JUSQU'A NOUVEL ORDRE

Réflexion intime et politique autour de la vulnérabilité. Parce-qu'il a été beaucoup question de nous, vulnérables, précaires et sans-filet, jusqu'à nouvel ordre.

 © Amandine Petit-Martin  [1] https://blogs.mediapart.fr/101805/blog/030520/le-confinement-illustre © Amandine Petit-Martin [1] https://blogs.mediapart.fr/101805/blog/030520/le-confinement-illustre

Parce qu’il a été, qu’il est  et qu’il sera encore longtemps question de nous les plus vulnérables, nous les plus faibles, nous les plus précaires, nous les sans revenus fixes ou les sans revenus tout court. Parce qu’il a été, qu’il est et qu’il sera encore longtemps question de nous, les plus exposé.e.s aux failles du système et régulièrement menacé.e.s d’y tomber, comme on tomberait dans un puits noir, sans fond. Sans filet.

Parce-qu il a été, qu’il est et qu’il sera encore longtemps question de nous, les sans-filets, nous qui d’ailleurs, invisibles et si petits, passerons même entre les mailles de ces nouveaux filets de solidarité qui se tissent comme par magie, depuis l'arrivée du coronavirus dans nos vies et qui, malgré leurs airs d’opération marketing, protégeront sûrement quelques-un.e.s de la fatalité de la chute. Nous, invisibles et si petits, qui passerons  donc entre les gouttes de cette pluie inédite de mesures exceptionnelles qui se comptent en milliard d’euros et qui nous donne un peu le vertige, quand on y pense.

Car habitué.e.s jusqu’ici à voir nos vies sacrifiées sur l’autel des économies budgétaires, nous n’avions justement jamais osé imaginer que c’était possible, une pluie aussi forte, dans un désert économique aussi aride. Et même si nous passerons entre les  gouttes de cette pluie extraordinaire dont nous sommes exclu.e.s et dont pourtant nous aurons aussi à payer le prix, comme tous les autres, la partie naïve de nos cœurs se réchauffe, à la simple pensée de toutes celles et ceux à qui une main a été tendue.

Parce-qu’il a été, qu’il est et qu’il sera encore longtemps question de nous, les plus vulnérables, nous dont les corps étaient déjà enlisés au fond des terrains vagues et boueux de l’absence de perspectives avant, encore enlisés  pendant, toujours enlisés après le confinement. Nous qui ne découvrons donc pas  aujourd’hui, hébété.e.s et sidéré.e.s, l’incertitude des ciels d’avril dont la nuit n’annonce pas la couleur.

Et nous avons au moins cela pour nous : habitué.e.s aux ciels bas et aux horizons incertains, nous savons ce que c’est de marcher à l’aveugle, avec la conscience aiguë de ce gouffre, au bord de nos vies,  la conscience aiguë que tout peut y basculer, que rien n’est acquis. Surtout pas l’avenir.

Et d’ailleurs, si la définition d’une crise c’est l’interruption de ce qui était continu et prévisible, si la définition d’une crise c’est l’arrivée inattendue d’un point de rupture sur une ligne droite que l’on supposait infinie, alors peut-être que pour nous, les plus vulnérables, cette crise n’en est pas tout à fait une. Car cette crise s’inscrit dans la continuité absolue de toutes les autres. Car notre vie ne s’est jamais dessinée en ligne droite.

Parce-qu’ il a été, qu’il est et qu’il sera encore question de nous, les plus vulnérables, je me permets de faire ce que je fais si rarement, je me permets de prendre la parole et je le fais en mon nom propre. Car je connais la violence qui s’ajoute puis s’imbrique à toutes les autres violences dont nous, les plus vulnérables, sommes régulièrement victimes, la violence qui s’ajoute et s’imbrique  lorsque nos «je » singuliers, sont retenus prisonniers  derrière les barreaux des « nous » et des « vous » imposés par les autres, lorsque nos « je » sont prisonniers de leur narrations, de leurs projections, condamnés à être compléments d’objet de leurs phrases, là où nous aspirerions à être le sujet des nôtres.

 


I. LE VIRUS DU CAPITALISME


 

Alors voilà, je prends la parole et je le fais en mon nom propre. Aussi parce-que j’ai conscience de la pluralité des situations qui se cache derrière la supposée et étouffante homogénéité des « nous », de la nuance infinie des couleurs qui composent le paysage social des « plus vulnérables ». Et j’ai conscience aussi de la place privilégiée que j’occupe dans ce paysage : grâce à un propriétaire qui n’exigea pas de moi des fiches de salaires trois fois supérieures au prix de mon loyer, j’ai un toit.

Et depuis peu, quelques euros  tombent avec une régularité à laquelle ma vie de travailleuse précaire et indépendante ne m'avait pas habituée, tombent sans plus avoir à courir après  mes employeurs éphémères pour obtenir la rémunération qui m'est due, tombent chaque début de mois, sur mon compte en banque…le R.S.A. Le fameux Revenu de Solidarité Active prévu par la loi pour une partie des résident.e.s français.e.s précaires. Une bouée en trompe-l’œil, un faux-filet économique censé être en mesure de nous rattraper en dernière instance, quand toutes les mains nous auront lâchées, quand il n’y aura plus d’issue de secours et qu’on finira par se résoudre à se murmurer, à demi-voix, pour se rassurer : allez, au pire, il y aura le R.S.A.

2019. Une version soft du pire me frôle. Une maladie chronique refait surface mais il faut continuer à travailler, car comme beaucoup de précaires, pas de congés-maladie (une chimère), pas de mutuelle, pas encore de C.M.U [2]. Travailler malgré tout. Mettre sa souffrance en veilleuse. Finir les missions pour lesquelles je me suis engagée, même celle menée pour une grande institution culturelle qui mettra plus de 8 mois à me rémunérer. Travailler malgré tout, avec une impression de bénévolat.

Et sur une route que je crois parallèle, envoyer des C.V comme on jette des bouteilles à la mer, dans l’espoir d’un vrai contrat, d’un « vrai boulot », n’importe lequel, pourvu qu’il ramène régulièrement, de quoi payer un loyer qui lui, se paye régulièrement. Pourvu qu'il ramène de quoi préserver ce toit incertain et privilégié au-dessus de nos têtes.  Sur une autre route que je crois parallèle, harceler la C.A.F  qui mettra, elle aussi, 8 mois à activer mes droits, notamment celui au R.S.A : mon numéro de dossier est tombé dans une de ces failles administratives composites d’un système censé protéger les plus vulnérables au moins là, en dernière instance, quand il n’y a plus aucune main, plus aucun filet, « au pire du pire ».

Mais les routes ne sont pas parallèles. Elles s'entrechoquent à l'abri des regards, s'accidentent au fond du ventre, font des carambolages sous la peau.

2019. 8 mois de carambolages intérieurs. 8 mois au bord du pire, 8 mois au bord du gouffre. 8 mois sans revenus et sans filets. Sauf celui que je me bricole auprès d’un cercle de proches qui se relaie pour payer mon loyer et quelques rendez-vous médicaux. Alors grâce à eux et surtout pas à l’Etat, je marche au bord du gouffre. Mais je n’y tombe pas. Pas cette fois. Et j’expérimente ce dont j’avais déjà été témoin dans d’autres vies : le fossé entre la loi et son application dans la réalité: les revenus minimum et la gratuité des soins ne sont pas des droits fondamentaux. Mais des privilèges pour lesquels il faut avoir des ressources pour se battre. Une certaine maîtrise de la langue française et du langage numérique aussi.

 Le privilège est bien sûr relatif.  Car il est évident qu’il ne me reste plus rien, une fois le loyer payé et la première quinzaine du mois et ses premières courses « essentielles » effectuées. Ma mémoire a imprimé la condescendance virulente des commentaires laissés au bas des articles consacrés à la colère de gilets jaunes, aux critiques inappropriées et méprisantes de leurs tickets de caisse. Je me sens donc obligée de préciser : à part quelques livres et souvent d’occasion, je ne consomme que ce que je mange et je ne mange qu’une à deux fois par jour. Peu de produits transformés, pas de produit animal. C’est un choix. Malgré tout et essentiellement parce-que depuis la fermeture des marchés, je n’ai plus  accès aux petits prix ni aux invendus des producteurs.trices de la région, le prix de ma vie pourtant sobre, a doublé. Et mon estomac, pour se protéger de la sensation à venir de la faim, j’imagine, s’est noué.

Dans ces circonstances-là, il est évident aussi qu’avec mon R.S.A, je ne vais pas pouvoir me payer le luxe de jouer aux héroïnes de la crise économique, en participant à la relance de la consommation, même locale, même écolo, même éthique. Et toutes celles et ceux qui n’en ont pas les moyens, ne devraient surement pas payer les conséquences d’une crise économique dont ils.elles sont les premières victimes. Toutes celles et ceux qui n’en ont pas les moyens ne devraient pas être condamné.e.s à la double peine, être culpabilisé.e.s de ne pas pouvoir répondre favorablement aux injonctions qui se profilent dès à présent et pour les mois à venir : rattraper le retard des deux derniers mois en consommant encore plus ; sauver le capitalisme d’une énième crise  grâce à notre pouvoir relatif d’achat et notre productivité au travail. Lorsqu’on en a un.

 


II. LES VIRUS DE L’HUMANITE


 

La vulnérabilité n’est rarement qu’économique. Il n’y a rarement qu’un champ de bataille. Qu'un seul virus à combattre.

Sur une planche de sa bande dessinée Persepolis [3], Marjane Satrapi met en scène son père à Téhéran, face à la télévision iranienne, en 1991: la guerre du Golfe éclate et il se moque de ces occidentaux filmés dans des reportages américains, ces familles paniquées qui tremblent de peur et vident les supermarchés pour stocker en masse dans leurs armoires, des denrées de première nécessité. Comme si c’était d’abord eux que menaçaient les bombes lâchées à des milliers de kilomètres de leurs vies. Il rit. Puis il dit (je le cite de mémoire) qu’il ne faut vraiment pas avoir de problèmes dans sa vie pour se sentir menacer par les problèmes des autres.

>> Hiérarchisation imposée

Le coronavirus est venu contaminer nos corps physiques et notre corps social à des moments de vie différents, à des degrés de conscience de la fragilité de la vie, différents aussi. Et sans pour autant minimiser la menace du coronavirus et ses vagues de deuils et de maladies,   je me demande s’il ne faut pas avoir très peu de problèmes, pour soumettre aussi facilement la courbe de nos préoccupations à la hiérarchisation des virus de l’humanité, telle qu’elle est imposée par nos gouvernements et nos médias. Je me demande s’il ne faut pas n’avoir aucun autre virus à combattre pour laisser celui-là, tout aussi mortel et dangereux qu’il soit, se hisser au sommet de la liste de nos inquiétudes intimes et collectives. Et je l’écris sans ironie : tant mieux pour celles et ceux pour qui c’est le cas et pour qui, quand bien même le virus frapperait aux portes de leur peau, auront plus de moyens pour s’en protéger. Car il est aussi là le privilège des privilégiés : l’accès sans entraves aux parcours de soins et de protection, toutes catégories confondues.

Alors tant mieux.

Tant mieux pour celles et ceux  qui n’ont pas à se mettre à l’abri de la faim et/ou des bombes, en plus d’une énième maladie potentiellement mortelle.

Tant mieux pour celles et ceux qui contrairement à d’autres, sans logement et parfois sans papiers, se sont retrouvés seul.e.s face à la fermeture inattendue des lieux habituels d’accueil de jour ou de nuit, malgré la résilience et la créativité d’associations, d'individus, de collectifs qui ont su bricoler dans l’urgence des nouveaux filets, comme la merveilleuse cantine des Pyrénées du nord-est parisien.

Tant mieux pour celles et ceux qui n'ont pas eu de deuils à traverser, de morts impossibles à enterrer, de dilemmes dignes d'Antigone à résoudre, comme Nina qui perd son beau-père et qui confie aux oreilles de Louie média, son désarroi face à ces deux interdictions: ne pas serrer sa famille dans ses bras, ne pas pouvoir border son deuil avec ces rites funéraires si fondamentaux et essentiels pour notre humanité.

Tant mieux pour celles et ceux qui ne sont menacé.e.s par aucune autre maladie, physique ou psychique, parfois mortelle,  celles et ceux qui n’ont pas reçu, le 16 mars, un texto de la part de l’hôpital ou du médecin responsable de leur suivi médical, un texto avec pour objet l’annulation de tous leurs rendez-vous, « jusqu’à nouvel ordre ». Tant mieux pour celles et ceux qui ne sont pas sans filets, « jusqu’à nouvel ordre ».

Et donc tant mieux aussi pour celles et ceux dont les nuits ne sont contaminées par aucune autre angoisse, aucune autre peur que celle du coronavirus. Celles et ceux qui n’ont pas d’idées noires voire suicidaires à chasser, pas de voix à faire taire, pas de « confinement » mental à gérer, pas d’hallucinations à contrôler. Comme notre voisin, peut-être, celui qu’on a vu faire des milliers d’aller-retours dehors, jour et nuit,  que l’on a vu dépasser les soixante minutes de promenade autorisée et que l’on a jugé irresponsable de ne pas respecter plus strictement les règles du confinement.

Et puis tant mieux, vraiment tant mieux pour celles et ceux pour qui le hashtag #stayhomestaysafe n’est pas un oxymore, celles et ceux qui se sentent vraiment plus en sécurité dedans que dehors, celles et ceux qui n’ont pas à subir derrière des murs supposés protecteurs, les menaces d’un conjoint violent, d’une mère ou d’un père maltraitant, d’un beau-frère violeur. Sans même l’école ou le cours de danse du samedi, n’importe quelle autre issue de secours même temporaire. Car toutes les portes sont fermées, « jusqu’à nouvel ordre ».

>> Stay home stay safe ?

Moins de quatre mois se sont écoulés depuis que la France entière semblait applaudir, relayer, commenter, taguer, idolâtrer la sortie d’Adèle Haenel à la cérémonie des Césars. Face à l’énième sacre de la pédocriminalité à travers le césar décerné au cinéaste Roman Polanski, elle s’est levée. Elle est partie. Et tout d’un coup cela semblait possible et c’était nouveau: quand la violence est insupportable, et quand on détient suffisamment de pouvoir pour le faire, c’est simple finalement : on se lève et on se casse. Mais depuis que le #stayhomestaysafe est une obligation surveillée par la police en uniforme, relayée par une sorte de police morale de citoyen.nes qui se surveillent et se jugent les uns les autres, concrètement, quand la violence est intra-familiale en plus d’être insupportable, on se lève et on se casse où ?

Des affiches d’une association féministe, placardées aux quatre coins de ma ville, me rassurent 30 secondes. Certes elles ne concernent que les violences conjugales, certes il faut comprendre le français et prendre le temps de s’arrêter pour les déchiffrer mais ces affiches affirment tout de même, noir sur blanc, que le confinement auprès d’un homme violent n’est pas conseillé. Numéros d’urgence en bas de la page. Mais dans un paysage mental et médiatique colonisé par les appels à la solidarité et à la prudence face à un seul virus, que valent quelques affiches A4 et quelques articles de presse qui appellent à la prudence face à d'autres virus de l'humanité ? Comment la peur pour sa propre vie, déjà  si difficile à entendre et à légitimer en temps normal, se fraye t elle un chemin vers le sommet de la liste des peurs légitimes ? Comment s’autoriser à se le dire, à soi d'abord, aux autres ensuite ?

Comme Gael Faye l’écrivait dans son émouvante lettre d’intérieure[4],  la situation que nous traversons, « nous confronte surtout à l’échec de nos sociétés et fait apparaître nos fragilités dans une lumière crue ». Et parmi ces nombreuses fragilités, peut-être, tous ces cœurs invisibles et isolés, séparés d’eux même et puis des autres, tous ces cris inarticulables et confinés sous des silences de plomb, tous ces océans de larmes qui voudraient bien s’échapper par les fentes des fenêtres et des portes qui étaient déjà, avant tout cela, bel et bien fermées à  clé. Mais chaque appel à rester « home and safe » sans au moins une mise en garde adéquate contre tout autre forme de danger intra-familiale, m’est apparue comme un verrou de plus, aux portes derrière lesquelles sont perpétrées des violences rarement nommables.  Une arme de plus aussi, pour ces bourreaux qui ont souvent l’habitude d’intégrer à leur stratégie de domination, cet outil-là justement : l’enfermement.

 

Lydie

8-12 mai 2020

 


>> Le 3919 , numéro destiné aux personnes victimes ou témoins de violences faites aux femmes, ainsi qu'à leur entourage et aux professionnels concernés. Anonyme et gratuit depuis un poste fixe en métropole et dans les DOM.

>> Le 119 ou 0800 05 41 41 [Allo Enfance en Danger]  + Le 0808 807 700 [Jeunes violence écoute] > pour les personnes victimes ou témoins de pédocriminalité


[1] Merci à Amandine Petit-Martin pour l'illustration. Pour découvrir son travail, c'est par ici et par-là

[2] La C.M.U est l’ancêtre de la complémentaire santé solidaire et prévoit la prise en charge à 100%  des dépenses de santé aux tarifs de la sécurité sociale, pour des personnes résidant en France, en situation régulière, à  faibles revenus ou sans revenus. Une sorte de mutuelle solidaire. Pour les personnes en situation administrative irrégulière et précaire, il existe l’Aide Médicale de l’Etat.

[3] Persepolis, bande dessinée en 4 volumes, réalisée par Marjane Satrapi et éditée par l’Association https://www.lassociation.fr/catalogue/persepolis-monovolume-nouvelle-edition/

[4] Diffusée su France inter et lue par Augustin Trapenard, la lettre d'intérieur de Gaël Faye: https://www.franceinter.fr/emissions/lettres-d-interieur/lettres-d-interieur-28-avril-2020

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