Il est des écrivains, créateurs, passeurs, surtout lorsque leur existence a été frappée du joug persistant et injuste du « malheur », qu’on n’aurait jamais lus, découverts, sans l’invitation aimable de quelque amie qui, par une douce insistance, vous permet d’accéder à une stylistique vivante, gorgée d’un appétit de vie qui est comme une réplique assez saine contre les coups du sort. Grâce aux éditions Claire PAULHAN, et à l’amie qui m’a envoyé et offert ce  Journal quotidien de Jehan Rictus, la lecture du monde et de ses aspérités devient plus clairvoyante. Mais ne fait pas pour autant l’impasse sur la dimension poétique que ceux-ci savent aussi recouvrer.

LE PAIN, LE LOYER LE PÉTROLE, ET... L'AMOUR?

 C’est écrit en guise de sous-titre ou citation, sur la couverture de ce Journal quotidien / 21 septembre 1898-26 avril 1899  :

 « La question du pain à peu près résolue, restent le loyer, le pétrole et l’amour ».

 Cette phrase est composée par un homme (né en 1867) dont le vrai nom était Gabriel Randon et que la famine, la déréliction, les souffrances de l’enfance et les errances du vagabondage pour cause d'insoumission à tous ordres établis, n’ont pas épargné.

Aucun misérabilisme –jamais- , aucune plainte ne suintent, entre les 422 pages. Au contraire. C’est le récit, presque journalier (mais le découpage calendaire est plus subtil et moins conventionnel) d’un homme qui éprouve la densité de vie dans ses plus infimes recoins des paradoxes. L’achat d’une branche de gui, l’imparfaite idée d’une pantomime, la fierté toute innocente de se trouver « beau » vêtu de gants, chemise et cravate au moment de sortir « armé d’un revolver parce que les rues du quartier ne sont pas très sûres », entre diverses ablutions pour traquer la poisse, lectures de journaux ou divers rapports sur la révision de l’Affaire Dreyfus par la cour de cassation de Paris (novembre 1898) s'énoncent sans souci de hiérarchie (la petite histoire vaut autant que la réputée Grande).

 Jehan RICTUS est le nom de scène de ce RANDON; on appréciera, à sa juste mesure, le choix évidemment peu hasardeux d'un pseudonyme éloquent, habite alors, en cette fin XIXè siècle, au 64, rue Lepic, vers Clichy, quartier de Paris où les cabarets comme celui des 4 Z’arts ou des lieux de rencontres pour les peintres et les poètes (dont Léon-Paul Fargue), d’expositions, (mais "Il y a trop de peintres") tels Le Bateau-Lavoir ou L’Auberge du Clou secouent la torpeur et la crasse des jours pour les clochards de la vie. Lesquels ne sont pas ceux qu'on croit. Aux revues de presse qu'il établit parfois pour témoigner de la pensée officielle étriquée, Rictus oppose sans véhémence l'avantage qu'il y a de conter aussi et surtout des incidents plutôt cocasses et qu’il rapporte pour railler, par exemple, cet Antonin Perivier, directeur administratif depuis 1894, du Figaro, que notre Danton va visiter pour vendre un ou deux articles et qui le dédaigne, lui opposant une insensibilité crasse : « Il s’en fout, cet homme. C’est un puissant dans la société contemporaine. ». Et de narrer, à peine revanchard, mais malicieusement, l’audace d’un ouvrier déversant sur la tête de ce nanti poseur un pot de chambre plutôt bien rempli, en plein jour et en plein boulevard. S(c)eau d’infamie fort mérité visiblement et qui va empuantir, jusqu’à la mort, la réputation de ce parvenu surplombant.

 La toile de fond est donc ce Paris bruissant encore un peu des pétards de révolution, de rébellion quoique un peu assagies.

"J'aime encore, de France, la fierté, le sentiment de la liberté et de la révolte contre la force et l'hypocrisie. Les autres peuples sont esclaves ou de la force (Allemagne) ou des religions (Angleterre) ou de leur crasse nationale (Italie). " (22 décembre 1898). N'a-t-on pas l'impression curieuse que Rictus chroniquerait peu ou prou notre Europe actuelle?

Et une partie de ce Paris, -aux rues qu’on éventre non pas tant parce qu’on descelle ses pavés pour semer la confusion et riposter à l'incurie sociale, que parce que, plus prosaïquement et par pur voeu de distraction,  se prépare... la future Exposition Universelle de 1900 -, s'anime, par la seule force du Verbe qui ne réfute pas le recours à l'argot, quoique son Journal ne trempe pas sa plume dans les reflets moirés d'une telle encre. Mais Rictus, dans sa prose, généralement, sait mieux que personne faire résonner l’ambiguïté narquoise que cet événement suscite, en son for intérieur ; tout son art littéraire, ainsi, s’illumine par des lignes aussi saisissantes que celles-ci :

« Partout des barrages, des barricades. Chaque fois que je suis sur l’impériale des omnibus, à voir l’énorme char frôler le trottoir, se pencher contre les becs de gaz, les enseignes, j’ai la petite mort. Je crains tout le temps qu’un essieu se rompe et que la voiture ne verse avec sa cargaison de voyageurs. (…) Le tout est formidable et affolant. C’et la fantasmagorie, l’ahurissement, l’épouvante, l’ondoiemment général, le tourbillon. On ne voit rien, on court. Chacun va à un but quelconque. Lequel ? l’argent, parbleu ! L’argent qui procure le pain, le toit, l’amour et la douleur de vivre. Voilà. La civilisation, c’est la folie organisée. »  (6 décembre 1898).

LE ROUGE SANG VERMILLON DES RÉVOLUTIONS

 Et Randon-Rictus de narrer ses rendez-vous infructueux avec le poète Huysmans, lequel ira cependant voir ce Rictus-Randon dans ses Soliloques du pauvre, au cabaret le Chien noir sis rue Saint-Honoré dans le 1e arrondissement (une bande de chansonniers, par esprit bravache, a baptisé ce lieu en voulant parodier le nom d’un cabaret plus célèbre pour s'opposer au matou brun qui les a évincés de manière fort goujate).

 Rejeté par tous, ne pouvant survivre un tant soit peu de sa plume dans des journaux qui lui ferment leurs colonnes, Rictus riposte par sa gouaille aux mots de pépites plus étourdissantes que les monnaies de singe sonnantes et trébuchantes, quoique enfumée, enténébrée de misère viscéralement chevillée au corps mais pas à son esprit frondeur qui caractérise généralement ceux que l’enfance a failli fracasser (martyrisé par sa mère et délaissé par son père, l’apprentissage de la vie pour Gabriel Randon ne lui épargna aucune déroute ni violence). D’où son attention extrême, aiguë et aiguisée finement, aux multiples catastrophes comme on vient d’en appréhender un extrait. Qu’elles soient grandes ou infimes.

 Il faut saluer la qualité de cette publication, grâce aux bons soins et à l’engagement des éditions Claire Paulhan – dont le domaine de prédilection demeure la littérature autobiographique et l’autobiographie littéraire (ce n’est pas la même chose, on en conviendra)- (1) . Le livre, déjà, en tant qu’objet matériel avec sa jaquette rouge-sang révolutionnaire, le pliage élégant (comme un origami discret) des rabats protégeant la couverture, la douceur soyeuse du papier, est une aubaine, un habillage sobre mais diablement tentateur. Digne et strict dans ce frac sans concession. Autant que la richesse des notes qui émaillent les pages de ce Journal, apportant de très sensibles et nécessaires précisions sur le contexte historique et politique ou social, accompagnant ainsi, grâce à leurs consignations en bas de page, avec empathie, une pléiade de héros malgré eux ou les figures illustres d’un Paris en apparence docile mais qui bouillonne à petits feux, que ces "artistes du Jeûne" (et que n’aurait certainement pas reniés Franz Kafka,) contribuent à nourrir pour brutaliser les faux sanctuaires institutionnels.

Bref, un travail éditorial en tous points rigoureux et appréciable.

DES RELAIS À LA PAROLE DE RICTUS

En France, actuellement, des poètes contribuent à faire entendre cette prose tranquillement urgente et rageuse. L’écrivain dramatique, acteur et metteur en scène Eugène Durif dans son « C’est la faute à Rabelais » , entre 2010 et 2013 réhabilita le verbe gouleyant de Rictus.

Et, bientôt, perspective qui ne manque pas de nous intriguer, la présentation à Villeurbanne, aux Ateliers Frappaz, dans le cadre du Festival Sens Interdits, un autre relais est assuré pour nous faire ré-entendre ces Soliloques du Pauvre de Rictus, autrement conçus et ré-interprétés par Christophe « Garniouze » Lafargue. Et que nous ne manquerons pas de sans doute chroniquer, en son temps et en son heure. (2) Tant tout témoignage – hommage ?- surtout passé au filtre du gestus artistique, actuellement, qui n’oublie pas de réhabiliter la figure des Intranquilles rejetés dans les marges pour cause de pauvreté obstinée, mérite plus que jamais notre attention, doit nécessairement susciter autre chose qu'un intérêt désinvolte, qu'une compassion de surface artificielle, puisque il y a fort à parier que, mois après mois, années après années, les cohortes de vrais nécessiteux bousillés par la sape d’une survie éreintante, grossissent un peu plus les rangs de processions hélas silencieuses. Mais dont la voix, couverte par le jacassement délétère, chaque fois plus monstrueux, pervers et cynique et indifférent des prosateurs à la petite semaine des médias, finira bien par à nouveau rugir plus forte, plus imagée et plus convaincante que toutes.

Ne craignez pas, ainsi, cet été, de vous plonger dans ce Journal. Il se pourrait bien, en effet, que ce qui n'est pas même un manuel de survie à l'intention de quiconque, vous inspire pour réinventer une existence débarrassée des scories grangrénantes que le fatras inopérant des marchands de conscience en sommeil nous impose à nos corps et esprits foncièrement défendus et défendants...

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notes:

(1): Au catalogue des Editions Claire Paulhan (entre autres): Gaston Chaissac, Jacques Copeau, Paul Éluard & Jean Paulhan, Jean Follain, Jean Grenier, Valéry Larbaud...

(2) : festival Sens Interdits, Lyon, festival international de Théâtre, 20-28 octobre 2015; page consacrée à RICTUS: http://www.sensinterdits.org/index.php/Menu-thematique/Sens-Interdits-2015/Les-spectacles/Rictus

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