Notre seuil démocratique de tolérance est atteint

L’exigence citoyenne de démocratie, de cohérence et de justice sociale face aux privations de libertés dues aux restrictions sanitaires est pleinement légitime. L'équation est simple : plus la démocratie fera défaut et moins les mesures imposées, quand bien même elles seraient indispensables, seront acceptables et acceptées. Notre seuil démocratique de tolérance est atteint.

La fable du monde d'après

Lors du premier confinement, un débat s'est engagé sur le "monde d'après". Nous étions nombreux, sceptiques, à ne pas croire à cette soudaine prise de conscience sociétale allant jusqu'au plus haut sommet de l'État. J'indiquais, le 28 mars 2020, qu'il n'y aura pas de monde d'après. Nous sommes entrés dans un continuum de crises successives qui, désormais, caractérise notre époque. Nous devons repenser notre agir collectif et individuel afin d'être collectivement et individuellement aptes à résister et à surmonter ces crises. Mais nous devons être aptes à vivre et à nous émanciper en temps de crise, précisément pendant celle que nous traversons, quelle que soit sa nature et ses effets. Je reprenais alors trois propositions connues de tous afin de nous permettre de traverser la crise actuelle en nous donnant les moyens d'anticiper celles à venir : 

1. Préserver nos contre-pouvoir et notre démocratie en temps de crise, ce qui implique de ne pas succomber à la tentation de l'État d'urgence.

2. Tendre vers une économie démondialisés et éco responsable. J'ai ensuite précisé en quoi la démondialisation ne peut être qu'écologique et humaniste.

3. Garantir un revenu universel à chacun. Et l'on voit aujourd'hui l'urgente nécessité de protéger les plus démunis et notamment les jeunes.

Dix mois plus tard, où en sommes-nous ? Le continuum de crise est bien là et, dans les Alpes-Maritimes d'où j'écris ces mots, nous avons été successivement submergés par la crise du Covid, l'attentat terroriste de la Basilique Notre Dame à Nice et la tempête Alex dans les vallées de la Tinée, la Vésubie et la Roya. Les atermoiements du pouvoir sont allés de mal en pis, infantilisant les citoyens et officialisant une gestion au coup par coup, sans aucun point de repère tangible dans un océan d'incertitudes. Le changement radical permettant de reconnaitre l'importance et de mieux rémunérer celles et ceux assurant des fonctions essentielles n'a pas eu lieu. Pire, le chômage partiel, les faillites et le recours aux minimas sociaux ont explosés. Des pans entiers d'activités faisant le propre de notre humanité ont été déclarés non essentiels comme l’art et les spectacles ou l'enseignement et la recherche universitaires, sans pour autant que les activités reconnues essentielles ne soient revalorisées. Le changement radical permettant de relocaliser les productions stratégiquement indispensables n'a pas eu lieu. La prise de conscience écologique est restée lettre morte. Après la pénurie des masques et la lenteur des tests vint la farce des vaccins. Ceux qui s'avèrent incapables de gérer la crise sont, de fait, inaptes à la surmonter. Les dégâts économiques, sociaux et psychologiques engendrés par cette non gestion de crise sont terribles. Et lorsque les citoyens exercent leur esprit critique et s'interrogent légitimement sur les mesures gouvernementales le Président voit en eux des "procureurs", formalisant ainsi une défiance des gouvernants face à la simple expression de la citoyenneté des gouvernés.

Homme providentiel, État d'urgence et décisionisme : une pensée d'extrême droite

Dans un fonctionnement démocratique normal, le parlement aurait voté, après le premier confinement, les mesures et dispositifs à mettre en place en cas de propagation faible, forte ou critique du Covid-19, avec des seuils clairement définis et les contraintes sanitaires correspondantes. Les citoyens, dûment représentés et correctement informés, auraient su à l'avance ce qui allait advenir au fur et à mesure de l'évolution de la contagion. Au lieu de cela, sous couvert d'un état d'urgence sanitaire fallacieux, nous assistons à une mise en scène du pouvoir aux mains d'un seul. Les citoyens sont contraints d'attendre ses allocutions télévisées comme celles d'un oracle, dans une fausse urgence sans cesse entretenue. Nous devons modifier notre mode de vie du jour au lendemain et plus l'incertitude perdure et plus la prédominance de celui qui décide en dernier ressort est grande. Emmanuel Macron a saisi l'opportunité de s'assurer enfin une stature de chef d'État, reprenant volontairement un vocabulaire martial et nous déclarant "en guerre". Plus cette situation d'urgence dure, plus l'effort de guerre demandé est lourd, et plus le citoyen accepte de suspendre l'exercice de sa citoyenneté et de s'en remettre à l'homme providentiel qui, seul, guide le peuple. Mais ce calcul du pouvoir est un jeu dangereux. Il pousse le citoyen dans ses derniers retranchements et, passé le discours culpabilisateur, la menace à peine voilée se fait jour : refuser d'obéir aveuglément fait automatiquement de vous un dissident.

On nous explique gentiment qu'un fonctionnement démocratique normal ne nous permet pas de faire face à une situation de crise où il faut prendre des décisions en urgence. On justifie ainsi le transfert des compétences du pouvoir législatif au pouvoir exécutif. On décrète un état d'urgence que l'on renouvelle sans cesse, devenant peu à peu permanent. La légitimité des décisions jusqu'alors fondée sur la représentativité des parlementaires n'est plus. C'est la décision seule qui préside et non la norme. Or l'histoire des idées politiques a une mémoire et cette théorie porte un nom : le décisionisme. Étrange mise en garde de l'Histoire, elle fut principalement portée par des penseurs d'extrême droite, Carl Schmitt en tête, théoricien du parti Nazi. Carl Schmitt écrivait : "Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle". Entretenir une situation exceptionnelle sans cesse renouvelée par de nouvelles menaces permet ainsi de maintenir la figure du souverain et, de fait, la servitude, volontaire ou non, des gouvernés. Cette suspension de la démocratie est contraire avec tout ce qui fait l'identité politique de la France et rompt avec la séparation des pouvoirs. Elle prive le citoyen de l'exercice de sa citoyenneté. Elle n'est démocratiquement pas acceptable. Ce n'est pas cela, la démocratie.

Le seuil démocratique de tolérance

Nous avons accepté le premier confinement, puis le second. Nous avons accepté dociles, de ne sortir qu'une heure par jour dans un rayon d'un kilomètre. Nous avons accepté les auto-attestations vides de sens, les contrôles de police et, dans certaines villes, les drones et les haut-parleurs. Nous avons subi le discours martial, les déclarations de guerre contre un ennemi invisible, les laisser-passer et les couvre-feux. Nous avons été infantilisés et culpabilisés. Nous nous sommes résolus à ne plus nous voir, à nous priver de nos proches, à nous priver d'une part de nous-même en nous privant de relation sociale et de chaleur humaine. Des couples séparés par un confinement trop soudain, des séniors isolés, des jeunes privés d'avenir. N'y avait-il réellement aucune autre alternative ? Des accouchements avec masque et présence interdite du père, des mariages sans cesse reportés, des décès en EHPAD avec présence interdite ou très limitée de la famille. Est-ce ainsi que nous voulons vivre ?

Nous sommes prêts à bien des sacrifices encore mais il faut que les décisions prises soient partagées, que nous soyons consultés et que nos représentants aient un réel pouvoir de décision. Il ne s'agit pas de tirer au sort une trentaine d'entre nous pour donner le change. Il ne s'agit pas de reporter sans cesse les élections comme si la vie démocratique et notre pouvoir de décision étaient subsidiaires. Nous sommes prêts à participer encore davantage à notre lutte commune contre la propagation du virus mais encore faut-il que des explications claires et probantes nous soient données :

- Qui est en mesure de démontrer que le risque de contamination est plus grand assis dans une salle de théâtre, en respectant gestes barrières et distances physiques, que dans la file d'attente d'un supermarché ? 

- Qui peut démontrer que le risque de contamination est plus grand à 18h30 qu'à 17h30 ? 

- Qui peut nous expliquer pourquoi écouter un quatuor de Schubert à l'opéra est interdit quand aller au Puy-du-Fou est permis ? 

- Qui rendra des comptes sur la fermeture inutile des librairies quand les bureaux de tabacs restaient ouverts ? 

- Qui justifiera la mise économique à mort des clubs de sports amateurs quand les clubs professionnels jouent et passent à la télé ? 

- Qui nous prouvera qu'il est logique de fermer les restaurants respectant gestes barrières et distances physiques quand les cantines sont ouvertes ?

- Qui viendra expliquer pourquoi une manifestation contre une mesure gouvernementale est interdite pour raisons sanitaires quand le gouvernement appelle lui-même à manifester contre le terrorisme suite à un attentat ? 

- Qui rendra des comptes sur l'inadmissible fermeture des universités ? 

- Qui osera mettre dans la balance, de façon étayée, les conséquences économiques, sociales et psychologiques des restrictions sanitaires et leur efficacité démontrée ?

- Qui peut, enfin, nous démontrer que l'on agit avec autant d'énergie et de moyens pour lutter contre les autres principales causes de mortalité que contre la Covid ? 

Nous pourrions continuer longtemps la liste des incohérences, iniquités, décisions arbitraires et absurdes que nous subissons au quotidien.

Avant de proposer de prolonger des restrictions sanitaires et de reconfiner à nouveau, il faudrait a minima démontrer l'utilité des mesures sanitaires déjà prises, des couvre-feux et des confinements précédents.

Porter le masque, limiter les relations sociales, se confiner partiellement ou totalement, tout cela ne peut être sérieusement envisagé que s’il est prouvé, à l'issu d'un débat contradictoire libre et non faussé et d'un vote des parlementaires non tronqué, que ces mesures sont réellement indispensables et qu'il n'y a aucune autre alternative. 

L’exigence de démocratie, de cohérence, de transparence et de justice sociale face aux privations de libertés et aux atteintes à la vie privée provoquées par les restrictions sanitaires est pleinement légitime.

L’équation est simple : plus la démocratie fera défaut et moins les mesures sanitaires imposées, quand bien même elles seraient indispensables, seront acceptables et acceptées.

Aujourd'hui la réalité à est là : notre seuil démocratique de tolérance est atteint. 

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