Les Troyens à l'Opéra-Bastille

Une belle occasion manquée d'honorer Hector Berlioz

Les Troyens, opéra Bastille, le 9/2/2019

 

Il faut bien commencer par là. La mise en scène a été en dessous de tous les mots pour la dire. Le plus abject d’entre eux s’y salirait encore. « Sans doute il faut me taire ».

Passons vite sur les innombrables et inhabituelles coupures (tant qu’à faire, il faut être supérieurement original !) : acte 3, acte 4, et même, chose inédite et inouïe, acte 5. Dieu, que cet homme est intelligent (comme dirait Stéphanie d’Oustrac) ! Mais pourquoi n’a-t-il pas coupé aussi dans l’acte 2 ? le plus court eut été encore plus génialement court (comme dirait Stéphanie d’Oustrac).

De toute façon, j’ai délibérément parodié le mot de Berlioz au début de ses Mémoires : « Mon Père, je n’ai rien vu… Eh bien, mon enfant, répondit le digne homme, il faut continuer ». J’ai donc fait l’effort inhumain de ne pas ouvrir les yeux pendant toute la représentation. Malheureusement, au début de chaque acte, le rideau de scène était levé, et il fallait en conséquence rejoindre sa place en voyant ces incongruités absolues. Dont ensuite il m’était impossible de débarrasser complètement ma mémoire, alors que, les yeux fermés, j’essayais en vain d’imaginer les remparts de Troie et la Cour de Carthage : «Ô digne emploi de la toute-puissance ! me conduire à l’abîme en me fermant les yeux ! ». Pollué impitoyablement.

Le pire, c’est que cet écran visuel obsédant, même pour les aveugles, s’est aussi intercalé comme écran sonore. Si ce n’est pas du génie, ça madame (d’Oustrac) ! Je m’explique : les chanteurs, chœurs et solistes, ont très vraisemblablement été priés de chanter sans se soucier de la salle, donc en se regardant les uns les autres, ou même en regardant le fond de scène, mais sans se tourner vers le public. Ce qui en dit long sur l’estime en laquelle on tient le chant et la musique dans cette affaire. Résultat : les voix paraissent lointaines ou mal tournées, depuis la salle on les entend mal, le son y parvient confus et distordu. Par exemple, dans l’hymne à Didon de l’acte 3, les chœurs (notamment de femmes) de l’opéra de Paris, d’habitude excellents, m’ont fait songer à une chorale de vieilles filles dans une église de village braillant leurs voix aigrelettes à qui surpasserait les autres.

Les solistes aussi ont été visiblement durement coachés. Sans doute ils ont eu la consigne de ne se soucier aucunement de la qualité de leur chant. On n’est quand même pas là pour faire de la musique, seul le théâtre compte ! Alors la beauté du timbre, la justesse de l’émission, on s’en moque comme d’une guigne. En conséquence ils deviennent presque tous mauvais, même les meilleurs habituellement, et semblent fiers de l’être. J’épargne le Chorèbe de Stéphane Degout, d’une fort belle prestance vocale, de même que le Narbal de Christian Van Horn à la voix profonde, et le Iopas de Cyrille Dubois, d’une élégance soignée. En revanche, les rôles de premier plan sont repoussants : Stéphanie d’Oustrac (que j’aimais tant !) se laisse aller parfois à faire de Cassandre une furieuse Érinye ; Énée (Brandon Jovanovich) inflige un chant sans tenue, avec une faiblesse pathétique des graves qui font penser au râle d’une chèvre aphone, qu’il compense mal avec ses aigus gueulards, même s’il finit pas n’être pas mauvais quand on ne l’entend pas. Didon (Ekaterina Semenchuk) enfin se noie dans une diction marmelade pur jus et brasse l’air de son vibrato inimaginable d’éolienne en folie.

À la décharge de tous ces malheureux artistes, je dois à la vérité de ne pas oublier leur peine à rentrer dans leurs rôles quand on leur fait faire... ce qu’on leur fait faire. Remarque qui vaut aussi pour le chef d’orchestre.

Philippe Jordan est incontestablement un grand chef wagnérien. Pourquoi ne devient-il pas un très grand chef berliozien ? Certes, son interprétation est propre, sans faute ni faille (sinon celle d’avoir accepté les coupures), mais sans relief particulier. Sa direction reste d’une banalité parfaite. Rien ne se passe. On lui doit quelques beaux passages : par exemple, le duo Cassandre-Chorèbe à l’acte 1 qu’il prend en un rythme majestueux qui fait oublier les habituels soubresauts sautillants qu’on nous fait souvent subir là. Mais il manque incroyablement à souligner la splendeur orchestrale de la partition, comme s’il ne l’avait pas vue lui-même. Pire encore, à aucun moment il ne parvient à susciter l’émotion qui sourd pourtant de toutes les notes de cette musique exceptionnellement lyrique. D’un bout à l’autre on a le sentiment qu’il s’y ennuie : il devient inintéressant à force de se révéler inintéressé. Où sont les plus grands ? Serge Baudo à Lyon en 1987, ou Fabio Luisi à New-York en 2013 ? Jordan aurait dû s’affirmer comme leur égal. Occasion manquée.

Musicalement parlant, tout ça est largement indigne de la première scène de France.

 

Les meilleurs, quand même : les musiciens de l’orchestre, anonymes, mais irréprochables et magnifiques, réellement exceptionnels. On les oublie trop souvent. Et Elīna Garanča et Bryan Hymel, les deux têtes d’affiche, aussi admirables l’un que l’autre, et qui ont eu le courage de refuser de participer à... ça.

Mais pourquoi ne le disent-ils pas en clair ?

 

Moralité de cette accablante affaire :

-les artistes sont plus que jamais placés devant un choix incontournable : ou bien gagner leur cachet (qu’on leur souhaite exorbitant) et disparaître au plus vite, ou bien honorer la musique de leurs exigences de professionnels qui n’abdiquent plus leurs responsabilités.

-les metteurs en scène (et les directeurs d’opéras) doivent aussi assumer leur entière liberté (comprendront-ils jamais que la liberté, c’est toujours autre chose que faire n’importe quoi n’importe comment, et que ça se paie toujours, autrement qu’en espèces sonnantes, par le courage qu’on y met) : ou bien continuer de viser l’effet de scandale et le ramassage de l’argent qui va avec, ou bien faire vraiment de la mise en scène d’opéras. Cela dit, je désespère à tout jamais de les influencer si peu que ce soit. Je les comprends d’ailleurs, tant que l’argent coule à flot pour eux....

Ici en tout cas on reste accablé : on part du présupposé qu’il faut moderniser les œuvres du répertoire (admettons ! encore que…) et que présentement la guerre de Troie n’intéresse plus personne aujourd’hui (ce qui, en soi, est plutôt bon signe, avouons). Mais enfin que pourrait ou devrait signifier moderniser Les Troyens ? Encore un choix : ou bien rendre sensible à l’annonce des catastrophes imminentes et planétaires qui nous menacent en même temps qu’à l’aveuglement des civilisations ? Ou bien en faire une misérable thérapie de groupes pour petites victimes d’inceste ?

Mais à la fin, quelle idée ces « génies » d’aujourd’hui se font-ils de notre modernité ?

 

En tout cas, et Berlioz et ses Troyens, en cette belle occasion, n’ont pas été ratés par les Parisiens. Et pour ce qui est du cent cinquantenaire, on peut dire que nos génies d’aujourd’hui en ont bien profité pour attirer l'attention sur eux, et non sur Berlioz.

Et c'est Berlioz qui paie (dans tous les sens du terme)...

 

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