Le goût de l’ours

Petite philosophie du voyage, à la rencontre de nos cousins à poils longs et aux canines immaculées.

 © Matthieu Delaunay © Matthieu Delaunay

Peut-être que vous avez eu un ours en peluche dans votre enfance.

Peut-être que vous avez haussé les épaules à la mort de Cannelle, l’ourse tuée dans les montagnes pyrénéennes par un chasseur aguerri, mais sans doute malvoyant pour l’avoir confondue avec un sanglier.

Peut-être que vous avez vu « l’Ours » de Jean-Jacques Annaud et que vous avez gardé en tête cette splendeur auburn, tout en muscle, en beauté et en fureur quand il rétracte ses babines noires sur des dents nacrées pour expliquer à l’homme qui est le taulier ?

Peut-être que, comme moi, avant d’avoir lu « Le cantique de l’ours », vous n’en aviez rien à fiche des ursidés.

Comme moi, vous aviez tort.

On écorne les rhinocéros en Afrique, on transforme les éléphants en promène-couillon en Asie. On englue les poissons et les cormorans à coup de mazout au large des côtes chinoises ou de la Floride. En France, après des siècles de déforestation anarchique et d’épandage de pesticide, façon agent orange, sur la moindre pousse de bégonia de nos jardins tenus, nous avons tué tout ce qui ressemblait à du vivant. Les scientifiques sont unanimes : plus un piaf pour nous sortir de notre torpeur matinale, plus un insecte dans nos campagnes, plus un loup ou un lynx dans nos montagnes. Plus rien, nulle part. Que du bétail d’élevage pour nous ravir les tripes et des animaux de compagnie pour émouvoir nos cœurs.

En tête du massacre, notre ami plantigrade. L’ours, qui nous ressemble tellement que des textes anciens affirment que, une fois dépouillé, apparaît un corps féminin par le galbe des hanches, la rondeur des seins… Stéphan Carbonnaux, naturaliste à fine plume se livre à un travail de déconstruction méthodique de notre ignorance et de notre lâcheté. Avec force, sensibilité et une moisson d’anecdotes, il explique, à nous Français, que d’esprit, nous n’en n’avons plus depuis que ces maîtres des bois ont disparu. Il nous enjoint à regarder vers l’Est pour que nous constations que là-bas, il est une harmonie possible. Il fait aussi le procès de ceux qui, « pour le sport et l’amour de la nature », vont flinguer des animaux en gilet fluorescent ou en Barbour bien huilée, assis sur un tabouret de camping ou montés sur des chevaux de race. Vous connaissez la rengaine : « le chasseur est le garant de la préservation des écosystèmes ». Mais personne n’est dupe : la chasse est un coup de latte supplémentaire dans la dépouille d’une faune massacrée par l’homme qui pense qu’il est le sommet de la création.

Stéphan Carbonnaux clôt ces 90 pages avec l’optimisme de ceux qui ont tout vu s’éteindre, même leur mythe. Ils savent qu’il existe un éternel retour et qu’un jour, les chimères s’envoleront parées d’un nouvel éclat. C’est pour cela qu’il faut acheter et lire ce livre. Pour soutenir ces copains des bois à repeupler nos forêts et nos imaginaires.

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