Comment ma jeunesse soviétique a préparé ma vieillesse mondialisée

Parallèles - qui se rejoignent ! - entre deux pays et deux époques d'une vie...

Qu'on in fine parvient parfois à entrevoir le sens de sa vie
ou
comment ma jeunesse soviétique a préparé ma vieillesse mondialisée

- 52 avant J. c. (Jour du confinement). Donc, en 1968, mon premier voyage en U.R.S.S. Je découvre que le passeport ne suffit pas pour passer la frontière : il faut encore remplir une déclaration. J'allais écrire qu'au moins elle était gracieusement fournie par les services compétents, mais l'adverbe, comme souvent, est de trop. Malgré mon sourire craquant, jamais je n'ai réussi à dérider quelque garde-frontière ou douanier-douanière soviétique que ce soit. À un esprit plus perspicace que le mien, le visage constipé qu'on se tapait à chaque entrée dans ce pays eût dû servir d'augure, de présage, de signe…
Aujourd'hui, il faut se munir d'une attestation à usage unique pour sortir de chez soi, d'une dérogation pour passer la frontière (j'habite à un kilomètre de Genève). L'amie Patricia m'explique patiemment que c'est téléchargeable et imprimable. Mais je n'ai pas d'imprimante. On peut recopier le texte à la main (on a tout le temps !). Mais Internet est régulièrement indisponible – « Error ! Not found ! », affiche mon écran.
Et puis, je croyais qu'il fallait économiser le papier, protéger nos belles forêts...
Patricia bout, elle est à bout, devant tant de mauvaise volonté.
Commentaire pour Huguette : celle-ci, comme la mauvaise foi, ne serait donc pas l'apanage des seules dames ? Ou bien faut-il voir là un élément de la part féminine que je porte en moi ?

De nombreux séjours dans la patrie de l'avenir radieux suivront (d'une douzaine d'années, au total), où je découvrirai pénuries et queues. Je ne m'attarderai pas trop sur le chapitre de l'hygiène des toilettes publiques (ah, celles du musée de l'Ermitage, sous l'Escalier d'apparat, à la turque, sans portes, avec cette petite rigole – et ce qui y transitait… – qui vous passait sous le nez !). Elles alimentent encore aujourd'hui des cauchemars récurrents (il paraîtrait que c'est promesse de richesse…). J'effleure seulement la question du papier : la presse soviétique en faisait parfaitement office, même si on évitait de s'essuyer en public (c'est le cas de le dire) avec la Pravda. J'ai assisté à ce qui reste pour moi la première distribution de rouleaux à Tachkent, capitale de l'Ouzbékistan, au printemps 1977, devant le GOUM local, LE grand magasin de la ville. Protégés par une grille de plusieurs mètres de haut, les vendeuses tentaient de servir les clients en délire : y eut-il des victimes, étouffées, piétinées ? Je ne m'attardais pas. Comme s'exclame Aragon : « Que fait-on de vous, hommes, femmes ! Ô, pierre tendre tôt usée... »
Vide impressionnant des magasins d'alimentation où quelques kilos de patates noirâtres accompagnaient des alignements décoratifs de gros bocaux de tomates vertes en phase de décomposition – avaient-elles été au préalable rouges ? Lors même que, chaque jour, chacun avait de quoi manger et, si vous vous retrouviez invités chez les autochtones, les tables croulaient sous les victuailles – caviar, « délicatesses » (c'est-à-dire mets de choix, pas des choux !), bouteilles de tous breuvages – je parle des années 1970-80.
En fait, au moins à Léningrad, il y avait le miracle quasi quotidien des arrivages. Par tous les temps, il fallait se mettre dans la queue à peine en détectait-on une, sortant d'un magasin ou bien directement sur la Perspective Nevski, où l'on apprenait de quoi il retournait, et où encore, peut-être, allait apparaître quoi. Produits d'entretien, livres, vêtements, chaussures. « Il ne restait plus que du 47 ». Pas grave : la nièce du beau-frère de la voisine avait une collègue de bureau dont le père, qui habitait Kourgan, au Kazakhstan, serait ravi de les recevoir.
Moi qui me targue de ne pas connaître de pulsions masochistes, j'avoue que (histoire d'avoir l'illusion de me rapprocher davantage de ce peuple si touchant, attachant ?) j'ai même goûté au plaisir de poireauter, par - 25°, dans l'espérance de savourer… une glace – ah, ces petits cylindres à la glaçure de chocolat à 27 kopeks !
Inoubliable aussi, cette vente de truites, en plein hiver, au milieu de la nuit, sur la place du Travail. Comme la marchande de poissons du village d'Astérix, la vendeuse vantait sa marchandise : « Elles sont toutes fraîches, en provenance directe de l'océan Pacifique » (à quelque dix mille kilomètres de là…). Les Français pourront-ils désormais imaginer cette vie ? C'est comme si à Paris, place de l'Hôtel-de-Ville, à minuit, on assistait au déballage de packs de PQ. Mais cela n'est plus complètement à exclure : l'ami Édouard m'apprend que ledit virus est une maladie chronique, que tout cela n'est qu'un début, continuons le…
Encore n'ai-je pas connu les mythiques queues des années 60, quand ma femme et les siens faisaient la queue pour l'achat d'un réfrigérateur. Une fois qu'on avait réussi à s'inscrire sur une liste de futurs acquéreurs, pendant des mois, il fallait pointer et se pointer tous les jours – ou était-ce toutes les semaines ? –, sinon on perdait son tour, son numéro, et on était rayé. On se relayait, on demandait à un-une ami-e de se dévouer pour répondre « Le numéro 2754, c'est moi, présent ! »
Dérisoire, donc, samedi dernier, cette panne, au rayon de mon Monoprix où je comptais m'acheter un paquet de petits pains suédois, qui permettent de ne pas aller tous les jours à la boulangerie : plus la moindre miette de biscottes. Le lendemain, j'en ai trouvé dans mon petit Casino. Tristounettes, ces queues où chacun se regarde d'un air suspicieux, plutôt à deux mètres qu'à un seul les uns des autres et où, si les gens parlent, c'est seulement à leur portable.

L'amie Fabienne, qui m'a soufflé l'idée de ces parallèles qui se rejoignent si inattendûment, m'indique aussi qu'on peut désormais commander et se faire livrer des « kits essentiels », variante moderne des « nabory » soviétiques. Pour tout, il était parfois possible de trouver dans un kiosque un de ces « choix ». Par exemple, un billet pour une pièce à succès, vendu avec deux autres donnant droit à des spectacles de commande officielle (à la gloire du énième Congrès du P.C.U.S., par exemple) dont les salles étaient vides. Mais les « sélections » les plus précieuses étaient celles que certains pouvaient acquérir à leur lieu de travail. Je ne parle pas des privilégiés qui avaient leurs magasins spéciaux – que j'ai eu le privilège de connaître une fois dans ma vie, à l'occasion de mon mariage, pour le repas de noces (à quoi s'ajoutaient ceux réservés aux étrangers dont, certes, j'ai aussi bénéficié). Les mieux lotis étaient les ouvriers des grandes usines, des grandes entreprises. Mais ma belle-mère, qui travaillait comme régisseur des spectacles d'opéra au prestigieux Théâtre Kirov, avait parfois droit à un de ces paquets qui, certains mois, très aléatoirement, renouvelaient le miracle des Fêtes de fin d'année – j'ai même acheté des oranges, fin décembre, au magasin Élisséïevski de la Nevski. Tout continuait d'être bon marché, et quelle surprise de découvrir dans le colis imprévu un kilo de sucre en poudre, un kilo de graines de sarrasin, des gâteaux à l'avoine, du vrai saucisson avec un minimum de vraie viande, une boîte de lait concentré sucré – le bonheur !

Bref, je rajeunis.
Lorsque j'apprends que le ministre de l'Agriculture appelle à la rescousse les chômeurs provisoires actuels ou des bénévoles à aider au travaux des champs, je me crois revenu quarante-quatre ans en arrière. Le jour où, fin septembre 1976, j'arrive à la Cité Universitaire de Tachkent, personne ne m'attend : étudiants et professeurs ont été réquisitionnés pour glaner le coton, comme leurs homologues russes l'étaient traditionnellement pour les pommes de terre.
Avant de n'être plus en état que de sucrer les fraises, vais-je me proposer pour les récolter ? J'aurais alors le droit de sortir ?
« Vivre une vie, ce n'est pas traverser un champ », dit un proverbe russe.
Carpe fragolam.
Carpe diem.

P.-S. Je fais mon malin et mon désangoissé, mais voilà-t-il pas que, la nuit avant-dernière, après deux passages obligés, la veille, à la pharmacie, je ne trouvai plus le sommeil ! Je me sentais la gorge encombrée, une petite toux sèche commençait de me secouer. J'ai fini par me siffler un petit verre de cette vodka que je garde toujours, au cas où, dans mon congélateur. Au matin, j'étais sur pied. Je me confiai à Édouard, qui me rapporte les propos d'une amie neurologue : dans tout contexte malsain, cette toux sèche est une réaction parfaitement normale d'un organisme qui n'en peut mais. Mon réflexe, typiquement russe (les usages internes et externes de la vodka sont largement répandus et conseillés), était le bon.

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