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Billet de blog 19 oct. 2021

Du tyran, faire sécession

Après « l’Ère de l’individu tyran, la fin d’un monde commun », le philosophe Éric Sadin, contempteur de la télé socialité généralisée, donne à lire dans « Faire sécession, une politique de nous mêmes » un texte époustouflant par son style et son allant. Recension écrite d'une traite au sortir d'une nuit de lecture fortifiante.

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Les écrivains aimés sont comme de vieux amis : à peine partis, ils manquent déjà. Un an, c’est long, surtout sans lire Éric Sadin. Heureusement, les vieux amis savent toujours se faire pardonner. Après L’Ère de l’individu tyran, la fin d’un monde commun, ce philosophe iconoclaste, pourfendeur du despotisme numérique, donne à lire dans Faire sécession, une politique de nous mêmes (parution le 21 octobre) un texte époustouflant par son style et son allant.

Pendant ces dix-huit derniers mois frappés au sceau du Covid, beaucoup d’intellectuels se sont lancés dans les réflexions melliflues, publiant chroniques componctueuses et abécédaires de confinements pour mieux vivre en télé socialité généralisée. Pas Éric Sadin. S’astreignant à ne pas céder à la " pulsion parlante ", comme l’écrivait Roland Barthes,  il aiguisait ses lames et affûtait sa plume. Après avoir défendu son livre et ses idées sur l’avènement de l’individu gonflé de lui-même et de " l’ingouvernabilité permanente", il s’est enfermé dans son bureau pour délier sa pensée foisonnante et apporter au tyran qui dort en chacun de nous, des pistes de réflexions afin de nous transformer en sécessionniste.

En plus de la force de son propos, c’est la sensibilité, l'attention aux corps fracassés par un techno-capitalisme impitoyable servi par un système indigne, qui fait qu’Éric Sadin est un philosophe important.

Entre autres vertus, son dernier livre déploie une faculté épatante d’exploration de très nombreux sujets (revenu universel, ZAD, insurrection, pouvoir du refus, distorsion du langage, hubris écologique, etc) - pour apporter une contribution stimulante aux enjeux qu’ils induisent. Et puis aussi, il y a les nombreux auteurs qu’Éric Sadin convoque de chapitre en chapitre pour les faire dialoguer. À l’opposé des cuistres qui ânonnent les citations pour raffermir leurs errances intellectuelles et clouer le bec aux détracteurs, Éric Sadin partage son érudition pour nourrir ses propos et nous donner à penser, plus avant ou à rebours.

À l’heure des solitudes collectives, de l’enfermement numérique dans une époque manufacturée, des douleurs psychiques causées par une pandémie qui n’était pas que sanitaire, comment refaire de nous des femmes et des hommes debout et à l’élan vital ragaillardi ? À cette question, ce livre donne réponses et nombre pistes de réflexions. Mais il ne préconise rien. C’est qu’Éric Sadin est philosophe, un montreur de Grande Ourse qui pousse à l’imprudence ; celle d’aller chercher l’étoile qui dort en chaque être. 

Le livre refermé, on pressent que " l’heure est aux remèdes, et plus aux lamentations " et qu’il va nous falloir creuser et trouver par nous-même comment résoudre les questions que ces lignes ont suscitées. Et si nous n’y parvenons pas tout de suite, ce texte a au moins le mérite salutaire de nous faire comprendre qu’il est plus que temps de se passer de représentants, de gourous, de prêtres cathodiques, de professeurs ou de héros. Ceci dit, on peut trouver en Éric Sadin un maître-enseignant hors-pair. Par ce nouveau morceau de bravoure intellectuelle, il livre avec l’énergie du passionné son souhait que celles et ceux qui le liront s’efforcent de rester toujours jeunes, toujours libres et toujours enthousiastes.

Ainsi, plutôt que de nous abîmer dans " les oubliettes du présent " que sont les réseaux sociaux, ou nous gaver d’informations dérisoires, offrons notre attention à ce grand penseur des technologiques numériques. Ces heures de lecture, scotchés aux pages de Faire sécession, une politique de nous-mêmes, ce sera toujours ça que les GAFAM n’auront pas !

Pour ce service rendu, comme pour le reste, merci Eric Sadin !

Faire Sécession. Une politique de nous-mêmes, L'échappée, 242 pages, 17€ ; En librairie à partir du 21 octobre 2021

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