Critique de l'article "Au Mexique, les méthodes inédites du nouveau président"

Avant de commencer, je tiens à remercier Alexandra Peralta et David Corlin pour leur relecture attentive et leurs précieux commentaires, ainsi que Fabien Lassalle-Humez pour m'avoir aidé à confirmer que le RIC avait été adopté au Mexique.

 

Ce petit billet de blog a été écrit à la suite de la lecture "Au Mexique, les méthodes inédites du nouveau président". Ma volonté d'écrire ce billet a commencé à germer dès la lecture de l'introduction de cette article, où il est dit que l'objectif du président Andrés Manuel López Obrador (abrégé par la suite en AMLO comme c'est habituellement le cas) est de "frapper fort, quitte à privilégier le symbole aux résultats concrets", et s'est fait de plus en plus forte au fur et à mesure de la lecture de celui-ci. Disons-le très clairement : cet article est écrit de manière très incomplète ce qui le rend au final très décevant, d'autant plus que le sujet abordé est un sujet très intéressant en soi : le Mexique à l'heure de l'exercice du pouvoir par un nouveau mouvement populiste de gauche mené par AMLO, le mouvement de régénération nationale Morena, alors que celui-ci subit de plein fouet les effets d'une politique durable* néo-libérale des plus sauvages, alors que celui-ci est ravagé par la corruption.

En effet, le Mexique, un pays où, depuis la fin de la Révolution Mexicaine (1910-1921), le pouvoir était dans les mains du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), parti d'essence conservatrice, à l'exception de la période allant de 2000 à 2012 où celui-ci était dans les mains du Parti Action Nationale (PAN), aussi d'essence conservatrice, où un des néo-libéralismes les plus sauvages a été appliqué et où la corruption fait désormais rage, à l'heure de l'exercice du pouvoir par un nouveau mouvement populiste de gauche mené par AMLO, le mouvement de regénération nationale Morena.
Cet article est incomplet sur plusieurs plans. D'abord, sur le plan de la politique extérieure de AMLO, il est seulement dit que celui-ci "a dépoussiéré la doctrine Estrada", s'est refusé de se prononcer sur la légimité de Juan Guaidó, président de l'assemblée nationale et président auto-proclamé du Vénézuela et l'article met en parallèle la présidence précédente de Peña Nieto pendant laquelle le Mexique a joué rôle actif dans le Groupe de Lima, présenté comme un rôle de médiateur dans cette crise. De deux choses l'une : la première c'est qu'on ne peut pas présenter ce groupe comme un simple médiateur. En effet,
Business Insider a révélé (1) que c'était parce que la majorité de ce groupe, essentiellement composé de pays dirigés par des partis conservateurs (Brésil, Pérou, Colombie ...)soutenait Juan Guaidó, ainsi que les États-Unis d'Amérique (d'ailleurs les forts liens entre le parti conservateur états-uniens et le parti de M. Juan Guaidó sont établis (2)), que Juan Guaidó s'est permis d'accentuer la crise au Venezuela en s'auto-proclamant président par intérim. La seconde, c'est qu'il n'est pas fait mention dans cet article que AMLO a tenu des réunions diplomatiques avec des dirigeants espagnoles visant à régler la crise au Vénézuela (3).

Ensuite, sur le plan économique. En effet il est dit, et c'est appréciable, que AMLO a déjà fait une augmentation conséquente du salaire minimum (même si l'inflation a déjà compensé celle-ci), que les seuls projets phares d'investissement d'AMLO sont “une raffinerie de pétrole” et le “train Maya”, et qu'”AMLO aurait stoppé net la construction du nouvel aéroport de Mexico” à la suite d'une consultation populaire. Il faut cependant rajouter que, pendant la campagne électorale, il a fait la promesse de faire un référendum sur ce sujet, la construction de l'aéroport portant atteinte à l'environnement et étant entachée de corruption, comme cela a été souligné dans l'article, mais, et cela n'a pas été dit, de doutes importants planaient sur la solidité d'une telle construction dus à la nature du sol de Mexico, celui-ci supportant d'ailleurs déjà à l'heure actuelle une ville de 9 millions d'habitants sans compter son énorme banlieue. Cette promesse, il l'a tenue, sans jamais dire s'il était pour ou contre cette construction et ce référendum a donné lieu à une victoire du non. Par ailleurs, l'objectif de AMLO, au niveau pétrolier, n'est pas seulement de construire une nouvelle raffinerie de pétrole mais de revenir sur la privatisation du secteur pétroler (4) et de faire en sorte que le Mexique devienne autonome sur le plan énergétique (5). Enfin, tout récemment, et l'auteure de l'article ne pouvait donc pas en avoir connaissance, d'autres potentiels projets d'investissement ont été révélés comme la création d'une nouvelle ligne de tramway dans la troisième ville du pays, Guadalajara (6), ou encore la création d'un nouvel aéroport (7).

Revenons maintenant sur le plan de la corruption car lui aussi n'est pas épargné par cette incomplétude. Dans l'article, il est fait mention du plafonnement des salaires des fonctionnaires, via l'alignement sur celui du président, et du rabais de 60% du salaire de président. En revanche, il n'est pas fait état de la forte opposition des hauts serviteurs de la justice du pays vis-à-vis de cette mesure (8). Il aurait été aussi intéressant de faire état de la forte opposition dont fait aussi preuve la Coordinadora Nacional de Trabajadores de la Educación (CNTE), syndicat soit-disant progressiste proche du PRI, vis-à-vis de l'abrogation complète de la réforme néo-libéral de l'éducation mise en place par Peña Nieto, allant jusqu'à bloquer le fonctionnement de la chambre des députés (9). Il est toutefois fait état d'une inquiétude par rapport au discours que tient AMLO sur les médias, ce qui est d'une naïveté touchante quand on sait l'état de la presse écrite et audiovisuelle mexicaine. En effet, Reporters sans frontières (RSF), dans son classement mondial 2018 sur la liberté de la presse, a attribué la 147ème place sur 180 au Mexique. Les médias mexicains ne sont pas libres et jouent, en réalité, un rôle de propagandiste comme on peut le voir :

  1. avec cet extrait d'archive de la police secrète, ouverte en 2000, “La propagande politique doit utiliser tous les moyens de communication – les mots écrits pour les lettrés, les images graphiques, les utilisations audiovisuelles de la radio, de la télévision et du cinéma pour les moins instruits – [ainsi] nous pourrons concevoir un monde dominé par une tyrannie invisible qui adoptera la forme extérieure d’un gouvernement démocratique »(Archives générales de la nation (AGN), fonds de la direction générale de recherches politiques et sociales (DGIPS), boîte 2998/A.)

  2. avec les faits suivants : le président Peña Nieto s'était marié, peu avant le début de sa campagne électorale, avec Angélica Rivera Hurtado, actrice phare de la série “La Gaviota”, passant sur la principale chaîne du pays Televisa, qu'il lui avait fait construire, une fois au pouvoir, une magnifique villa avec les deniers publics et que, malheureusement, le divorce a suivi peu après la fin de la présidence Peña Nieto, l'amour n'ayant sans doute pas résisté à l'épreuve que constitue l'exercice présidentiel.

  3. dans le film “La dictadura perfecta”.

Les médias constituent un rouage essentiel dans le système-corruption mexicain. Par ailleurs, il est regrettable que l'auteure n'a pas mentionné que le document qu'a signé AMLO, l'engageant à ne pas se représenter en 2024, conformément à la constitution mexicaine, contenait aussi une clause dans laquelle il s'engage à faire une consultation populaire à mi-mandat sur sa gestion du pays et que, si la majorité des citoyens trouve que sa gestion est mauvaise, il s'engage à démissioner ; que le Référendum d'Initiative Citoyenne (RIC), qui, couplé à un bon contre-pouvoir médiatique, pourrait constituer un formidable outil de lutte contre la corruption, a été adopté à l'initiative de Morena (10) ; qu'aucune justification de l'impartialité des personnalités mexicaines interrogées ne soit présente dans l'article car, dès lors, on peut douter de leurs intentions à dire la vérité : le système-corruption mexicain impose cette rigueur supplémentaire.

Enfin, on pourra regretter que la question indigène, dont le bon traitement de celle-ci permettra d'apaiser le pays et à laquelle AMLO tente d'apporter une réponse (11), ne soit pas abordée, ni la question des mouvements populaires de soutien à la politique de AMLO (12).

Le Mexique constitue un sujet très intéressant en soi, mais pas que. Il constitue aussi une tentative de réponse à une question que toute la gauche française se pose actuellement, à l'heure où le gouvernement Macron applique avec un autoritarisme sans aucune mesure précédente une politique néo-libéral des plus destructrices de la République française et où il rend la corruption norme : Que faire une fois au pouvoir ? La quatrième transformation, pour reprendre l'expression de AMLO servant à désigner la politique qu'il applique, du Mexique mérite donc bien plus que l'incomplet article “Au Mexique, les méthodes inédites du nouveau président” et c'est une tâche, je l'espère, que Mediapart saura réaliser.

Julien Trevisan

*Rappelons à cet effet que, depuis la fin de la Révolution mexicaine (1910-1921), le pouvoir a toujours été dans les mains du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), à l'exception de la période 2000-2012 où il a été dans les mains du Parti Action Nationale (PAN), et que ces deux partis sont d'essence conservatrice.

 

 

 

  1. : https://www.businessinsider.fr/us/ap-ap-exclusive-anti-maduro-coalition-grew-from-secret-talks-2019-1

  2. : https://www.france24.com/en/20190130-mexico-spain-call-venezuela-crisis-talks

  3. : https://www.monde-diplomatique.fr/2019/03/BUXTON/59646

  4. : https://www.proceso.com.mx/561830/amlo-a-la-jornada-la-reforma-energetica-de-pena-fue-una-farsa

  5. : https://www.forbes.com.mx/exclusiva-este-es-el-plan-energetico-de-amlo-si-gana-la-presidencia/

  6. : https://www.jornada.com.mx/ultimas/2019/04/05/supervisa-amlo-construccion-de-linea-3-de-tren-ligero-en-guadalajara-3193.html

  7. : https://www.jornada.com.mx/ultimas/2019/03/31/analizara-amlo-construir-un-aeropuerto-en-la-huasteca-potosina-9172.html

  8. : https://www.nytimes.com/2018/12/21/world/americas/mexico-lopez-obrador.html

  9. : https://www.jornada.com.mx/ultimas/2019/03/21/reabre-camara-de-diputados-tras-levantarse-planton-de-cnte-359.html

    (10) : https://www.eluniversal.com.mx/nacion/politica/diputados-avalan-revocacion-de-mandato-y-consulta-popular

    (11) : https://www.lajornadamaya.mx/2019-03-25/Solicita-AMLO-al-Rey-de-Espana-que-se-disculpe-por-abusos-en-la-conquista

    (12) : https://vanguardia.com.mx/articulo/simpatizantes-de-amlo-marchan-en-la-cdmx-para-apoyar-la-lucha-antihuachicol

 

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