lettre ouverte à Madame Merkel et Monsieur Macron

à propos d'une proposition rejetée d'un commun désaccord, qui ressemble à un inquiétant désintérêt de nos dirigeants pour l'Europe

Madame la Chancelière,
Monsieur le Président,


J’ai longtemps hésité à vous écrire cette lettre. Peut-être un reste d’espoir un peu insensé, sans doute une volonté déterminée de ne pas vous offenser, mêlée à un sentiment inévitable d’inutilité, suffisent-ils à expliquer ma réserve.
Je suppose que vous n’aurez pas le temps de lire mes lignes, mon intervention devant vous sembler parfaitement insignifiante. Je le regrette
d’autant plus que cela ajoute à ma déception.
Car je suis déçu, je ne peux ni ne veux vous le cacher. Déçu non pas pour moi, qui ne compte en rien dans cette affaire, mais pour la cause que celle-ci représentait et la signification qu’elle portait.


Permettez-moi de vous rappeler rapidement : il y a quelque deux ans, j’ai fondé avec des amis une association (Concerts Commémoratifs de la Grande Guerre) destinée à promouvoir officiellement l’idée de concerts de contenu et de dimension inhabituels destinés à commémorer solennellement les millions de morts de la Grande Guerre 14-18. Contenu inhabituel proposant dans la même cérémonie la IXe Symphonie du plus grand musicien allemand et le Requiem du plus grand musicien français. Ce choix de Beethoven et de Berlioz comprenait une intention deux fois transparente : chanter la fraternité de tous les hommes par delà leurs absurdités guerrières, et pleurer le sacrifice de toutes ces vies massacrées et le deuil de leurs familles ravagées.
Il nous semblait évident qu’en plus de toutes les commémorations, organisées presque exclusivement sur le sol de France puisque l’horreur s’y était déroulée, les États engagés dans cette déroute mondiale auraient à cœur de couronner l’hommage aux millions de sacrifiés par une simple série de concerts symphoniques et choraux, marqués par des choix précisément ciblés. D’abord celui de faire jouer ensemble, dans la même formation exceptionnelle, un orchestre français – de préférence l’Orchestre National de Lille puisque le destin a voulu que sa région d’implantation fût directement concernée par ces événements – et un orchestre allemand – par exemple celui de Köln, en vertu de sa proximité de la ville natale de Beethoven et de la frontière meurtrie avec la France. On aurait pu encore, et certainement dû, leur adjoindre des chœurs et des chorales venus de toute l’Europe, et d’abord de cette Angleterre qui s’était tellement engagée dans le partage du drame mondial à célébrer. Faut-il vous rappeler le sens que cela aurait pu recouvrir ? A l’heure où tous ces États s’imaginent que leurs destinées pourraient mieux s’accomplir en se détachant des autres, n’y avait-il pas urgence ?

Notre second choix prétendait demander l’organisation de ce concert d’une solennité immense dans les principales localités réparties géographiquement le long de la ligne de front. On aurait voulu répéter l’événement à Lille, Amiens, Reims, Metz et Strasbourg. De grands artistes avaient déjà envisagé ce projet avec une bienveillance de principe, prêts qu’ils se tenaient à y concourir activement. Aujourd’hui, devant la frilosité recueillie par nous de la part de vos États souverains, nous dissolvons notre association, et abandonnons l’idée qui nous avait mis en marche. Frilosité ? Devant un projet aussi incontestablement évident, pour nous et pour tous les Européens, nous restons pantois de vos manques d’enthousiasme : le Président Macron avait aimablement fait transmettre l’affaire à la Mission du Centenaire, sans approbation particulière. La Chancelière Merkel nous a répondu que l’Allemagne n’avait pas de budget pour une telle manifestation.


Comment comprendre ? Comment situer la disproportion incommensurable entre la justesse d’une idée et le prosaïsme de sa mise à l’écart ? D’un côté l’hommage solennel aux innombrables vies inutilement massacrées de la pire façon en même temps que l’affirmation de l’espoir dans la réconciliation des hommes, de l’autre ce qui ressemble fort à une esquive. La France n’avait-elle rien de mieux à faire en cette occasion que d’abandonner le dossier à la transmission administrative ? L’Allemagne ne pouvait rien de plus que d’avouer les lacunes de son budget national ? Qui pourra jamais croire qu’un État aussi riche et florissant n’a pas les moyens nécessaires à l’organisation de cinq ou six concerts, même de dimensions exceptionnelles ? Faut-il vraiment mettre dans la balance le financement des grands festivals, classiques ou populaires, sans parler de celui de ces fêtes démesurées consacrées banalement aux compétitions sportives ? La goutte d’eau devait-elle donc suffire à vider le vase ? La France s’est-elle bien honorée elle-même en jetant aux oubliettes une participation active qui aurait dû aller de soi ? Je peine à admettre qu’un Président, très volontiers mélomane, et même berliozien, ait pu ainsi passer à côté de l’évidence. Le 3 e mouvement, « Apothéose », de la Symphonie Funèbre et Triomphale n’avait-il pas salué sa victoire présidentielle ? Le Requiem n’était-il ni digne ni capable de célébrer à son tour un événement autrement considérable ? Beethoven et Berlioz, précisément choisis pour leurs dimensions européennes et supranationales, n’offraient-ils pas un concours souhaitable à nos grands de ce monde d’aujourd’hui pour célébrer les horreurs planétaires et les espérances encore humaines ?

Vous avez manqué l’occasion. Ou plutôt deux occasions, dont tout invitait à penser qu’elles auraient dû être arc-boutées l’une et l’autre sur une urgence partagée. Vous ne pouvez pas ne pas avoir mesuré la gravité du problème : un siècle, c’est très peu de choses dans l’histoire des hommes ; cent ans, ce n’est pas grand-chose dans la seule vie d’un homme. Non seulement aujourd’hui il n’y a presque plus de survivants de la Grande Guerre, ni anciens combattants ni témoins directs, mais surtout il n’y aura bientôt dans les familles de France, d’Allemagne et d’ailleurs plus aucun représentant de la génération concernée. Les dernières générations ne risquent plus d’entendre parler de cette guerre épouvantable ni par leurs parents ni par les grands-parents, ni même, quand ils les ont encore, par leurs arrière-grands-parents. Plus aucuns souvenirs familiaux. Or depuis toujours c’est par la famille que se perpétue la mémoire des événements vécus. Ensuite l’histoire prend le relais et transmute profondément la teneur du souvenir. De vécu il devient abstrait, d’heureux il devient incolore, de douloureux il devient anodin. Le souvenir n’est pas à proprement parler effacé, mais il se trouve aseptisé, refroidi, dévitalisé, et donc inoffensif. Et quand il s’agit d’une guerre aussi effroyable, vous savez la suite... Au mieux un chapitre d’histoire à étudier, un sujet de commémoration officielle qu’on ne comprend même plus, et le plus souvent une assurance de pouvoir recommencer. Je ne peux croire que vous n’ayez jamais été effleurés par ce doute terrible : le Centenaire de 14-18, de belles cérémonies un peu partout... et puis ? L’oubli annoncé ? La mémoire humaine est ainsi, elle fonctionne sur la transmission de deux ou trois générations, guère plus. Les tombes de nos cimetières nous le disent : que nous font tous ces morts dont nous n’avons jamais entendu parler dans nos familles ?

Je le répète donc, devant la gravité de ce problème vous, les chefs d’État, concernés, avez raté une belle occasion. D’abord de lutter contre la menace de l’oubli, en endossant la charge de la reconnaissance des responsabilités, puis d’affirmer hautement la suprématie du seul projet humain qui vaille contre les errements du passé, prêts à surgir à nouveau dans l’avenir. Vous auriez pu unir les nations dans la déploration de ces millions de morts provoquées par ce qu’il est désormais convenu d’appeler prudemment la guerre industrielle. Industrielle parce que le génie humain s’y est tristement illustré à inventer des moyens mécaniques monstrueux pour répandre la mort sur une échelle jusque là inimaginable et dans des conditions particulièrement atroces. Tout le monde sait aujourd’hui le sinistre prosaïsme de la raison humaine réduite à la production de techniques performantes et épouvantablement efficaces. Industrielle aussi, et cela est encore loin d’être assez connu, parce qu’elle fut encouragée, sinon même provoquée, par le développement industriel lui-même. Vous auriez pu, vous auriez dû une nouvelle fois – le fera-t-on jamais assez ? – pleurer le sacrifice des vies de tous ces jeunes gens appelés du monde entier pour gorger de leur sang la terre de France. Vous auriez dû aussi pleurer la condamnation au malheur de toutes ces familles amputées, de ces épouses déchirées, de ces enfants abandonnés, de ces parents délaissés. Y avait-il quelque honte à partager la plainte universelle devant ces morts et ces vies de souffrance artificiellement décidées ? N’auriez-vous pas pu encore et enfin, reconnaître publiquement l’absurdité de cet incommensurable gaspillage de l’énergie humaine ? Celui de la géographie d’abord, qui a entraîné dans l’épouvante toutes ces existences venues des confins du monde et qui n’étaient pas concernées par nos antagonismes trop européens, ou du moins qui n’avaient pas à l’être. Celui de l’histoire aussi, finalement dérisoire, de tous ces innocents dressés à la haine réciproque pour rien. Vous ne vous êtes donc jamais posé la question ? Que diraient tous ces sacrifiés si on les ressuscitait aujourd’hui pour leur montrer ce qui a fini par sortir de bonne entente entre la France, l’Allemagne et les autres pays ? Est-ce donc la pudeur qui vous a retenus de vous associer en une cérémonie commune à la louange de tous ceux qu’on a fait s’affronter pour rien ?


Précisément c’était encore et surtout pour vous l’occasion de faire ce qu’aucun chef d’État, de quelque sorte qu’il soit, n’a encore jamais osé faire. Et qu’attendent invariablement, mais souvent sans le savoir, les peuples que vous voulez gouverner. Leur demander pardon, enfin, pour l’inutilité de ce sacrifice imposé, et pour la duplicité de son imposture historique. Les grands de ce monde demandent pardon pour tout aujourd’hui, mais jamais pour ça, qui est pourtant le pire de tout. L’humanité fera un grand pas le jour où un premier chef d’État ouvrira la voie nouvelle mais tellement attendue, de la reconnaissance de la responsabilité de ses prédécesseurs, sinon de leurs culpabilités, dans l’engagement de leur peuple dans la guerre. À l’encontre des discours officiels, invariablement recopiés, qui ne cessent de répercuter le mensonge que tous ces malheureux « ont accepté héroïquement de donner leurs vies pour la défense de la liberté contre la barbarie, et pour sauver la patrie »... Tous les tyrans répètent pourtant la même chose depuis toujours, ce qui devrait largement suffire à vouloir vous en démarquer. De fait, les sacrifiés n’ont pas donné leurs vies, on les leur a prises. Ils n’ont pas accepté leurs sacrifices, on les leur a imposés. Les récalcitrants n’ont-ils pas été massacrés par leurs propres camarades ? Mais qui était donc leur ennemi ? D’autre part, cette liberté qui sert à justifier leurs sacrifices, y compris à leurs propres yeux de sacrifiés, n’était comme souvent, qu’un leurre, on le sait aujourd’hui : ce n’est pas pour la liberté publique ni pour la patrie qu’on les a fauchés, mais pour les intérêts privés de quelques grands profiteurs, que les décideurs de l’époque ont accepté de servir. Vous aviez là enfin une occasion unique de dépasser tous vos concurrents historiques, en vous présentant ouvertement comme les premiers à oser demander non seulement aux peuples ennemis, mais d’abord à vos propres peuples, de pardonner à vos prédécesseurs d’avoir travesti la vérité et provoqué le pire. Et d’être les premiers à oser reconnaître les responsabilités terrifiantes d’industriels et de colonialistes insatiables. Ainsi que l’incurie des politiciens et la lâcheté des généraux. Bref tous ceux qui, quelles que soient les guerres et leurs horreurs, quelquefois même grâce à elles, continuent de vivre invariablement très bien sans le moindre souci de la patrie et de sa liberté. Tant que les chefs d’État n’auront pas ce courage nécessaire, l’humanité continuera de s’entretuer religieusement.


Par dessus les errances de ce passé douloureux, les Européens, plus européanistes que vous ne le pensez bien souvent, continuent de vouloir l’Europe. La vraie. A côté, celle qui existe tant bien que mal a besoin d’un nouveau souffle. Pourquoi le lui refuser, quand on est en position de le lui accorder ? Le rappel fier de sa grande culture commune, enracinée dans une tradition partagée qui a toujours ignoré les petites frontières mentales et nationales, n’aurait-il pas été assez suggéré par le recours à ses plus grands compositeurs, préoccupés tout au long de leurs vies et de leurs œuvres de l’incarner dignement ? L’esprit universaliste de Beethoven et de Berlioz ne méritait-il pas d’être ostensiblement revivifié ? Sept ans avant le premier déchirement tragique de la France et de l’Allemagne, Berlioz avait publiquement annoncé l’essentiel :


« Sous l’influence de la musique, l’âme s’élève et les idées s’agrandissent, la civilisation progresse, les haines nationales s’effacent. Voyez aujourd’hui la France et l’Allemagne se mêler ! l’amour de l’art les a réunies... (...) là où la musique finit, la barbarie commence.»


Beethoven de son côté, pensait-il autre chose quand il composa son Hymne à la joie dans la solitude la plus noire,


« alle Menschen werden Brüder ...»


Faut-il laisser l’histoire, et tous ceux qui rêvent de notre disparition, répéter que nous les avons oubliés ? L’occasion était aussi rare que belle, de demander à deux orchestres de mêler leurs musiciens pour un hommage grandiose. Pour témoigner ensemble de la grandeur de l’Europe et de la puissance de sa fraternité, par delà les déchirures et les égarements. Occasion formidable de commémorer solennellement la douleur du passé partagé avec ce gigantesque Requiem à la mesure de la tragédie, et en même temps de rouvrir avec la IXe Symphonie la perspective d’une authentique humanité.
On n’avait ni budget suffisant, ni temps disponible pour une telle urgence ?
Vraiment ?

Dominique Catteau
Président de CCGG

Octobre 2018

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