A qui profite l’agenda ?

C’est à n’y rien comprendre : les espoirs de Bernie Sanders étaient censés être morts et enterrés après ses défaites lors des deux super Tuesday (1er & 15 mars). Pourtant, depuis, il rafle tous les Etats un par un (à l’exception de l’Arizona) et avance de plus en plus confiant vers le vote décisif de la primaire New York. Comment cela s’explique?

Un découpage séquence avantageux…

Entre le 1er février et le 15 juin 2016 se déroulent les primaires pour l'élection présidentielle américaine. Démocrates d'un côté, Républicains de l'autre. A l'issue de ce processus, chaque parti se réunira en Convention Nationale et désignera son candidat pour l'élection générale. Ces primaires sont séquencées puisque tous les Etats ne votent pas en même temps. Cela est essentiel pour trois raisons. Premièrement, cela donne du rythme et permet de voir des candidats émerger, d’autres disparaitre au fur et à mesure d’une course qui est un véritable marathon. Ensuite, séquencer la primaire permet de diminuer les "barrières à l’entrée", un "petit" candidat pouvant se permettre financièrement de faire campagne dans les premiers Etats et s’il en sort victorieux accroitre ses soutiens financiers afin de se lancer vers d’autres Etats, ou abandonner sans avoir dépensé une fortune (bien que les montants restent énormes). C'est à cette dynamique électorale et financière que fait référence la notion de "momentum" très utilisée pour qualifier les temps de la primaire. Enfin, dans un pays aussi divers que les Etats-Unis, séquencer permet de voir émerger les différents votes communautaires, comprendre les lignes de fractures Nord VS Sud, Côtes VS Midwest en vue de l’élection générale.

 

…Tant qu’il n’est pas trop biaisé

Le soucis, c’est que la construction du calendrier des primaires n’est pas fixe. Bien au contraire ! Mis à part les deux premiers Etats (Iowa & New Hampshire) dont la poll position est déterminée constitutionnellement, l’ordre dans lequel les Etats votent varie d’une élection à l’autre…et il a un impact très important sur la dynamique des primaires. Par exemple, en 2008, lors de la précédente primaire, la Californie et New York, qui sont les deux plus gros Etats en nombre de délégués, votaient lors du Super Tuesday (en février à l'époque). Cette année New York vote le 19 avril et la Californie est l'avant dernier Etat à voter, le 7 juin. Ce changement de place dans le calendrier fait que cette année, contrairement à la précédente primaire, la possibilité de renverser l'avantage reste élevée jusqu'à la fin de la course...mais faut-il encore que les challengers restent dans la course jusqu'à ce moment-là.

Or, l'ordre dans lequel votent les Etats ne doit rien au hasard. La forme de ce calendrier est le résultat d’un arbitrage du parti (ou plus précisément des partis, puisqu'ils sont plus ou moins coordonnées entre républicains et démocrates) sous forte influence des équipes de campagne des candidats, qui sont plus où moins bien introduites dans ces cercles-là. Clinton est dans le partie démocrate depuis plusieurs décennies, candidate déçue en 2008, et femme d'ancien président. A l’inverse, Sanders est un Indépendant de longue date qui ne s’est encarté chez les Démocrates que pour pouvoir concourir à la Primaire.  En effet, avec le système bipartisan poussé à l’extrême, c’était le seul moyen que son message ne se limite pas à une candidature de témoignage. On ne s’étonnera donc pas que le calendrier l’avantage fortement sur le Senateur Sanders.

 

Le Firewall : la protection ultime…face aux candidats traditionnels

Il n’est donc pas surprenant que le calendrier des primaires 2016 ait commencé sur des Etats qui dans leur grande majorité étaient favorables à Clinton. La stratégie consistant à placer des Etats clés offrant une victoire impressionnante à l’un des candidats porte même un nom : le "firewall", ou pare-feu. Celui-ci est fait pour décourager les candidats adverses et qu’ils abandonnent la course.

Plus exactement, le but est d’assécher leurs sources de financement qui viennent souvent de quelques grands donateurs généreux. Or, cette stratégie n’a pas suffi à stopper la campagne de Sanders dans la première moitié des primaires. Et pour cause : sa campagne repose sur le soutien financier de millions d’américains. Leur soutien est souvent basé sur le programme anti-système du candidat et il ne constitue pas, au niveau individuel, un effort financier énorme (le don moyen est de 27$). Dès lors, leur appui s’inscrit davantage dans la durée, étant porté plus par l’idéal que par la logique d’un retour sur investissement dans un candidat qui leur serait redevable personnellement une fois victorieux.

Mais la stratégie du firewall ne tient qu’un temps. La primaire démocrate saison 2 a donc débuté le 16 mars, au lendemain d’une claque électorale où Sanders a vu 5 Etats sur 5 lui échapper la veille. "La campagne d’Hillary Clinton vient d’atteindre son point de plus hautes eaux" annonçait confiant Jeff Weaver, directeur de campagne de Bernie, lors de la conférence de presse téléphonique organisée ce jour-là. Tous les Etats du Sud avec une forte minorité afro-américaine favorable à Clinton avaient voté, la campagne se déplaçait alors vers le Nord et les côtes plus blanches et plus progressistes. Weaver poursuivait en annonçant que la campagne de Bernie Sanders considérait avoir de bonnes chances de remporter tous les Etats à venir dans la course de la primaire. Selon Weaver, les deux courbes vont se croiser le 7 juin quand Sanders remportera l’Etat de Californie.

 

Quel candidat légitime en juillet?

La clarification sur l’agenda est donc essentielle pour comprendre pourquoi Sanders continue à se battre et pourquoi, « soudain » il semble accumuler les victoires.

La course à l’investiture démocrate va donc se jouer jusqu’à la fin, et vera probablement émerger un autre souci singulier. Dans l’éventualité où Hillary Clinton gagnerait (notamment grâce à l’avance engrangée lors des premiers Etats où Sanders pâtissait d’une renommée moins forte) le risque est que sa popularité soit plus faible que celle de Sanders au moment de la convention. Plusieurs sondages déjà affirment qu’aujourd’hui Sanders et Clinton sont au coude à coude au niveau national alors que l’écart était encore très fort en faveur de Clinton il y a quelques mois. La campagne des primaires atteindrait alors une de ses limites : cadencée mais trop longue, elle comporte le risque d’aboutir à la victoire de Clinton et de désigner une candidate à la légitimité amoindrie au sein de son propre électorat. Tout l'inverse du but originel des primaires.

 

Clément Pairot

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