Les medias et Bernie : l’amour impossible

Comme dans toute élection, il est essentiel pour les candidats aux Primaires américaines d’être présent sur les chaines d’informations afin de faire grandir leur électorat. A mi-parcours des primaires, le candidat Sanders souffre toujours d’un manque de visibilité médiatique. Comment s’explique ce désamour des médias traditionnels pour Bernie?

Janvier 2016, séance de porte à porte en Iowa.

Toc toc toc

- Qui est là?

- Je m’appelle Clément, je suis là pour Bernie Sanders.

- Désolé, il n’habite pas ici.

Trois mois après cette expérience déconcertante, nombreux sont ceux qui avouaient encore récemment ne pas avoir vraiment entendu parler de Bernie Sanders. Pourtant, la campagne des primaires bat son plein aux Etats-Unis ! Deux raisons à cela : la fréquence à laquelle chaque candidat est mentionné dans les médias, et l’angle avec lequel cela est fait. 

Depuis le début, les médias principaux semblent avoir choisi leur camp. CNN, surnommée Clinton News Network chez les supporters de Sanders, aborde toujours la campagne sous un regard favorable à Clinton. Pas surprenant quand on sait que la chaine est possédée par la firme Time Warner, 8e contributeur à la campagne d'Hillary Clinton. Le New York Times a, quant à lui, clairement choisi son camps dès le début de l'année. Il annonçait son soutien officiel à Hillary (« endorsement » en anglais) dès la mi-janvier, bien plus tôt que d’habitude dans l’agenda des primaires. Du pain béni pour les pro-Clintons à l’époque où certains espéraient encore que la primaire serait vite terminée.

Car on y croyait à cette guerre de dynastie : Le petit frère Bush face à l'ex First Lady Clinton. Contre toute attente, et malgré les millions dépensés pour, la candidature de petit frère Bush n'a jamais décollé. Après un début de campagne douloureux Bush le troisième a jeté l'éponge. Mais le mal était fait : aux yeux des médias les autres opposants de Clinton ne faisait pas le poids. L'exception de Trump, le seul qui a réussi à dépasser cette barrière tôt dans la campagne, tient à ce qu'il a longtemps été couvert comme un phénomène de foire et non comme un sérieux candidat. Résultat : Sanders est 1,5 fois moins couvert médiatiquement sur les principales chaines d’information que sa concurrente.

Quand Bernie fait du Mélenchon

Il faut dire que Bernie Sanders n’est pas un homme tendre avec les médias de son pays. Il leur reproche en bloc leur manque de rigueur, leur goût pour le scandale et leur amour des petites phrases (clickbaiting). Il déplore aussi l’absence du traitement quotidien des sujets qui lui semblent primordiaux : le réchauffement climatique et la disparition de la classe moyenne américaine. Il n’est pas rare qu’il traite les journalistes avec un ton acide qui ne leur donne probablement pas envie de le couvrir davantage.

Ce rapport s’est adouci ces derniers temps mais Sanders semble garder une certaine suspicion à l’égard des journalistes. Et ils semblent vouloir lui donner raison quand le 15 mars dernier, jour crucial pour la campagne (5 Etats en jeu), les chaines d’informations préférent être en live face à un pupitre vide où l’on attendait l’intervention de Donald Trump au lieu de retransmettre le discours de Bernie Sanders. Ce soir là, Bernie Sanders est le seul de tous les candidats (Démocrates et Répbulicains confondu) dont le discours n’ a pas été retransmis par les medias nationaux. On peut aussi comprendre l’agacement  quand on voit leur incapacité à nommer les faiblesses de son adversaire (à commencer par les 3 enquêtes fédérales qui pèsent sur Hillary Clinton). on aurait tendance à se demander si ce n’est pas un exercice de style à part entière que de réussir à constamment décrire la situation à l’avantage du camp Clinton.

Un exemple flagrant pour cela est la manière dont certains commentateurs politiques comptent les points après les débats entre les candidats. Lors du dernier face à face avant la primaire de l’Ohio, Sanders avait largement dominé, notamment en prouvant ses compétences sur les questions internationales. Il avait pris Clinton à revers en critiquant le fait qu’elle s’enorgueillisse du soutien de l’ancien Secrétaire d’Etat Henry Kissinger et rappelé les conséquences meurtrière de la politique étrangère menée par ce dernier dans la deuxième moitié du XXe siècle. CNN n’a organisé aucun debrief après le débat contrairement à ses habitudes, préférant diffuser un reportage sur la vie d’un ancien président. Le lendemain le commentateur réussissait à considérer que Clinton sortait vainqueure du débat en se livrant à un jeu subtil de notation où Clinton obtenait un B+...juste au dessus du B qu’il accordait de Sanders. Le New York Times quant a lui a été pris en flagrant délit de manipulation d’information quand un article initialement publié avec un ton élogieux pour Sanders sur ses victoires législatives au Senat a été largement modifié pour tempérer les succès décrits…sans faire aucune mention de ces modifications.

Un manque à gagner terrible pour les chaines d’info

Pourtant, le candidat Sanders a tout pour attirer le chaland : un discours populiste, une allure atypique avec ses cheveux très souvent en bataille, un ton charismatique, des meetings galvanisés…mais voilà: Sanders Président, ce n’est pas une perspective florissante pour les rentrées publicitaires. Aujourd’hui, l’absence de régulation permet aux différents camps de déverser des sommes d’argent énormes dans la diffusion de spots de campagne. A l’avenir le candidat Sanders promet de se battre pour le financement public des campagnes politiques et l’interdiction des Supers PACs. Si cela se concrétise, ce sera l’explosion de la bulle que constitue le marché des pubs sur les chaines d’infos. Une perte de recette non négligeable pour les entreprises méditatiques. De quoi visiblement  les faire réfléchir à deux fois.

Clément

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