Le « Val sans retour » ou une autre façon de dire la politique

Puisque nous avons tué le Roi, puisque nous avons refusé de nous soumettre - de soumettre nos affaires humaines - au jugement d’un Dieu, (et c’est là l’infidélité fondatrice du mythe du Val sans retour) – l’errance et l’incertitude sont notre lot commun … et celui de nos représentants.

Le "Val sans retour" est un épisode – assez peu connu – du roman des Chevaliers de la Table ronde. La scène se passe dans la noire et majestueuse forêt de Brocéliande, au plus profond de la Bretagne mystérieuse. Là, des chevaliers infidèles (infidèles à l’élue de leur cœur ) étaient condamnés à errer sans fin, refaisant cent fois le même chemin sur lequel ils se sont déjà égarés … dans l’attente du chevalier à la fidélité parfaite qui, seul, saura briser le maléfice.

Donc ... il était un fois ... des chevaliers  (on dit qu’ils étaient  577 ... mais il n’est pas sûr que tous aient participé de façon active au récit qui va suivre !)  ...

Ils étaient « arrivés de maintes terres » , investis d’une « mission d'honneur et de service » qui leur avait été « confiée » par  leurs « gens » - leurs mandants, leurs concitoyens .  C’était des « chevaliers-servants » : ils  se faisaient un « honneur » de « servir » cette « cause » que leurs mandants « portent dans leurs âmes et dans leurs cœurs ».  C'est avec le sentiment heureux d'accomplir [leur] devoir  qu’ils prenaient la parole dans le Val, qu’ils appelaient, entre eux , « l’Assemblée », ou encore  «l’hémicycle».

Ils disaient : « L'heure est à nos devoirs ! » 

Ils disaient  aussi : « Soyons tous fiers de servir nos compatriotes dans le respect et la dignité, avec la force du cœur . »  

Du « cœur », ils n’en manquaient pas ! Car ils vivaient une belle et grande histoire d’amour : « Nous aimons beaucoup [nos concitoyens] , et c'est réciproque ! ». Un amour – que eux jugent - fidèle : « Nous sommes fidèles à nos engagements ! » Un amour  inconditionnel. 

Du « cœur », ils en avaient aussi quand il fallait se mettre à l’ouvrage et  « prendre à bras-le-corps »  les problèmes de leurs « gens ». «  à cœur  vaillant, rien d'impossible! », telle était leur devise. Et ils voulaient « redonner des lettres de noblesse » à leur Assemblée.

Ils étaient prompts à partir en « croisade », brandissant, tels des « étendards », les mots de « liberté, égalité, fraternité, démocratie » : « Osez la démocratie ! Voilà le plus beau challenge que vous pouvez demander à [ce pays] de relever ! » 

Et Dieu sait, si des « challenges », des « défis », ils devaient en « relever » ...

« le défi d'une justice digne de notre démocratie »

«  le défi de la réforme et de la modernisation de l'État »

«  le défi de la démocratie participative »

«  le défi de rendre à la France sa place et son rang dans l'économie mondiale »

 

Autant de « batailles », anciennes ou nouvelles, qu’ils sont « fiers et heureux » de mener.

Ils disaient que leurs concitoyens n’étaient pas libres et que leur mission de chevaliers-servants était, précisément, de les « libérer » ... de briser les « chaînes », les « boulets » qui « entravent  [leurs] pieds» ...  de « faire sauter les verrous » qui les tiennent enfermés.

Ils disaient que leurs concitoyens étaient au bord de l’asphyxie ...  qu’ils  avaient « besoin d'air », plus que de toute autre chose   ...  qu’il fallait, à tout prix, « régénérer » le peu d’air qui filtrait dans cet enclos où ils étaient enfermés  ... qu’il fallait  apporter à ces prisonniers une «bouffée d'oxygène » ...  leur donner un « nouveau souffle » (« le souffle de la liberté de choisir sa vie et d'entreprendre », » le souffle d'une nouvelle égalité des chances ouverte à tous », « le souffle de la croissance») .

 

Mais, en même temps qu’ils disaient cela, ils se rendaient bien compte que leurs propos, à eux, manquaient souvent « de souffle et d'ambition» et que les actions qu’ils menaient au service de leurs mandants n’étaient pas toujours (pas souvent ?) couronnées de succès. Ils avaient l’impression de se perdre dans un « maquis »  [de textes, d'organismes, de taxes]  « tel que nul ne s'y retrouve » ... Ils avaient l’impression d’être tombés dans une « ornière », de s’enliser ; et ils se demandaient bien comment « sortir de » de cette ornière, de cet « enlisement »

C’est que, eux non plus, n’étaient pas libres de leurs mouvements. Et  pour cause ! sans le savoir, ils  partageaient  la même condition que ceux qu’ils avaient pour mission de libérer. Eux aussi, ils étaient prisonniers. Eux aussi, ils n’avaient qu’une envie : voir s’« ouvrir la porte », « bondir vers la sortie » et pouvoir – enfin ! -  « respirer à l'air libre ».

 

Il faut dire que cette prison du Val sans retour ou des Faux amants était une prison très spéciale.

« Le Val était de grande étendue, environné de hautes montagnes, couvert d’un riant tapis de verdure. Au milieu jaillissait une belle et claire fontaine. »

C’était ce que l’on pourrait appeler une « prison dorée ».

« D’ailleurs le séjour paraissait assez agréable à la plupart de ceux qui s’y voyaient retenus. On y trouvait de beaux banquets, des instruments de musique, des chants, des danses, des caroles [1], des jeux d’échecs et de tables. »

Mais  c’était  la prison la pire qui soit. « C’était en apparence une muraille épaisse et élevée ; en réalité, ce n’était que de l’air. ». « On entrait sans trouver et sans supposer le moindre obstacle ; mais une fois entré, on ne songeait pas même qu’il y eût un moyen d’en sortir. »

 

« En sortir » … mais comment sortir d’une prison invisible, aux murs infranchissables, pétris d’air, d’eau et de bois , que rien - aucune marque, aucun signe - ne distingue du reste de la forêt..( C’est sans doute pour cela, comme nous l’avons vu,  que les prisonniers – les chevaliers et leurs mandants – passaient une bonne partie de leur temps à s’envoyer pléthore de « messages » et de « signaux » !)

Comment faire quand rien ne permet de distinguer le dedans du dehors, l’avant de l’après, la cause de la conséquence ? Il ne faut pas s’étonner alors que « les prisonniers confondent le jour et la nuit, les saisons ». Victimes  d'une « amnésie hémiplégique »,  « ils ont perdu la mémoire et le sens de la réalité ».  « à force d'être tellement tendus vers un soleil apparent », ils risquent de connaître le terrible destin d'Icare[2]

 

Cependant, « à l’entrée de la clôture était la chapelle où les prisonniers pouvaient tous les jours entendre la sainte messe » : c’était  un temps et un lieu de réconfort et de consensus. Et les chevaliers en avaient bien besoin car, tout le reste du temps, « ils pouvaient  se voir et s’entendre, mais ne pouvaient esquisser le moindre geste vers l’autre ». Ils étaient comme « aveugles » ... « sourds » (« Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ! ») ... « muets » ... « autistes » ...   Ils n’arrêtaient pas de se dire  les uns aux autres : « Sortez de votre autisme et de votre aveuglement ! » ; mais, plus ils le disaient, plus  leur Assemblée ressemblait à une « tour de Babel » car chacun apostrophait son voisin dans une langue que celui-ci ne semblait pas connaître ... ou faisait semblant de ne pas connaître !

Que voilà donc nos preux chevaliers empêtrés dans des joutes  oratoires -  parties de yo-yo et autres jeux de rôle -  qui sont loin d’être aussi glorieuses que les combats dont ils ont rêvé quand ils ont quitté leur « pays ».  «Vous stigmatisez certains comportements -  leur dit un jour celui des leurs qui était chargé de mettre un peu d’ordre dans ce qu’il faut quand même appeler des débats -  mais vous êtes incapables de vous écouter les uns les autres ! »

 

Et chacun de tenter de se justifier : «  Nous voulions [vous] remettre sur le droit chemin ! » ...  mais, n’oublions pas que, dans le Val sans retour, aucun chemin n’est « droit » ! En conséquence de quoi, les députés s’y perdent : l’un d’eux se désole même de se retrouver en présence de « voies parallèles, qui ne se recoupent jamais ». Et le même député d’ajouter : «  Nous avons  [peut-être] besoin, de retrouver des carrefours et une sorte d'aiguilleur. »

Seulement voilà, que faire quand il n’est pas de chemin qui mène quelque part … quand il n’est même pas de chemin tout court ?

(Rappelons-nous ce député qui, parlant de bioéthique, disait : « Le chemin de la bonne volonté que nous avons emprunté depuis plus de trente ans et dans lequel nous nous embrouillons encore aujourd'hui, semble être un cul-de-sac.  »)

 

Aussi, nos députés-chevaliers, victimes du maléfice jeté par la fée Morgane, sont-ils condamnés à « errer » sans fin de « cul-de-sac » en « cul-de-sac », refaisant  cent fois le même chemin sur lequel ils se sont – ils nous ont - déjà égarés.

Alors nos prisonniers vivent - disent -,  comme une obsession l’urgente nécessité de « sortir de » ...

...  « sortir de la culture de la dépense » ...  « sortir de la logique de guichet » ...  « sortir d’une logique purement administrative »... [ou, en plus solennel !] « sortir des dérives totalitaires d'une administration tatillonne et persécutrice » ...  « sortir des schémas idéologiques » ... « sortir de l’endormissement idéologique » ...  « sortir d’une conception punitive  de la réglementation » ...  « sortir de l'exclusion et de la précarité » ... « sortir du cycle infernal du chômage » ...

 

Si nous voulons, disent-ils, « voir le bout du tunnel » et « ne pas sombrer dans la désespérance », il nous faut - à tout prix - « sortir »  de « ce dédale », de ce « labyrinthe » (« un labyrinthe de mesures où, souvent, [les chefs d’entreprises] se perdent et se découragent »).

Impossible de trouver secours auprès des géomètres ou des cartographes. Radars, vumètres et autres GPS ne sont d’aucune utilité. Ici, tout est emmêlé : « cycles », « cercles », « spirales » n’en finissent pas de se répéter, de se chevaucher, de s’enrayer, sans que l’on puisse se faire une idée d’où cela commence et, encore moins, où cela nous mènera.

Le Val sans retour ... c’est comme une « spirale » (« spirale de l'adhésion et du vote extrémistes », « spirale de la territorialisation de la pauvreté »,etc. ) … C’est comme un « cercle » … un « cercle vicieux » (« générateur » « de violence » , pour l’un, d’ « irresponsabilité » pour l’autre ! ) … à moins qu’il ne s’agisse d’un « cercle vertueux », ( si  on le prend dans le bon sens ! mais alors, cela voudrait dire que « la coutume établie par Morgain est abattue » ! )

 

Telle est la légende de ces  chevaliers-servants – nos députés – qui se sont eux-mêmes égarés en voulant délivrer les prisonniers que nous sommes et qui se retrouvent, eux aussi, enfermés dans une « prison dorée ».

 

MORALE

Certains ne voudront y voir que le récit de notre impuissance et  de nos « désespérances » ,. le récit d'un « éternel recommencement », du « tous pareils/ tous les mêmes »,.   le récit  annonciateur  ( voire exécuteur - en ce sens qu'il trancherait définitivement  la question ) - de la « fin de l'histoire » !

Pour ma part, je préfère y voir, tout simplement une représentation mythique de notre humanité, un mythe de la finitude.   Un mythe qui nous renvoie aux autres mythes dont nous avons parlé dans l’Errance précédente. Des mythes qui nous racontent cette humanité qui aspire à pouvoir jouir pleinement - comme le font les dieux -  et  du temps  et  de l'amour  ( et de toutes choses  belles et  bonnes  que les dieux ont mis à notre portée ),  mais qui ne dispose, pour ce faire, que d'un temps et d'un espace restreints.

Des mythes qui nous disent l'immensité des aspirations et des vouloirs qui ne parviennent jamais à « s’incarner » dans une réalité – dans des réalités -,  par essence contraignante(s) et limitée(s). Ils nous disent la vraie nature  de ces héros ordinaires que sont les députés.  Non point fils de dieux, mais choisis, oints, élus par leurs pairs, ils ont  en charge une grande et noble « mission » ; mais les moyens dont ils disposent pour la mettre en œuvre sont - comme sont toutes choses humaines -  limités. (Et si c'était la limite elle-même qui faisait la grandeur du combat politique ?)  

à la Révolution, pour exister en tant que « citoyens », en tant que « Peuple », « Nation », nous avons tué le Roi et, par-là même, rejeté le principe d’une société où le pouvoir et la vérité ne pouvaient venir que de Dieu. Alors, il nous faut trouver en nous-mêmes les moyens de vivre aussi bien nos envies, nos utopies que les réalités, les contraintes de l’humaine nature.

 

Comme n’avons pas tous les mêmes envies et que nous ne vivons pas tous les mêmes réalités, il faut que quelqu’un « tranche », dise ce qui est « légitime », ce qui est « possible », ce qui est « juste ». Ce « quelqu’un » ne peut plus être un dieu ni un roi. Voilà pourquoi nous avons confié cette « mission » à des héros ordinaires que sont les députés, des hommes comme vous et moi, des hommes « en chair et en os ».

 

Mais jamais le représentant n'arrive – n’arrivera - à mettre en œuvre les désirs de tout un chacun, qui ne sont pas les désirs de tous et dont la somme ne donne pas automatiquement  forme au désir, à la « volonté » de la « nation ». Il y a trop d'incertitudes, trop de contraintes et  les impatiences sont  bien souvent  mauvaises conseillères (« Le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions »). Jamais l'Assemblée des représentants ne parvient - et elle ne parviendra jamais - à ceindre les habits de la perfection. Aussi nos élus sont-ils condamnés - et nous avec eux - à vivre les affres de cette « prison dorée » (qui est une prison quand même !) - du « Val sans retour ». Ils perdent leur chemin ; ils le retrouvent ( non, c'est un autre chemin qu'ils retrouvent et qui  ressemble à l'autre, mais qui n'est pas tout à fait le même ...).

 

Puisque nous avons tué le Roi, puisque nous avons refusé de nous soumettre - de soumettre nos affaires humaines - au jugement d’un Dieu, (et c’est là l’infidélité fondatrice du mythe du Val sans retour) – l’errance et l’incertitude sont notre lot commun … et celui de nos représentants.

 

 Extrait de « LE PARLOIR DE LA NATION. Errances au pays des incertitudes démocratiques » 
(p.120-125/ 
errance 15 )

La publication de ces extraits a pour but de rappeler l’existence de ce livre (publié en 2016 et passé quasiment inaperçu à l’époque) … et de donner envie au lecteur d’aller plus avant dans la connaissance des idées de l’auteur.

Pour une première approche :
LE PARLOIR DE LA NATION : présentation de l'ouvrage (article publié sur Mediapart le 14 novembre 2017 )

Pour se procurer l’ouvrage : 
chez l’éditeur Publibook 
version papier (19,95 euros )

version numérique (10,49 euros)

 

[1] Rondes du Moyen-âge.

[2]  Errance 14.

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