A. SYLVESTRE - J. FERRAT: Matinée dans la Chambre d'or (chanteurs d'utopies)

Il est bien difficile de ne pas éprouver quelque pincement de nostalgie, à ré-entendre, couplets, refrains et mélodies de nos plus illustres chanteurs qui clamaient le droit à l'Utopie d'un monde le moins possible en proie aux brutalités. Où se célébraient nature et liens affectifs sans besoin de légiférer sur l'écologie ou le droit aux séductions amoureuses. "Le monde sera beau". Chantent-ils...

Dans le registre des chansons poétiques, Anne SYLVESTRE rêve, en 1969, d'une Chambre d'or. Difficile de croire, cependant, qu'elle imagine, même en songe à peine délirant, qu'un hypothétique mari (c'est l'année où elle claironne ironiquement en compagnie de Bobby LAPOINTE Depuis l'temps que j'l'attends mon prince charmant, titre qui figure aussi sur son 7è album) viendra l'enlever pour lui offrir les aises d'un séjour dans un palace... Car, non, la chanson ne livre pas, de façon si frondeuse ni évidente, ce qu'elle vise réellement. Ce n'est pas malice de la part d'Anne SYLVESTRE, mais il faut savoir entendre à deux fois, ce que ses chansons évoquent. 1969 n'est évidemment pas une année innocente ni frivole. Elle est le lendemain légèrement désenchanté qui fit suite aux révoltes étudiantes. Mais l'Utopie reste encore vaillante. Et c'est sans doute davantage le souhait de maintenir l'espoir vers un avenir différent que tentent de ranimer les braises du feu de cette chanson qui ne se résigne pas aux coudées étroites:

Change-moi de pays
Change-moi de tendresse
Change-moi cet amour qui s'endort
Et trouve-moi plus belle encore que les princesses
Dormant dans leur chambre d'or
Dormant dans leur chambre d'or

On l'entend: SYLVESTRE s'espère plus désirable que les figures de contes de fées. Et l'amour qui s'endort n'est peut-être pas tant le sentiment amoureux menacé d'extinction, que l'élan à ne pas faire vaciller ni retomber les idées pour... "changer la Vie". 

Peut-être est-ce parce qu'à l'époque, la chanteuse peut faire paraître ses disques aux éditions Gérard MEYS (le même label, à l'époque, que celui de Jean FERRAT) mais cette Chambre d'or nous fait, par son instrumentation (qui peut nous paraître datée, aujourd'hui), penser que peut-être, l'auteur de La Montagne a supervisé l'orchestration d'une partie des chansons (dont celle-là) pour ce disque d'Anne SYLVESTRE. Car l'introduction musicale fait un peu penser à Mourir au soleil , une chanson de FERRAT (1968) ou à La Matinée (interprétée avec sa compagne d'alors, Christine SEVRES). Et c'est sans doute pure hypothèse de ma part:  Il n'empêche qu'entre ces trois chansons, se reconnaît, naturellement une parenté. Car Mourir au soleil n'est pas non plus un titre qui évoque uniquement le désir de mort: il semble aussi souhaiter qu'on puisse espérer disparaître à condition que le monde laissé derrière soi reste enviable (on est bel et bien dans le registre de l'Utopie).

Quoi qu'il en soit, le texte d'Anne SYLVESTRE est digne d'un poème de Paul ELUARD (quand il compose son presque trop fameux poème Liberté). Par l'apparente simplicité des mots choisis mais cousus ensemble de façon si inégalée qu'on a l'impression de ne jamais les avoir entendus ou reconnus, assemblés comme tels. Sans doute est-ce dû aussi à une stylistique qui harmonise et superpose, à l'instar de l'auteur du Livre ouvert, un lexique amoureux avec celui d'une célébration de la nature et du cosmos (ciel, nuages, vent, vagues, etc). Comme les deux tourtereaux de La Matinée, qui conjuguent, à deux voix, la nécessité des Utopies et la précaution qu'on doive continuer à fournir pour riposter au joug du réel... 

Plusieurs vers (dans La Chambre d'or) " pourraient s'apparenter à des slogans appelant à un vrai voeu de changement dans l'ordre du monde et des priorités pour ceux qui croient en une société encore perfectible et, surtout, plus égalitaire. Monde où la Mort, surtout, n'est pas un pays à redouter. Puisque, par exemple, on sait encore, au quotidien, fréquenter ses aïeux, non pas les visiter de loin en loin dans un EHPAD ou par le truchement d'un téléphone mobile avec caméra. Pays concret où l'on ne regardait pas non plus l'heure sur un écran digital mais au vol de l'alouette (La Matinée). Et SYLVESTRE de chanter: 

Si je m'accroche à toi, emploie la violence
Si je me jette à l'eau, ne viens pas me chercher
Notre amour n'a besoin de feindre ou de tricher
On dirait, à le voir, que tout juste il commence

Il est bien évident qu'aucune princesse rêvant de véritable chambre sertie d'or, n'oserait réclamer une telle indépendance de vie ou d'esprit. Car cet extrait de couplet dit bien que la chanteuse a conscience des pièges trop souvent tendus à celles à qui l'on veut vendre des rêves frelatés de dépendance. Non plus que la violence - toutes proportions gardées évidemment - ne s'avère, alors, tabou.

À ces impasses de désirs artificiels, elle s'oppose et susurre à l'oreille d'un hypothétique amant, mais surtout à tous ses auditeurs, aux anciens porte-faix des utopies à brandir encore,  une supplique feinte de ne pas renoncer -puisque 68 est passé et oppose crânement et sûrement sincèrement l'envie que chacune et chacun sachent se côtoyer sinon en harmonie idyllique, tout au moins avec la précaution requise de savoir reconnaître l'Autre dans sa singularité, non dans le halo vague de ce qu'il ou elle représente... (prince omnipotent ou Princesse résignée).

Il n'est pas interdit, non plus, d'entendre résonner, en cette Chambre d'or, même de manière très fugace, et en très légers échos, quelques accents cousins et sûrement inconscients (aussi bien sur le plan de la musique que des paroles) Il n'y a pas d'amour heureux de BRASSENS, d'après ARAGON. Spécifiquement pour cet extrait (à ne pas seulement lire mais à ré-écouter avec la musique) où l'hypothèse du trépas n'est pas exclu :

 Et quand je connaîtrai tes mille et un accords
Quand tu sauras par cœur mes mille et un sourires
Quand pour tenter de dire encore que je t'aime
Il ne me restera qu'à me noyer pour toi

Tandis que Jean FERRAT, dans Mourir au soleil, semble exiger, en guise de dernières volontés, de goûter le dernier quart d'heure de vie permis, en jouissant de la Solitude. Non de la craindre. En face d'une nature sans artifice et sans intermédiaire. Une Mort sans personne si ce n'est avec le souvenir vivace de l'étreinte d'une main aimée présente encore, grâce au pur souvenir. Sans doute moins fantomatique mais plus voluptueuse que les contacts réfrigérés par nos manies d'aujourd'hui de préférer les contacts à distance dé-raisonnée. 

 Je voudrais mourir debout confie l'un. Le Monde sera beau: je l'affirme et je signe clame l'une. Pour que la vie un peu surpasse les poèmes renchérit la troisième. 

Dans ces trois cas, la lumière s'arroge le beau rôle (Si l'on meurt, c'est au soleil, si on nous offre une chambre, il faut qu'elle soit d'or, tandis que la Matinée est saisie lorsque l'astre du jour est oblitatoirement au plus haut) . Sauf que - et la nuance est d'importance- les ténèbres ne sont ni honnies ni ennemies. C'est peut-être ce qui différencie notre époque avec celle, ici, début des années 70, célébrée. Tant nos trouilles, au contraire, 50 ans plus tard sont raccourcies à de pauvres causes car dénuées de conscience qu'un Cosmos, au-dessus de nous, tente de résister tandis que nous nous accommodons avec l'Etriqué, l'étroitesse des idées, des voeux.

De l'Utopie - en chanson- : cette place qui sait bien, par essence et par étymologie non surprise, qu'elle n'est "nulle part". Et pourtant résidente légitime, en nos si larges songes communs...

Jean Ferrat & Christine Sevres, La matinée © raphael551226

Anne Sylvestre La Chambre D'or © guillaumehiggins

Jean Ferrat - mourir au soleil © woud90

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