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Billet de blog 31 oct. 2022

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Expérimenter, oui mais pour quoi faire et pour qui ?

A partir d’un cadre national qui garantit l’unité du système éducatif, il est toujours utile de libérer et d’encourager les initiatives locales si cela favorise la réussite de tous les élèves.

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Expérimenter, oui mais pour quoi faire et pour qui ?

Extrait d'un texte remis à la suite de mon audition du lundi 10 octobre 2022 à l'Assemblée nationale par Monsieur Robin Reda, rapporteur spécial sur le budget de l’enseignement scolaire

  • Que pensez-vous des expérimentations qui sont menées actuellement à Marseille dans le cadre du dispositif « Écoles du futur » ? 

A partir d’un cadre national qui garantit l’unité du système éducatif, il est toujours utile de libérer et d’encourager les initiatives locales si cela favorise la réussite de tous les élèves.

Au préalable, je vous indique que j’ai visité des écoles de Marseille en 2014 pour mon rapport sur la grande pauvreté de 2015. Je peux vous dire que j’ai vu des locaux dans un état désastreux et des rats près des cours de récréation. Alors pour moi, l’école du futur pour Marseille c’est d’abord des écoles rénovées et préservées. Dans cette ville, comme ailleurs, tout ce qui va dans le sens d’un appui aux équipes pédagogiques qui ne disposent plus aujourd’hui des crédits pédagogiques qui avaient existé dans le passé est évidemment bon à prendre.

Tout ce qui peut contribuer au travail d’équipe dans les écoles et établissement pour établir un diagnostic et choisir ensuite des actions pédagogiques plus efficaces en liaison avec des partenaires locaux, notamment associatifs, est évidemment aussi une bonne chose, mais c’est le travail quotidien de beaucoup d’équipes et je ne vois pas ce que cela a d’expérimental. Les cellules académiques de recherche, de développement, d’innovation et d’expérimentation, les CARDIE font cela depuis 20 ans dans les académies mais il est vrai sans les moyens nécessaires. Peut-être que ceux qui ont lancé ce qu’on appelle aujourd’hui « expérimentations » ne savaient pas que tout cela existait et qu’il suffisait juste de donner des moyens ? 

Ce sont les enseignants de Marseille qui le disent, on est en train financer des projets qui existaient mais qui restaient dans les tiroirs faute de financement et qui sont aujourd’hui aidés financièrement, alors pourquoi appeler cela une expérimentation ?

On voit par exemple des projets qui consistent à adapter les apprentissages au rythme de chaque élève en décloisonnant les classes et en créant des groupes de besoin. Ce projet va sans doute recevoir des crédits mais je ne vois ce que cela a de bouleversant d’innovation, cela fait 50 ans que je vois des décloisonnements. Ou encore un projet avec l’agence régionale de santé pour que des équipes paramédicales – orthophonistes, entre autres – viennent effectuer leur consultation sur place.  Très bien mais ce ne devrait pas être considéré comme exceptionnel mais naturel. Ou encore une école, selon le journal Le Monde du 2 juin 2022, qui a « un projet en mathématiques pour faciliter les manipulations et permettre la mise en place de classes flexibles, où les élèves ont la liberté de choisir comment s’installer pour travailler ». 

Attention aussi à la mise en concurrence des écoles et établissements pour capter les subventions. Il s’agit ici de l’argent de la République pour faire mieux réussir tous les élèves, pas quelques-uns seulement. Des enfants scolarisés dans des écoles sans projet ou dont les projets n’auront pas plu, n’auraient pas droit à l’argent de la République ? Au nom de quoi ?

Faire réussir les enfants ne nécessitent pas forcément des projets innovants au sens clinquants qui font de belles images pour le ministre et la télévision. On se demande à cet égard pourquoi c’est une décision nationale et descendante qui a supprimé en 2017 partout et contre la volonté des équipes le dispositif « plus de maîtres que de classes » mis en place de 2013 à 2017 alors qu’il donnait satisfaction, justement parce qu’il libérait les initiatives locales.

Enfin, toute innovation n’est forcément progrès pour les enfants des milieux populaires. Je voudrais à cet égard, en conclusion de cette audition, que l’on médite ce que dit le chercheur Jean-Yves Rochex et que je cite dans mon rapport sur la grande pauvreté : « … La question n'est pas simplement de savoir si nous sommes en mesure de proposer des projets et des activités attractives pour les élèves, mais aussi de savoir si ces activités sont productrices d'apprentissages et de dispositions durables, qui restent une fois le projet accompli, une fois le spectacle donné (si le projet passe par un spectacle). Comment structurer les enseignements pour qu’ils fassent sens pour tous les élèves, comment structurer les temps scolaires pour améliorer les temps d’apprentissages ? … Comment veiller à ce que la réalisation d’un projet collectif ne se concrétise pas par une division sociale du travail entre élèves, qui spécialise les élèves les plus faibles dans les tâches les moins intéressantes sur le plan intellectuel, les élèves les plus performants dans les tâches les plus intéressantes ? »[1]

[1] Cité dans Jean-Paul Delahaye, Grande pauvreté et réussite scolaire, le choix de la solidarité pour la réussite de tous, MEN, 2015, p.89.

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