Manif en impressions - 9 janvier 2020

Je n’étais pas à la tête du cortège. Arrivée place de la République à l’heure où nous aurions dû nous ébranler, j’y suis restée longtemps. La foule, plus compacte encore que les fois précédentes, empêchait toute progression vers l’avant.

9. I. 2020

Je n’étais pas à la tête du cortège. Arrivée place de la République à l’heure où nous aurions dû nous ébranler, j’y suis restée longtemps. La foule, plus compacte encore que les fois précédentes, empêchait toute progression vers l’avant. Quant aux rues adjacentes, cadenassées par les forces de l’ordre, elles n’autorisaient pas les itinéraires alternatifs. Du reste, aurais-je vraiment tenu à y être, à la tête ? Exposée à la barbarie, aux mutilations et même - finalement - à la mort, en aurais-je eu l’envie si la possibilité m’en avait été donnée ? Il fut un temps où, avec les Gilets Jaunes, j’allais facilement au danger. L’appareil au poing, je fonçais vers le gaz, vers les flics. C’était plus fort que moi. J’y ai vu des blessés souvent, des mutilés gratuits. Des palets lacrymos qui touchaient le voisin tout à côté de moi. Des tirs de LBD qui en couchaient un autre. Oui. Sans doute y avait-il une part d’inconscience dans mes élans ou bien une chose de l’esprit non encore achevée. L’idée que les forces de l’ordre, frappées de démence, se livrent à des exactions répétées n’était pas intégrée. Pas encore. Il faut un peu de temps pour désapprendre les acquis de toujours. Quelques mois pour les faire voler en éclats. Suis-je devenue lâche quand cela fut fait ? Allez savoir. Je ne le crois pas. C’est qu’un jour la peur s’invite, qui surprend un instant l’adrénaline. On interroge ce moment de faiblesse, puis on en connaît d’autres. Probablement n’est-il pourtant ni faiblesse ni lâcheté dans le fait d’éprouver la peur tandis que des palets incandescents de gaz lacrymogène pleuvent sur nos têtes et qu’on court au hasard, des grenades dans les pieds et les yeux quasi clos. Exemple parmi d’autres. Quand on fuit une charge - gratuite, faut-il le dire ? - et qu’ils tirent dans les dos avec les LBD, la peur est légitime.

Si, sur le pavé battu, je me suis tant bien que mal détournée de l’horreur depuis un jour d’avril, elle me guette comme nous tous, manifestants ou non. Au quotidien, en défilé. Défendre ses droits ou contester le roi, c’est se jouer la vie. On apprend à composer. On sait où le danger se fait souvent plus grand. Parfois, le hasard nous y place. Parfois la volonté. Ou la nécessité. Qu’importe la raison car il n’en est aucune pour justifier tout ça.

Qu’on visionne les images des violences policières du 9 janvier, qui ne sont qu’un "détail" à rapporter au tout. Qu’on ose dire encore que tout va bien en France, que macron est brillant et qu’il faut réformer, que nous ne sommes que des cons, feignants, privilégiés ou bêtes idéalistes, que les violences sans cause cela ne se peut pas. La question n’est pas là. Chacun pense ce qu’il veut - ou peut-être ce qu’il peut - c’est fonction des médias. Face à de telles images, qui exalte le fou ou s’indiffère de l’autre puisqu’il semble lointain n’a plus visage humain. Il est le collabo d’une dictature en marche.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.