gouvernement a enfin adapté, le 18 mars 2021, sa stratégie de lutte contre le virus en tenant compte d'une évidence que soulignaient bon nombre d'épidémiologistes depuis le début : la contagiosité est moins forte en extérieur qu'en intérieur.

Mais, incapable de reconnaitre son erreur et de réadapter l'ensemble de son discours, le gouvernement a tenu à conserver le terme de "confinement" tout en poussant, "en même temps", les personnes à sortir de chez elles. Une telle contradiction dans les termes n'a fait qu'augmenter le désarroi et l'incompréhension et a démontré, une nouvelle fois, l'incohérence des décisions prises. Le retrait en catastrophe de l'attestation d'autorisation de sortie n'a été qu'un épiphénomène risible de l'improvisation gouvernementale permanente depuis un an.

"Tout ce que vous pouvez faire dehors, faites-le dehors" déclarera enfin le ministre de la santé pour clarifier les choses. Or, si, depuis le début, il fallait sortir au lieu de s'enfermer, la conclusion est simple : le confinement était une erreur. Limiter les sorties à 1h par jour dans un rayon d'1 km était une absurdité. 

Pour autant, ce réflexe du confinement n'est pas spécifiquement français et a été commun à la plupart des pays frappés par le coronavirus. Nous devons donc nous interroger sur ce qui a poussé ces dirigeants à adopter une logique d'enfermement en dépit des positions prises par de nombreux médecins et experts et en dépit du sens commun. D'où vient ce réflexe de l'assignation à résidence, de l'enferment des individus chez eux, quand le bon sens les poussait au contraire à sortir, s'aérer, aller là où l'on contaminerait le moins les autres ? D'où vient cette politique absurde qui a abouti, en France, à verbaliser des promeneurs partant marcher en pleine campagne là où il n'y avait personne qui puisse être contaminé ?

Pris au dépourvu par la crise sanitaire et la propagation du virus, les gouvernants ont immédiatement mis en œuvre ce qu'ils savaient le mieux faire et qui était pour eux le plus facile à appliquer : la privation de liberté, le contrôle des individus, la surveillance généralisée, avec, en parallèle, le déploiement d'un dispositif de responsabilisation/culpabilisation de la population afin qu'elle intériorise et fasse sienne le renoncement à sa propre liberté. Mais, cette fois, ce renoncement allait plus loin : on faisait injonction aux êtres humains de renoncer à leurs interactions sociales, à voir leur famille et leurs amis, à aller spontanément vers l'autre dans un mouvement naturel d'empathie et, au final, de renoncer à leur propre humanité.

L'effet d'aubaine était évident. Les digues qui freinaient l'irrésistible tentation du contrôle permanent volaient en éclat. La défiance généralisée pouvait, enfin, être officiellement mise en avant, sous couvert d'intérêt général, au détriment de l'empathie et la sociabilité. Le pouvoir politique, jusqu'alors délaissé par des citoyens abstentionnistes toujours plus nombreux, surclassés par les puissances économiques, reprenait enfin les rennes du pouvoir. Partout, la mise en scène du pouvoir se gorgeait de nouveaux atours et partout, des populations tétanisées attendaient l'intervention télévisée de leur dirigeant, tel l'homme providentiel dont tous dépendent.

En France, Emmanuel Macron a usé et abusé du stratagème mais, au moment où le revirement de stratégie s'impose enfin, il laisse, comme souvent, son premier ministre et ses ministres faire les interventions médiatiques délicates. Le "Nous sommes en guerre" suivi de ce qui revenait au final à un "tous aux abris" ne tient plus. Nous devons au contraire vivre avec le virus, sortir au maximum, ne pas sombrer davantage dans une dépression collective aux insondables conséquences, tout en respectant scrupuleusement les gestes barrières et en vaccinant massivement et le plus rapidement possible la population.

Mais, durant cette interminable année 1 du Covid où la France a figé sa doctrine avant de l'adapter enfin tout récemment, le gouvernement a pleinement profité de cette aubaine pour faire passer des mesures liberticides (loi de sécurité globale) et discriminatoires (loi sur le séparatisme), mener des chasses aux sorcières aussi invraisemblables qu'odieuses (universitaires et opposants dits "islamo-gauchistes") ou entraver des pans entiers d'activité qui l'on toujours gênées (universités, théâtres, presse, etc.).

Localement, des décideurs locaux ont totalement laissé libre court à leurs désirs sécuritaires. A Nice, laboratoire de l'absurde, le maire a immédiatement relancé sa proposition de reconnaissance faciale, déployé ses drones pour surveiller les promeneurs, diffusé dans les rues des messages de la police municipale par haut-parleurs et déployé sur des panneaux publicitaires une campagne de communication culpabilisatrice et morbide. Il a limité les horaires de sortie des joggeurs, interdit l'accès au bord de mer, fermé les espaces de jeux pour enfants dans les parcs publics. Puis, du jour au lendemain, suite à l'annonce gouvernementale du 18 mars 2021, il a déclaré comme si de rien n'était que les niçois devaient pouvoir s'aérer au maximum et rouvert l'accès au bord de mer. 

Tout ce passe comme si un maire, un ministre ou un président pouvait prendre en une semaine des décisions diamétralement contradictoires sans jamais avoir à se justifier de l'incohérence de sa politique. 

Aujourd'hui le constat est sans appel : la gestion catastrophique de la pandémie par le gouvernement et par certains élus locaux rajoute de la crise à la crise. Les Français sont prêts à faire les sacrifices nécessaires pour endiguer la contagion mais il faut pour cela avoir des raisons suffisantes de penser que les sacrifices imposés sont utiles. L'exigence citoyenne de cohérence, de transparence et de démocratie dans les modalités de prises de décision est plus que légitime. Notre seuil démocratique de tolérance est atteint. Combien de temps allons nous accepter autant d'incohérences et de mesures imposées dont personne ne peut prouver l'efficacité ?

Il est temps de restituer l'intégralité de ses prérogatives à la représentation populaire et donc au Parlement. Il faut pour cela mettre fin à l'état d'urgence sanitaire. Car d'où vient cette mise sous cloche systématique de la démocratie ? A chaque crise, qu'il s'agisse d'attentats terroristes ou de virus, le même réflexe : suspension partielle des fonctions du Parlement et quasi pleins pouvoirs à l'exécutif, au détriment de la séparation des pouvoirs, au détriment de la démocratie. Or nous sommes désormais entrés dans un continuum de crises.  Nous devons repenser notre agir collectif et individuel afin d'être aptes à résister et à surmonter ces crises. Mais nous devons être aptes à vivre et à nous émanciper pendant ces crises, et nous ne pouvons renoncer à la démocratie qui, loin d'empêcher la sortie de crise, est en réalité la seule voie d'émancipation possible. C'est démocratiquement et collectivement que nous sortirons des crises successives que nous traversons et traverserons à l'avenir. Et voir nos dirigeants successifs adopter ce nouveau réflexe antidémocratique de la suspension de la représentativité du peuple est plus qu'alarmant. Aujourd'hui, dès qu'une nouvelle crise majeure survient, la France met en œuvre, de fait, la théorie du décisionisme de Carl Shmitt, théoricien du parti Nazi. Ce réflexe de gouvernance sécuritaire et antidémocratique fait honte à la France.

Il est temps de cesser de devoir attendre l'annonce de décisions improvisées s'appliquant du jour au lendemain ou à deux ou trois jours de délais à peine. Il faut pour cela planifier la gestion de la crise : que le parlement vote les mesures et dispositifs à mettre en place en cas de propagation faible, forte ou critique du Covid-19, avec des seuils clairement définis en accord avec les autorités sanitaires et en précisant la liste des contraintes sanitaires correspondantes à chaque seuil. Les citoyens et professionnels de tous secteurs, dûment représentés et correctement informés, sauraient à l'avance ce qui va advenir au fur et à mesure de l'évolution de la contagion. Nous restituerions ainsi un fonctionnement démocratique normal à notre pays et nous sortirions de l'improvisation permanente que nous subissons depuis un an. La planification de la réponse graduée à la crise sanitaire, élaborée et votée démocratiquement, est la condition sine qua non de la sortie de cet insupportable magma de contradictions et d'improvisations hasardeuses que nous subissons depuis un an.

La crise sanitaire a un an. Il est temps de sortir de notre tétanie collective initiale. Les citoyennes et citoyens ont le droit de débattre, de demander des comptes, de faire des propositions et de s'organiser sans être systématiquement taxés de complotisme ou de séparatisme. Le gouvernement n'est pas l'unique détenteur des valeurs de la République. Il n'est à l'évidence pas exempt d'erreurs et semble bien souvent dépourvu du bon sens élémentaire indispensable à la gestion d'une telle crise. Et si Emmanuel Macron n'a de cesse de refuser tout "mea culpa" et de dénoncer "la traque incessante à l'erreur" de "66 millions de procureurs", il ne s'agit là en réalité que du simple exercice de notre rôle de citoyen.

Citoyennes et citoyens, il est plus que temps de réinvestir pleinement notre citoyenneté.

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