Chanson (15) Isabelle MAYEREAU 5 - Piège à rats & Dent de Lion

MAYEREAU se sert, en les réinventant, dans tout son répertoire, d'images qui se répondent ou s'opposent, d'une chanson l'autre. Plus ou moins consciemment. Ou qui tordent les expressions toutes faites pour en rénover le sens. Et un bestiaire particulièrement choisi. Souvent pour dire que nos existences s'égarent, malgré nos illusions de libre-arbitre, dans une sorte de zoo aux barreaux invisibles

"Juste une amertume" n'est pas qu'un titre générique vaguement choisi pour coiffer 13 titres nouveaux et les résumer de manière plus ou moins approximative. "Vous êtes bien amer" s'entend-on dire parfois quand on tient des propos qui ne laissent que peu de place au positivisme un peu systématique qu'il serait de bon ton d'exhiber en bien des circonstances. Mais l'amertume n'est pas forcément ni automatiquement le signe d'un défaitisme que rien ne pourrait consoler. Si j'ai déjà signalé que Comme un café noir et Chocolat brun, deux titres de l'auteur de "Tu m'écris", puisaient déjà leurs inspirations dans les effluves de breuvages aux caractéristiques fuyant la douceur traître des sucreries, il est évident que cet album de 1996 est celui qui se concentrera encore plus rigoureusement sur la sensation d'âpreté morale ou concrète qu'on ressent face aux aléas de la vie.

MAYEREAU, pour cet album, s'est rendue du côté de l'archipel canadien du golfe Saint-Laurent. Aux îles de la Madeleine. Et, entourée de fameux complices, pour la plupart nouveaux, elle compose, écrit, arrange, avec eux et sous les oreilles attentives du fidèle Jacques Bedos. Le disque sera enregistré à Paris (studio Acousti).

Pour être elle-même loyale eu égard à sa saveur sinon favorite, tout au moins devenue un diapason par lequel elle sent que sa vie se rythme, l'artiste semble, avec cette Dent de lion, aller plus loin que d'habitude, pour évoquer l'inquiétude que provoquerait la perception personnelle d'une perte de raison. Tout en pudeur pour ne rien dévoiler d'heures qui ont sans doute été dures, elle se joue de l'image communément acquise que la "dent de lion" désigne cette plante sauvage, souvent négligée, souvent décriée pour son goût fortement amer: le pissenlit. "Manger les pissenlits par la racine": expression populaire qui désigne la démunition en laquelle certains se retrouvent. Or, comme souvent, ce n'est pas tant le dénuement matériel qui préoccupe l'auteur-compositeur, que les ruines de l'âme. Et la chanson, radicale, d'évoquer que, précisément "tout le coeur et l'âme" sont "déchirés profond/comme par une lame/une dent de lion". Or, l'on comprend à priori que ladite dent provient de la mâchoire d'un mammifère sauvage et intransigeant. Ce qu'une musique particulièrement sèche et heurtée, coupante, confirme. Les excès de contusions, de fractures, suite à des combats sans merci, mènent donc l'esprit vers les confins à peine discibles d'une Jungle. Sans compter que la crise ne dérègle ni n'affole pas que les boussoles mais aussi l'alphabet (écriture ou langage). 

Quelques années plus tôt (1982) dans l'album Nuages blancs, MAYEREAU focalisait d'ores et déjà l'un de ses titres sur cette sensation quasi universelle qu' "on "éprouve, quel que soit le chemin d'existence choisi, d'avoir été entraîné puis collé aux confins de la folie, aux rets d'un Piège à rats. Ce titre figurera en face B, sur le 45 Tours extrait de l'album qui met "Belle histoire d'amour" (parodique et sadique à souhait) à l'honneur. L'époque (en général mais aussi plus spécifiquement pour elle) obéit normalement encore à l'insouciance, qu'assombrissent des interrogations ou appréhensions, qu'une telle disposition d'esprit ne durera pas. Légère et aventureuse en apparence, la musique semble s'essayer à faire entendre une course presque tranquille en des tunnels de labyrinthes.  Les violons ont encore des notes à faire grincer sur la partition, aimablement et même discrètement (tandis qu'ils n'auront plus droit de séjour acoustique en la Dent de lion) . C'est qu'à force de ne pas savoir où l'on va, à force de ne plus rien dire (et surtout pas qu'on s'est égaré), les figures du jeu de dupes que miment nos contorsions improvisées sur la cire d'un jeu d'échec, s'avouent presque vaincues, face aux Grands Rois

Savait-on encore, en 1982, si, vraiment, "les canons ont fait la chanson", si, vraiment, il était encore raisonnable de se demander "pourquoi parler de raison"? La fin du titre, dans une pirouette pas même retorse, troque alors un "on" impersonnel contre un "je" qui engage, sans plus d'afféterie, son auteur. Laquelle finit par avouer "Je ne sais pas".

Auprès de qui espérer plus aimable politesse d'élégance ?

Isabelle MAYEREAU- Piège à rats

Quand on ne sait pas
Quand on ne veut pas
C'est qu'on n' sait pas où l'on va
On regarde là
On regarde pas
Parce qu'on n'sait pas où l'on va
On n’sait pas
Quand on ne dit pas
Quand on ne dit plus
C'est qu'on a perdu le droit
De placer sa voix
Solitaire et nue
Sur l'échiquier des grands rois
Des grands rois

On se dit qu'on a
Deux chances sur trois
De tomber dans l'piège à rats

Tomber

Puis, on joue sa vie
À "bouffe pas merci"
À quoi ça sert une vie ?
Puisque les canons
Ont fait la chanson
Pourquoi parler de raison
De raison ?
Quand on ne voit pas
Quand on ne voit plus
C'est qu'on a perdu le choix
Le choix de sa vie
Le choix de ses mots
Faut partir avant l'ennui
Partir

On se dit qu'on a
Deux chances sur trois
De tomber dans l'piège à rats

Tomber
Partir

Quand on ne sait pas
Quand on ne veut pas
On regarde là
On regarde pas
Parce qu'on n' sait pas où l'on va


Je n' sais pas

 

Piège à rats - Isabelle Mayereau © Agnès Roure

 Isabelle MAYEREAU - Dent de lion 

Perdus, la raison
La forme et le fond
Tout le cœur et l'âme
Déchirés profond
Comme par une lame
Une dent de lion

Perdue, la raison
Trop de contusions
De fractures en forme
De vents furibonds

Perdu, l'équilibre
Déstabilisé
Le cœur quand ça vibre
Faut pas y toucher

Perdue, la mémoire
La douleur ça fait
Des blancs sur le noir,
Noir de la pensée

Perdue, la boussole
Troublé, l'alphabet
Les pieds loin du sol
La tête égarée

Perdus, la raison
La forme et le fond
Tout le cœur et l'âme
Déchirés profond
Comme par une forme
Une dent de lion

Perdus, la raison
La forme et le fond
Comme par une lame
Une dent de lion
Perdue, la raison.

Dent de lion - Isabelle Mayereau © Agnès Roure

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