« La lepénisation des esprits » (MAMÈRE) / rétro-débats 2002-2003 _Sécurité (2)

N.MAMERE est le premier orateur de l'opposition à prendre la parole ...

N.MAMERE est le premier orateur de l'opposition à prendre la parole. . C'est la première fois … et ce sera la dernière … que l'Assemblée offre, dans le cadre des motions dites « de procédure », « une heure trente » de parole à ce chevalier sans peur et sans reproche de la cause anti-sécuritaire. La diatribe dans laquelle il se lance est quasiment surréaliste dans le contexte hyper-sécuritaire de cette rentrée parlementaire.
Il dénonce ces « pompiers incendiaires », qui « veulent terroriser les délinquants » et pour qui « l'ennemi public numéro un, c'est le sauvageon ». Avec le «projet Sarkozy», les « pauvres » et les « non-conformes » sont transformés en délinquants, « l'enfermement devient une stratégie de masse » … et « les libertés font "pchitt" ! ». Et N. Mamère d’ajouter : « A l'aune de votre texte, Alain Peyrefitte [ loi Sécurité et liberté] apparaîtrait aujourd'hui comme un dangereux trotskiste. »
S'il n'y va pas par quatre chemins pour dénoncer les projets de la majorité, il n' épargne pas les socialistes pour autant. Ce qui ne l'empêchera pas de terminer son discours sous les huées des députés UMP.

Je conseille à ceux qui voudraient se rendre compte de visu de ce que peut ( il faudrait dire « pouvait » car la réforme de 2008-2009 a justement pour but de rendre impossible ce type d’évènement … raison de plus pour aller voir ! …) donner l’ambiance de l’Assemblée quand l’un des députés ose parler sans recourir à la langue de bois, de se reporter directement au Compte rendu intégral. Ceux qui ont aimé J.P.BRARD ne devraient pas être déçus du voyage !
[Voir de larges extraits de l'intervention de N.Mamère dans
http://karlcivis.blog.lemonde.fr/les-deputes-dans-le-texte/morceaux-choisis/ceux-qui-vous-soutiennent-prefereront-toujours-loriginal-a-la-copie-mamere-a-propos-du-21-avril

 

Pour les autres, je présente ci-après la substantifique moelle de cette intervention.

 

Les « pompiers incendiaires »

 

« - N.Mamère. [Ce texte s'] inscrit dans la continuité d'une campagne électorale qui a fait d'un problème réel - le développement de la petite délinquance dans certains quartiers - l'unique objet du débat politique récent.
Cette stratégie délibérée, nous le savons et nous l'avons vu, a d'abord profité au Front national
(Exclamations sur les bancs du groupe UMP.) et a permis d'occulter les vraies questions. Oubliés la crise de l'alimentation, la précarité, les licenciements collectifs, l'Europe, les catastrophes écologiques, la politique de santé publique, les retraites, la ville, les transports, la lutte contre la pauvreté !
- J.Marsaudon. Oublié, l'échec de la gauche !
- J.Myard. Oublié votre bilan, votre beau bilan !
- N.Mamère. Les médias, Jean-Pierre Chevènement, Jean-Marie Le Pen, Jacques Chirac, comme vous-même, monsieur le ministre, l'avaient décidé : la France a peur, l'ennemi public numéro un, c'est le sauvageon, et la solution de tous nos maux réside dans l'enfermement des enfants de dix à treize ans.(Protestations sur de nombreux bancs du groupe UMP.)[…]
Je veux profiter de cette intervention pour mettre les choses au point. Il y existe effectivement une délinquance de masse, concentrée sur les objets de consommation courante - portables, autoradios -, qui se traduit par une augmentation notable des attaques physiques contre les personnes et les biens. Je ne la nie pas, je ne l'ai jamais contestée, pas plus que les Verts. […]
Mais les pompiers incendiaires qui veulent terroriser les délinquants en faisant croire que nos banlieues sont à feu et à sang nous préparent des lendemains qui déchantent.
Si l'enfermement devient une stratégie de masse, si l'on organise des prisons pour pauvres, si l'on abaisse la majorité pénale à dix ou à treize ans, comme M. Dominique Perben et l'UMP promettent de le faire, c'est l'idée même de la justice et de l'institution qui la représente qui sera rejetée par des couches de plus en plus nombreuses de notre population.
- Y.Fromion. Provocateur !
- N.Mamère. On compte déjà, nous le savons, dix fois plus de policiers que d'éducateurs, et pourtant le mal est loin de se résorber. Il continue même à s'aggraver. La question de l'insécurité ne se résume donc pas à la petite délinquance, comme voudraient le faire croire les médias et certains politiciens si prompts à surfer sur la peur. […]
En 1979, d'ailleurs, l'un de vos prédécesseurs, célèbre, Alain Peyrefitte, avait fait voter une loi liberticide que l'on appelait la loi "Sécurité et liberté".
- J.Myard. Et les lettres de cachet ?
- N.Mamère. Eh bien, à l'aune de votre texte, Alain Peyrefitte apparaîtrait aujourd'hui comme un dangereux trotskiste, car c'est lui qui avait fait fermer les maisons de correction que vous voulez maintenant rouvrir.

 

Quand « les libertés font "pschitt ! " »

 

- N.Mamère. Avec vous, soutenu activement par votre nouvelle majorité (« Eh oui ! » sur les bancs du groupe UMP), les libertés font "pschitt ! " si je puis dire, pour employer une onomatopée célèbre[ N.Mamère reprend une expression de J.Chirac qui avait connu un certain succès à l’époque.] , parce que votre philosophie, c'est de réprimer les comportements déviants.[…]
La réalité, c'est que nous sommes en train de transformer des populations en danger en de véritables classes dangereuses.

- P.Lellouche. C'est de la démagogie, monsieur Mamère.
- N.Mamère. Ce phénomène d'ailleurs n'est pas nouveau. A la fin du XXème siècle, on faisait déjà cela avec les Italiens, les Polonais, les Belges, désignés comme des Apaches coupables de tous les larcins et de toutes les fraudes. (Exclamations sur les bancs du groupe UMP.)
- E.Raoult. C'est indigne !
- N.Mamère. En ce début de millénaire, la lepénisation des esprits a permis à l'insécurité d'occuper tout l'espace politique des campagnes présidentielle et législative.
- Y. Nicolin. Baratin !
- J.M.Fourgous. A quoi servez-vous ?
- N.Mamère. Vous passez maintenant aux travaux pratiques.
- D.Dord. Alors que fait-on ? Rien ? Comme d'habitude !
[…]
- N.Mamère. A quoi incitez-vous en menant une politique répressive ?
- D.Dord. Que faites-vous depuis cinq ans ?
- N.Mamère. A mettre les banlieues à feu et à sang ? (Exclamations sur les bancs du groupe UMP et du groupe UDF.)

 

Les responsabilités des socialistes …

 

- N.Mamère. Je ne nie pas les erreurs qui ont été commises de ce point de vue par la gauche. Au reste, ce n'est pas pour rien que les Verts ont voté contre le projet de loi "sécurité" en novembre 2001, nous n'étions pas d'accord sur tout et nous l'avons dit. (Exclamations sur les bancs du groupe UMP.)
- G.Tron. Quel courage !
- N.Mamère. Ces dernières années, les erreurs se sont cumulées : ce qui se fait aujourd'hui venant s'ajouter à ce qu'a fait M. Pasqua en 1995 et à ce qui a été fait par celui qui est aujourd'hui le président de notre assemblée.
Souvenez-vous, amis de la gauche, que nous défilions dans les rues de Paris et de la France pour demander l'abrogation des lois Pasqua-Debré ; or elles ont simplement été aménagées, et non abrogées, comme la gauche s'y était pourtant engagée devant les Français.
(Exclamations sur les bancs du groupe UMP.)
Il s'agit donc d'une continuité, effectivement. Et le 21 avril est le produit d'une série de déclarations irresponsables : souvenez-vous des "mauvaises odeurs" des immigrés (Exclamations sur les bancs du groupe UMP), des "bonnes questions" posées par le Front national, même si celui-ci apportait de "mauvaises réponses"...
- P.Clément,président de la commission des lois. Ça, c'est du Fabius !
- N.Mamère. ... de "l'invasion" des immigrés, de la "misère du monde" (" Ça, c'est Rocard ! "sur plusieurs bancs du groupe UMP)...
- C.Cabal. C'était faux ?
- N.Mamère. ... des "charters", et j'en passe... Je ne vous cite que les expressions les plus prégnantes dans notre mémoire. »

 

… et celles de la droite !


- N.Mamère. Le chef de État a lancé sa campagne, le 14 juillet 2001, en parlant de cette "insécurité croissante, grandissante, espèce de déferlante". ("Eh oui ! Malheureusement ! " sur plusieurs bancs du groupe UMP.) Aujourd'hui, avec le projet que vous nous proposez, monsieur le ministre, vous ne faites que continuer cette campagne de M. Chirac qui a surdéterminé le débat politique sur les questions d'insécurité...
- D.Dord. Il vaut mieux ça que l'inverse !
- N.Mamère. ... et qui a permis finalement à M. Le Pen d'arriver en deuxième position au premier tour de la présidentielle, fait inédit dans l'histoire de la Ve République.
- C.Goasguen. Et vous, vous êtes dans l'opposition !
- N.Mamère. Mais les partisans du tout-sécuritaire préfèrent, nous le savons tous, l'original à la copie. (« Vous l'avez déjà dit ! » sur plusieurs bancs du groupe de l’UMP.) Ils l'ont d'ailleurs exprimé de manière très claire au premier tour. Ils l'ont répété au deuxième tour en se réfugiant, pour beaucoup d'entre eux, dans une abstention massive.

 

« La porte ouverte à l’arbitraire »

 

- N.Mamère. De votre loi, monsieur le ministre, on dira dans quelques mois : "Tout ça pour ça ! "
- P.Lellouche. On verra, monsieur Mamère.
- C.Goasguen. Vous allez trop au cinéma, monsieur Mamère.
- N.Mamère. Une loi qui aura encouragé la division de nos concitoyens, tout en ne changeant pas grand-chose aux conditions réelles du combat pour la tranquillité publique.
Je condamne ce projet qui consacre l'omnipotence et l'omniprésence de la police, qui transforme les pauvres et les non-conformes en délinquants et qui développe la surveillance généralisée de la population.
(Exclamations sur les bancs du groupe UMP.)
- T.Lazaro. Qu'est-ce que cela veut dire "non-conformes" ?
- N.Mamère. Dans un État de droit, les libertés individuelles et publiques doivent primer sur le pouvoir de la police.
- C.Goasguen. La sécurité, c'est la liberté.
- N.Mamère. A défaut, nous le savons, la porte est ouverte à l'arbitraire.
Et en ce jour du soixantième anniversaire de la rafle du Vél'd'Hiv
(Vives protestations sur les bancs du groupe UMP)...
- Le président. S'il vous plaît, messieurs, M. Mamère a presque fini, laissez-le terminer.
- P.Lellouche.C'est honteux !
- R. Lamy. C'est indécent !
- N.Mamère. Je répète : en ce jour du soixantième anniversaire de la rafle du Vél'd'Hiv, où la police de Vichy, la police de Pétain, la police de État français a commis l'acte le plus ignoble de l'histoire de notre pays...
- R. Lamy. C'est indécent !
- C.Goasguen. C'est scandaleux !
- N.Mamère. ... nous devrions méditer sur ce qu'est l'arbitraire. (Protestations sur les bancs du groupe UMP.)
- Le président. Je vous en prie, laissez M. Mamère parler !
- N.Mamère. Nous devrions méditer sur les conséquences possibles de l'arbitraire.
- C.Goasguen. C'est scandaleux !

 

Quand des députés refusent
que N.Mamère les appelle « Chers collègues » …

 

- N.Mamère. Mes chers collègues ("Non !"sur plusieurs bancs du groupe UMP)...
- T.Lazaro. Pas "chers" collègues !
- N.Mamère. Mesdames, messieurs, si vous préférez ("Oui ! C'est mieux ! "sur plusieurs bancs du groupe UMP.) […]
Je répète, mes chers collègues - c'est une expression convenue que j'emploierai même si vous ne m'êtes pas chers ("Vous non plus ! "sur plusieurs bancs du groupe UMP) et que je vous irrite -, mes chers collègues, si vous ne voulez pas regretter d'avoir voté une loi liberticide, une loi porteuse de dérapages, de bavures, une loi sans consistance,...
- R.Lamy. Il faut savoir : elle est inconsistante ou pleine d'erreurs ?
- N.Mamère. ... une loi qui continuera à diviser les citoyens, une loi de stigmatisation, une loi de guerre contre les pauvres, ayez la sagesse de voter l'exception d'irrecevabilité que je viens de défendre devant vous. Je vous remercie. (Huées sur les bancs du groupe UMP.)
- M. Leroy. Applaudissements nourris ! » [Le Compte-rendu ne fait mention d'aucun applaudissement !]

 

« Réponse » de N.SARKOZY

 

- Le ministre. Monsieur le président, mesdames et messieurs, le mot "réponse" est un bien grand mot après une aussi piètre intervention. (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP et du groupe UDF.)
En définitive, l'intervention de M. Mamère n'avait qu'une seule chose de remarquable : elle était interminable.
Monsieur Mamère, vous avez insulté beaucoup de gens. Vous avez insulté beaucoup de personnes...
- N.Mamère. Qui ai-je insulté ?
- Le ministre. ... sur les bancs de cette assemblée et dont certaines n'étaient pas là, ce qui est de votre part la marque d'une forme de lâcheté qui n'est pas bien respectable.
[…]
Chacun a le droit d'avoir ses convictions. Chacun a le droit de les défendre. Un certain nombre d'éléments nous séparent, et c'est la marque de la démocratie. Mais si l'on ne veut pas recevoir de leçons, mieux vaut ne pas en donner.
Vous avez attaqué les médias, les stigmatisant à plusieurs reprises. Est-ce donc parce que vous-même avez été une de ces vedettes si emblématiques ? Votre démarche est quasi freudienne !
(Rires et applaudissementssur les bancs du groupe UMP et du groupe UDF.)
[ …]
Vous avez fait le juriste, un bien piètre juriste à la vérité. Vous vous dites respectueux et soucieux de l'application des règles ? Mon dieu ! Quand je vois la façon dont se déroule le congrès des Verts, je me dis qu'il vous est plus facile de donner des leçons aux autres qu'à vous-même. (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP et du groupe UDF.)
- N.Mamère. Quels arguments !
- E. Raoult. Ils sont irrécusables !
- Le ministre. Pour finir, permettez-moi de vous dire que vous n'avez rien compris au message des Français. (
"Rien ! "sur plusieurs bancs du groupe UMP et du groupe UDF.) C'est une bonne nouvelle pour nous, mais c'est une bien mauvaise nouvelle pour l'écologie, qui mérite mieux qu'un porte-parole tel que vous. (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP et du groupe UDF.)
Le principal reproche que vous nous faites, monsieur Mamère, c'est d'appliquer le programme que les Français ont choisi. Sans doute auriez-vous préféré que nous changions le peuple. On se passera de vous !
(Applaudissements prolongés sur les bancs du groupe UMP et du groupe UDF.)
Texte intégral :
http://www.assemblee-nationale.fr/12/cri/2001-2002-extra/20021006.asp#PG2

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.