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Billet de blog 4 janv. 2014

La mort de Richard Mitou

Denys Laboutière
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Il est de ces nouvelles qui, lorsqu'elles vous parviennent, enrayent la fausse innocence du jour qui s'annonçait languide. Au point que, l'apprenant, on suspend tout geste. On laisse la cigarette allumée 3 minutes plus tôt se faire fumer par le cendrier, on devient sourd aux crachottis de protestation de la cafetière électrique mise en marche, on abandonne le livre ouvert que la pluie va abîmer sur le rebord du balcon.

Richard Mitou, comédien, metteur en scène, et récemment nommé directeur de l'Ecole nationale supérieure d'art dramatique de Montpellier, s'est donné la mort, ce vendredi 3 janvier, en se jetant sous les roues d'un camion.

Il n'était pas un ami intime. Mais un camarade de franc-jeu avec lequel, de temps à autre, il faisait bon refaire le monde du théâtre, ses imperfections inévitables, ses jusqu'aux boutismes, ses exigences. Tard, la nuit, après une séance de répétitions, malgré la fatigue. Il était l'un de ces êtres qui consume tellement la vie en empruntant ses plus heureux raccourcis, comme si l'urgence était la seule ligne directrice de laquelle ne jamais dévier pour faire battre l'existence plus fort, qu'on avait l'impression de le connaître depuis longtemps et auquel on continuerait de penser, même en ne le rencontrant plus. 

Trois jours de compagnonnage pour la mise en espace d'un texte de Christophe PELLET (Des jours meilleurs) que j'avais réalisée pour le Festival Les Européennes au Théâtre Les Ateliers de Lyon m'avaient procuré ce plaisir intense d'un réel partage, avec lui, à propos de la littérature dramatique et de sa nécessité à passer par l'épreuve du plateau. Et que nous prolongions par des conversations instruites et très plaisantes. Confiant, disponible et totalement impliqué, ce don de soi qui n'est pas si courant permettait aux autres, sans l'imposer, de donner sens à ce qu'on tentait dès lors, dans la fulgurance d'un travail encore hésitant, de transmettre.

Il avait fait ses classes d'interprète à Bordeaux et auprès de Jacques NICHET, dans le cadre de l'Atelier volant imaginé par celui-ci à Toulouse, puis son seul talent de comédien ne suffisant pas à son large appétit, il signa quelques spectacles et s'aventura toujours en bonne compagnie, telle celle de Gazoline à Valence dirigée par Cécile MARMOUGET et Gabriel BURNOD. 

À Valence, pour le Festival "Temps de paroles" (2001), il adapta, avec ces mêmes comparses, des textes de Henri MICHAUX (extraits de La Nuit remue) pour un spectacle sobrement puissant, Le Sportif au lit et, relisant le résumé donné à cette occasion pour l'information destinée au public, je crois que ces mots le résument tout à fait:

"Au fond je suis un sportif, le sportif au lit. 
Comprenez-moi bien, à peine ai-je les yeux fermés, 
que me voilà en action."

Voilà un être, un acteur qui rendait toute scène incandescente, semblait ronger les mots dans un paysage intérieur si fort qu'il donnait à "voir" ce qu'il énonçait. Jamais dans le commentaire ou l'hésitation. Bête dans la jungle prête à bondir tout en veillant à ne jamais dépasser les bornes. Au bord de l'explosion sans jamais exploser, mais faisant, du coup, vibrer fortement les cordes de la vie. Passionné de théâtre, bien sûr, et ô combien et aussi de rugby. Il n'avait rien de commun et ne mimait en rien, dans la vie courante, cette posture du comédien. 

Calme et nerveux, presque en retrait mais si magnétique et attirant, faisant taire les toux les plus rebelles dans l'assistance, yeux sombres dévisageant le monde et les gens sans les juger de façon surplombante, sûr de lui sans rien dissimuler d'une fragilité jalousement conservée par devers-soi, il "donnait" beaucoup. Sentinelle aux yeux qu'on aurait pu croire clos alors que le coeur et le cerveau ne cessaient d'être en éveil. En sieste feinte alors que tout usinait encore et toujours.

Il y eut, aussi, bien sûr, l'épopée des "Histrions (détails)", cette fresque représentée sur les scènes les plus importantes de Paris (au théâtre national de la Colline) et de la décentralisation. En compagnie, toujours. Puisque sa conviction restait intacte: qu'on ne peut rien faire de très probant, théâtralement sans cette condition.

Prudent, il n'avait, je pense, jamais voulu se laisser étourdir par le focus offert, à l'époque de ces "Histrions" hissés comme exemplaires par des médias dithyrambiques, et avait continué son chemin de "solitaire communautaire intempestif".

Jusqu'à cette nomination, il y a un an, à la tête de l'ENSAD de Montpellier. Et, loin sûrement de préméditer (il n'était pas de cette trempe-là) une ultime leçon adressée aux élèves de cette Ecole, son suicide, rétrospectivement, les invitera peut-être à songer que si l'art se construit chaque jour, c'est parce que seuls, des hommes, peuvent le constituer. Et que la fragilité de cet artisanat peut être, à tout moment, menacée, déséquilibrée par la surcharge de responsabilités, ou tout simplement le ras-le-bol de vivre (à force de trop donner et trop souvent).

On a beau dire, il y a des disparitions de personnalités plutôt hors du commun qui vous laissent un goût amer parce qu'elles épuisent l'espoir d'un monde à venir moins injuste. Bien qu'il faille, évidemment, respecter un choix ultime que seul celui qui s'obstine à le parachever, est en droit d'engager.

N'empêche... 

"On voudrait saigner le silence,

Secouer l'exil des vieilles causeries" (O.V. de LUBICZ-MILOSZ).

Et, pour lui, ces 2 chansons, pour le saluer, encore, et redire, même outre-tombe, une estime inentamée, sincère, parce que, dans leur sobriété, elles disent sûrement mieux et autrement, un immense et véritable regret:

http://www.dailymotion.com/video/xfw452_isabelle-mayereau-souffle-en-l-air_music

http://www.youtube.com/watch?v=aDXsGmCi9Gk

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