Des soupçons d'antisémitisme pesant encore sur les Gilets Jaunes

La nuit dernière, flânant au hasard des vidéos, j’en découvrais une postée quelques heures plus tôt sur YouTube, sur le compte Yad Vashem, et dont le titre - The Place of Antisemitism in the Yellow Vests Movement - m’avait intriguée en cela qu’il rappelait les accusations auxquelles le mouvement des Gilets Jaunes avait été confronté.

(Léger coup de gueule)

 

La réalité de la rue contredit l’essentiel de ce qui se trouve dit dans cette vidéo. On attendrait de ceux qui prétendent analyser les mouvements sociaux qu'ils descendent parfois sur le pavé. Hélas. Le pavé a son inconfort et puis, une fois qu’on l’a foulé, il est moins aisé de céder à une vision des choses dans laquelle on ne manque pas en général de s’accorder le joli rôle. Pour autant, on précisera que les intervenants reconnaissent le caractère hétérogène du mouvement des Gilets Jaunes et n'en font pas un mouvement antisémite. Ils semblent toutefois accorder à l'antisémitisme une place qu'il n'a jamais eue ailleurs que dans la propagande d'un gouvernement qui ne savait comment gérer la crise, sinon en stigmatisant la foule au nom des paroles imbéciles de deux ou trois. 

Dire d’un mouvement qu’il pourrait être le terreau à l’antisémitisme en raison de quelques quenelles ou d’allusions à la banque Rothschild est un peu court. Évoquer le passé de banquier de Macron n’a rien d’antisémite. Lui prêter les traits de la mascotte du Monopoly qu’inspira John Pierpont Morgan n’a rien d’une chose insidieuse. Il s’agit de dénoncer les collusions entre un président et le monde de la finance, au détriment d’un peuple qu’on précarise et appauvrit chaque jour un peu plus.

Au fond, il apparaît que les deux intervenants, peu soucieux de vérifier par eux-mêmes la véracité de ce que gouvernement et médias leur présentaient, aient cédé à la facilité sans questionner la possibilité du mensonge, de l’instrumentalisation. Les accusations d’antisémitisme pesant sur les Gilets Jaunes ont été vite démontées. Comment expliquer la présence, dans une foule que l’on disait haineuse, de manifestants de confession juive, défilant coiffés d’une kippa ? Comment expliquer l’éviction d'un cortège d’individus tenant des propos antisémites ? Ou encore la présence constante d’Esther Benbassa, historienne du peuple juif ? Pour autant, le mal était fait et l’idée, bien ancrée, allait être encore alimentée par Macron et ses godillots, dans un souci constant de décrédibilisation et de criminalisation du mouvement.

Dans cette vidéo - The Place of Antisemitism in the Yellow Vests Movement - c’est la photo d’un tag qui m’aura révoltée plutôt que le propos, parfois contestable mais mesuré. Ce « Juden », peint en jaune sur la vitre d’un Bagelstein à Paris au mois de février 2018, fut attribué immédiatement aux Gilets Jaunes. Pourtant, il avait été exécuté au cours de la nuit, hors du parcours de toute manifestation. La nouvelle s’était répandue sur les réseaux sociaux comme une traînée de poudre. Les détracteurs des Gilets Jaunes s’étaient alors attachés à insulter le mouvement, à le réduire à ce tag dont on ne savait rien pourtant. Malheureusement pour eux, les déclarations de Gilles Abecassis, créateur de cette chaîne de restauration, n’allèrent pas dans leur sens. Impossible d’imputer l’acte aux Gilets Jaunes, improbable même. Non, il ne pensait pas que le tag était de leur fait.

Mais c’est bien l’image de cette vitrine que l’on retrouve dans cette courte vidéo. En dépit de tout.

Laisser croire à l’antisémitisme des manifestants, le créer de toutes pièces, c’est ce que Macron avait cru trouver pour diviser les rangs. Faire voter une résolution confondant les notions d’antisionisme et d’antisémitisme allait sans doute aussi lui permettre de noter rapidement une recrudescence des actes antisémites. Il fallait un responsable. Il était tout désigné.

Il ne s’agirait pas de se tromper de cible. Sur les réseaux sociaux, le régime et ses défenseurs continuent à user d’une rhétorique particulière. Les manifestants, et plus seulement les Gilets Jaunes, seraient des « chemises brunes », des « rouges bruns », des « jaunes bruns ». Des « fascistes », des « gauchiasses », des « antisémites ». Des gens à abattre en somme. Des vitrines brisées ? C'est la Nuit de Cristal. Des codes civils périmés que l'on brûle de colère ou de désespoir ? Des autodafés. De cet art d'inverser les rôles, le tyran sort grandi.

Mais qui a ressuscité le bruit des bottes ? Qui déchaîne les violences policières contre toute voix contestataire, contre une jeunesse hostile à la réforme du bac, contre ceux qui, prenant la rue, tentent de faire entendre leur voix ? Qui matraque, mutile et tue ? Qui muselle, qui enferme ? Qui cite Maurras dans ses discours ?

3 morts, 25  éborgnés, 5 mains arrachées, des milliers de blessés et de traumatisés. C’est le bilan provisoire d’un régime qui rejoue les heures les plus sombres et les plus honteuses de notre passé. L’attribution de torts imaginaires aux manifestants, le travestissement des faits quand ce n'est pas leur falsification, permettent d’asseoir le totalitarisme. Il faudrait que s’en souviennent ceux qui n’ont de cesse de rappeler, et bien légitimement du reste, l’horreur d’un passé pas tellement lointain. Qu’ils ne s’égarent pas car c’est bien le but du despote que de brouiller les pistes.

Les Gilets Jaunes, et au-delà d’eux la foule des manifestants, ne sont en effet rien d’autre que la France, dans sa diversité. Dans sa maladresse parfois, dans ses travers aussi. Dans la beauté de son élan surtout. Il y a là, ainsi que l’écrivait Robert Desnos au cours de son internement au Frontsstalag 122 (camp de Royallieu), « une salade extraordinaire ». Une salade qui, nous semble-t-il, n’aspire qu’à la fraternité, à cette union contre la haine dont seul dépendra l’avenir de la France.

 

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