TOMBEAU POUR MARIE LAFORET: UNE ARTISTE PEU CARRIÉRISTE

S'il y a bien une artiste bien (mais mal) connue du grand public qui n'a jamais fait aucun effort insensé pour être forcément célèbre et encore moins étiquetée, c'est Marie Laforêt. Chanteuse, actrice, commissaire priseur, galeriste: cette passionnaria au timbre de voix reconnaissable entre mille, refusait de fréquenter trop longtemps les mêmes chapelles.

Elle ne fit jamais partie des yé-yé - et pourtant chanta dès les premières années où cette mode fit fureur - , ni du cinéma d'art et d'essai - et pourtant a tourné dans des films qui auraient pu l'inviter à être assimilée à ce mouvement esthétique, même s'ils étaient dédaignés par les rigoristes de celui-ci. Mais elle chanta et joua. Envers et contre toute étiquette ou Ecole. Dans un aimable désordre qui ne manifestait aucune ligne directrice majeure à laquelle elle aurait pu revendiquer vouloir être attachée. 

Née en 1939, Maïtena Doumenach, d'origine catalane, en Gironde, fêta tout juste, il y a presque un mois, son 80è anniversaire avant que de filer ailleurs, elle qui savait s'esquiver sans forcément le préméditer, dès lors qu'il lui semblait qu'on allait l'enfermer sous cloche, pour rassurer les amateurs de labels et les obsessionnels des catalogues catégoriques.

Marie Laforêt était bel et bien l'artiste anti-carriériste, n'obéissant qu'à des envies fondamentales, elle envisagea même, étant jeune, d'entrer au couvent, tout en enregistrant, des années plus tard, des chansons aux relents presque lestes, pour le cinéaste érotique Just Jaeckin ("Le dernier amant romantique") mais est-ce si incompatible? 

Lucide (un peu trop?) quant à ses qualités lyriques, elle prétendait n'avoir pas de voix mais dotée d'un timbre atypique. Dont elle savait, dès le début, dans la chanson, faire éclater en effet les qualités. Marie Laforêt était également férue de lectures de textes en langues grecque et latine, joua Maria Callas au théâtre (en 2000) mais n'avait pourtant pas toujours choisi les meilleures pièces pour défier son plaisir de comédienne.

Les années 70 sont, pour cette femme indépendante, placées sous le signe des succès qui se... succèdent: Les Vendanges de l'amour, Ivan, Boris et moi; elle osa même une version française et réputée sacrilège par les aficionados des Rolling Stones de "Paint in black" (devenant, en français, Marie Colère), s'obstina avec "Il a neigé sur Yesterday" en coup de chapeau chansonesque, cette fois, à l'adresse des Beatles.

Mais elle interpréta aussi des auteurs nouveaux qui lui écrivirent, tel Nicolas Peyrac "Tant qu'il y aura des chevaux" avec lequel elle aurait pu envisager tout un parcours au long cours, puisque le titre fut, objectivement, une réussite. S'égara un peu, parfois, avec des chansons bien moins enthousiasmantes (ce Cadeau démagogique et pleurnichard, indigne d'un tel tempérament, comme ce Viens, viens , aux accents aussi mélodramatiques forcés), puis se ressaisit avec un Maine Montparnasse nimbé d'un mystère plaisant, entretenu par des paroles et une musique complexes car contrastées. 

On ne replonge pas dans les romans de Patricia Highsmith sans se souvenir qu'auprès de Ripley, le visage et la silhouette, grâce à René Clément, de Marie Laforêt ont marqué les lecteurs et cinéphiles au point de sur-imprimer ceux-ci et sans effort au fil des pages. Elle entra aussi dans les fantasmes de Georges Lautner, Claude Chabrol, Enki Bilal et bien d'autres. 

Elle n'était pas désinvolte mais bien plus jalouse de sa liberté pour ne jamais céder à un entonnoir garantissant de filtrer rigoureusement le bon grain de l'ivraie.

Comme elle faisait, depuis des décennies, partie tout de même d'un patrimoine à la fois discographique et cinématographique, il n'est pas certain qu'on se rende compte, immédiatement, que sa mort change, dans ce présent, quoi que ce soit aux souvenirs forcément nostalgiques qui nous étreignent, lorsqu'un document où elle apparaît nous est donné à voir. Et elle n'aurait sûrement rien trouvé à redire à cet état des lieux. Certaine, soyons-en certains aussi avec elle, que ce qu'elle a interprété, restera tout de même imprimé dans quelque grimoire d'une conscience collective.

3 chansons (choix forcément sélectif mais conçu pour rester à peu près logique avec la teneur de ce court billet d'hommage) pour résumer, imparfaitement, une discographie baroque et curieusement bigarrée. Et, éventuellement, pour que les jeunes générations lectrices de Mediapart, sachent qui l'on évoque, ici.

MARIE LAFORÊT- MAINE, MONTPARNASSE (PARIS)

Tant qu'Il y aura des chevaux © Marie Laforêt - Topic

marie laforet - l'aviva with Lyrics © Annalillyk

 

 

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