AVEZ-VOUS LU BENJAMIN FONDANE ?

En ces temps redoutés d’un retour éventuel et dûment constaté vers des réflexes antisémites, réactiver la nécessité de lire certains auteurs ayant témoigné des états d'âme stupéfiés et des atrocités connues pendant la Shoah, ne relève pas d'une activité accessoire. Mais bien plutôt indispensable et... urgente.

 

ÉCHANGES PRÉCIEUX

 C’est l’un des grands avantages plaisants permis par le Club participatif de Médiapart : au gré des mois, années, se tissent des liens privilégiés et souvent renforcés grâce à la messagerie privée, avec d’autres abonnés. Au point que ces conversations finissent par insuffler la spontanéité d’échanger, matériellement, des ouvrages, des disques et raffermir non seulement la qualité de ces sérieux et aimables babillages, mais de considérer, même en ne s’étant pas rencontrés de visu, que l’Autre est un allié. D’autant plus précieux que l’enjeu primordial demeure l’intérêt partagé étroitement pour un domaine scientifique ou humaniste, esthétique ou philosophique.

 Ainsi fut fait, par exemple, grâce à François Corfdir qui n’hésita pas bien longtemps à m’envoyer un cd du groupe de musique dont il fit partie il y a quelques années et dont la qualité est absolument irréfutable.

 Ou de Marguerite. Aimable dame avec laquelle les premiers échanges furent contrariés par un dysfonctionnement provisoire des contributions – via les fils de commentaires – qui, l’été dernier, nous valut des échanges assez surréalistes. Mais finalement domptés et arrangés.

 Cette dernière m’a expédié deux livres qui, selon elle, sont fondamentaux et pour ricocher sur certains de mes billets de l’automne dernier. Suite à mon hommage consécutif du décès du poète Franck VENAILLE, elle me fit cadeau d’un opuscule que je ne connaissais pas : Cavalier/Cheval. J’y reviendrai dans un autre billet, ultérieurement. Car c’est plutôt l’autre livre dont elle me fit don, qui a retenu, jusqu’alors mon attention. Tout simplement parce que j’ignorais tout de son auteur et en particulier de ce livre : « Le Mal des Fantômes ».

 CONTEXTE REDOUTABLE

 Lequel est une sorte de condensé des écrits, des cinq livres de poésie écrits en français, les plus représentatifs de son auteur, Benjamin FONDANE qui laissa des instructions précises quant à cette organisation littéraire, via une lettre qu’il expédia à son épouse, depuis le camp de Drancy où il était prisonnier en 1944.

 L’ouvrage, publié chez Verdier, dans l'édition conçue par Patrice BERAY * et Michel CARASSOU, est enrichi d’une « analyse liminaire » (non d’une simpliste préface) de Henri MESCHONNIC, lui-même poète et auteur d’une traduction inédite de la Bible débarrassée des habituelles transpositions moralistes qui verrouillent et handicapent l’accès à une écriture hébraïque trahie ainsi bien trop souvent.

 On ne lit évidemment pas un recueil de poésie comme on le ferait d’un récit, d’un roman, d’une pièce de théâtre. Aussi, c’est avec bien des précautions autorisées par MARGUERITE et par MESCHONNIC que j’ai abordé ce territoire d’une île littéraire de moi totalement inconnue.

 Et j’ai saisi, je pense, l’importance d’un tel livre. Qui réussit à concilier le travail rigoureux de la langue, de sa métrique, du choix des mots, de l’organisation de ceux-ci sur la page pour transcrire une pensée en train de s’élaborer (non déjà pré-établie), une attention au monde même meurtri, même dangereux. En un contexte redoutable.

 FONDANE commence, comme le ferait n’importe quel écrivain confiant à la blancheur de ses premières pages, par cet aveu de naïveté toute consciencieuse :

 « J’étais un grand poète né pour chanter la Joie »

 aussitôt réprimée par la lucidité du constat :

 « -mais je sanglote dans ma cabine »

 pour se terminer (si l’on peut considérer que le livre, ici, "se termine" … ce qui n’est pas sûr) par ces mots :

 « Pourquoi appelais-je au secours ?

Et de quel     il, dans mon attente,

Tombait cette larme brûlante ? »

 Entre temps, et lisant avec la lenteur requise pour envisager tous les sens, tous les degrés de pensée, de sensibilité ainsi disséminés en ce beau brûlot, on retient, par exemple :

 « Et j’ai dit à mon propre espoir : Que me veux-tu ?

            Pourquoi me harceler sans cesse ?

Cette terre me plaît aux entrailles douces

Ce nuage d’été se pose sur mes yeux

            comme un sanglot de joie,

ces lignes qui descendent et montent – c’est le monde »

 ...

« Croyez-vous qu’il suffise de naître pour chanter,

                       et de mourir pour vivre »

 On cueille, ainsi, dans le déchiffrement d’une écriture neuve (tout auteur méconnu paraît vous proposer, s’il est valeureux, le chiffrement, à sa façon, du langage à nul autre apparié), des fulgurances. Même dubitatives, même provisoires : on reste saisi par l’usage rénové de la langue. Comme si les mots, assemblés ensemble pour la première fois, ne se contentaient pas de juste jouer aux cadences et sens inédits mais bel et bien de transmettre des impressions, des pensées personnelles et originales.

 FONDANE est aussi l’écrivain d’un fameux essai sur Arthur RIMBAUD et plaisamment intitulé « Rimbaud, le Voyou ».

 Quoi d’étonnant pour un amoureux jamais rassasié ni assez convaincu que le pouvoir d’agencement des mots, entre eux, pour peu qu’il s’abandonne au refus des grâces pré-établies et donc, forcément fallacieuses, est le seul territoire possible où se réfugier pour s’abriter d’un monde hostile, meurtrier.

 Paul CELAN ne renierait pas cette hypothèse.

Lui, CELAN, en compagnie d’Arthur RIMBAUD, Benjamin FONDANE, avec Charles REZNIKOFF, sont les poètes essentiels à relire, à faire lire découvrir, re-découvrir. A partager, voire imposer pour que recule, vraiment, la sinistre perspective des relents incultes antisémites qui signent le retour actuel d’une stigmatisation d’autant plus délétère qu’elle est incompréhensible et plus que tout, depuis toujours, inqualifiable et injustifiable.

(*): Patrice BERAY est l'auteur important, quoique discret, d'un blog, ici sur Médiapart.

 Benjamin FONDANE, Le Mal des Fantômes, liminaire de Henri Meschonnic, édition établie par Patrice Beray et Michel Carassou, éd.Non lieu, Verdier Poches, 2006.

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