La France Insoumise et la jeunesse : ce que nous sommes, ce que nous voulons être

La première mobilisation de la jeunesse sous le quinquennat Macron est, pour la France Insoumise, une forme de répétition générale qu’il convient de regarder attentivement pour comprendre les évolutions politiques profondes de notre pays.

Ce Jeudi 1er février était décidément une belle journée. Pour la première fois, la jeunesse a affirmé son opposition au monde de Macron. Les lycées, tant attendus, se sont mis en mouvement pour refuser la sélection à l’université. Et, surprise, les étudiant·e·s dont peu de gens pensaient le soulèvement probable ont constitué un renfort précieux. C’est donc que les colères se coagulent. L’effet de souffle peut être dévastateur pour un gouvernement qui ne dispose d’aucun contre-argument, d’aucune argumentation sérieuse pour justifier sa politique. Il suffit de le voir : sur le terrain, les jeunes avec Macron sont devenus des ectoplasmes et leurs rares tracts servent de décoration aux poubelles. Cette première mobilisation de la jeunesse sous le quinquennat Macron est, pour la France Insoumise, une sorte de répétition générale qu’il convient de regarder attentivement. Il s'agit, je le précise, d'une réflexion personnelle qui n'engage pas mon organisation.

Car quelque chose m’a frappé dans ces manifestations. L’affichage et la présence de la France Insoumise dans la mobilisation n’est pas une découverte ni une originalité. C’est même plutôt normal au vu de nos récents scores électoraux. Ce qui est fondamentalement différent, c’est que notre mouvement a vu émerger un nombre saisissant de leaders et de leadeuses du mouvement social. Ceux et celles qui, le microphone à la main, ou armés d’une connaissance intime de leur milieu, savent où aller, quoi dire, quoi faire ; qui se lèvent tôt le matin déjà munis de banderoles prêtes à l’usage et connaissent le chemin pour rejoindre la manifestation.

Comment est-il possible qu’un mouvement aussi nouveau, qui ne dispose que depuis très récemment d’une « école de cadres », puisse être aussi omniprésent dans les mobilisations sociales, dont l’exposition est normalement réservée aux militant·e·s chevronné·e·s ? Je n’y vois qu’une réponse : le mouvement politique et le mouvement social s’enlacent d’une manière inédite. Et ils s’embrassent autours, non pas d’un logo ou d’une étiquette partisane, mais d’une action commune. Or, c’est précisément ce qu’est, je pense, la France Insoumise : une proposition de mise en action permanente. Quelle que soit l’étiquette partisane, syndicale : s’il y a besoin d’aide, nous aiderons, d’une manière ou d’une autre. De ce fait, nous sommes en train d’annihiler une vieille question : celle du cadre de l’action. Cette espèce de schizophrénie qui secoue particulièrement les syndicalistes.

Alors celle qui chantait les slogans sur Paris, était-elle syndicaliste à l’UNEF ou insoumise ? Lui de Montpellier, celui-là à Lille, étaient-ils de Solidaires ou insoumis ? Et ce lycéen et cette lycéenne de Stains, sont des sympathisant·e ou des militants de la France Insoumise lorsqu’est organisé le blocage de leur lycée ? La France Insoumise ne veut pas répondre à cette question et n’y répondra pas. C'est à la personne concernée d'y trouver son compte : quelle que soit la solution, cela nous convient. Parce que nous n’organisons pas des cortèges identitaires, ni fondés sur la « fierté d’être de l’organisation ».

Cette manière de se dépouiller de tous les artifices au profit de l’action concrète et organisée permet de faire de la France Insoumise le référentiel politique commun de la lutte sociale. J’ai été personnellement stupéfait de voir nos député·e·s, Adrien, Danièle, Bénédicte, Sabine, Michel, se fondre dans la masse lycéenne, y rester une demi-heure, et y être accueillis avec des hourras. Sans même truster la tête de banderole, ceux et celles qui luttaient dans la même journée pour porter nos propositions de lois à l’Assemblée déboulaient, en symbiose avec ce cortège joyeux. Des signes avant-coureurs nous avaient prévenu :  si le Parti de Gauche ou même le Front de Gauche n’encadraient pas (comme aucune organisation, d’ailleurs) les mobilisations jeunes durant la loi El Khomri, la France Insoumise a pourtant été propulsée par des centaines de milliers de jeunes qui y ont vu la traduction politique de leur contestation. Qu’est ce qui change aujourd’hui ? Je dirais que plus qu’un débouché politique, la France Insoumise est devenue le débouché politique instantané du mouvement social dans la jeunesse.

Car dans le milieu de la jeunesse, aucune organisation ne peut se prévaloir de représenter l’ensemble des jeunes. C’est dû à un double mouvement : l’affaiblissement numérique des organisations traditionnelles, et l’augmentation démographique des jeunes. Plusieurs millions d’étudiant·e·s et de lycéen·ne·s ne peuvent être suivis, structurés, organisés par un syndicat ou une organisation politique. L’étiquette n’est donc plus une garantie de la représentation de la jeunesse, qu’elle soit politique ou syndicale. C’est une bonne nouvelle que l’orgueil organisationnel soit ainsi battu en brèche. Car il n’y a rien de pire pour mener bataille qu’un cartel d’organisations arrogantes et persuadées que les jeunes les suivront simplement parce qu’elles existent.

Les états-majors des organisations de jeunesse me semblent en effet tétanisés par la situation actuelle. Englués dans des congrès internes, leur capacité de frappe s’est considérablement érodée. Mais c’est surtout l’absence de réflexion vis-à-vis de cette nouvelle donne qui m’attriste. D’abord parce qu’elle réduit la France Insoumise à un mouvement contre les syndicats. C’est évidemment faux : ce sont justement des syndicalistes qui ont porté l’organisation des cortèges les plus massifs. L’école de formation militante qu’est le syndicalisme est donc encore une école pertinente. Mais les décisions stratégiques, elles, ne le sont pas.

Encore faudrait-il qu’il y ait une stratégie. Car le spectacle de nos réunions « inter-organisations de jeunesse » fait peine à voir. Lors de la dernière réunion, nous avons ainsi mis plus d’une heure à savoir si la France Insoumise et Génération·s devaient signer ou pas le communiqué commun, n’étant pas dotés d’organisations de jeunesse « statutairement indépendantes ». Et encore une heure à s’attarder sur les virgules d’un texte laborieux et déjà ficelé à l’avance qu’au final, personne n’a lu. Le périmètre, le texte : comme à chaque fois, nos réunions ne servent à rien d’autre qu’à se conforter dans l’entre-soi du quarteron de chefs à plumes.

Il y aurait pourtant tant à faire ! Nos organisations sont remplies de militant·e·s qui savent faire. Impulser des coordinations locales, suivre lycée par lycée la préparation du blocage, savoir ou telle force pourrait aider telle autre à conscientiser, voire à mobiliser : voila ce qui ferait honneur aux bases militantes qui se saignent la santé tous les matins. Au lieu de cela, nous partons au combat sans plan de bataille commun, chacun avec « nos » cartes censées représenter « nos » lieux, « nos » petits territoires, comme si les lycéen·ne·s et les étudiant·e·s nous appartenaient et qu’il fallait jalousement conserver le trésor, voir y planter le drapeau de son organisation à chaque tract distribué.

Et malgré ce degré zéro de l’organisation commune, il faudrait continuer à faire semblant de faire défiler les chefs en rang d’oignon ? Pire, lorsque l’on ose en parler en public, on me dit qu’il s’agit d’une rupture de la « confiance » ? La confiance, elle ne m’intéresse pas si c’est une chape de plomb qui interdit toute remise en question. Ce qui m’intéresse, c’est de faire grossir ce mouvement qui n’est pas encore mûr mais qui pourrait bien faucher les jambes de ce gouvernement. Le reste est secondaire.

Alors posons les bonnes questions : est-ce que « l’inter-orga » est légitime pour coller des drapeaux devant des jeunes qui se sont débrouillés bien souvent sans elles pour bloquer leurs lycées ? Non. La seule légitimité est de mettre les autres en mouvement ; la représentation en devient d’ailleurs presque automatique. Est-ce qu’on doit accepter de défiler à 14h à Paris, reléguant de fait les jeunes de banlieue hors des manifestations communes ? Je ne le pense pas non plus. Je ne désespère pas que des pistes de travail sérieuses soient abordées, un jour, dans nos réunions. 

En attendant, nous continuerons d’être ce mouvement gazeux capable, lors des démonstrations collectives, de se solidifier au point de devenir un magma dont personne ne connaît encore la composition chimique, mais dont une chose est sûre : il est en capacité de calciner les errements de ce gouvernement.

 

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