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Billet de blog 15 mars 2020

QUAND LE MAÎTRE DES HORLOGES JOUE AVEC LA SALUBRITÉ PUBLIQUE

Alors que divers pays critiquent la gestion sanitaire de la crise due au COVID-19 en France, les exhortations du Premier Ministre à aller voter semblent irresponsables. Un jeu d'injonctions contradictoires qui brouille encore plus les relations d'un pouvoir avec une population qu'on infantilise.

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Le Président Emmanuel Macron ayant montré tellement de mépris à l'égard du peuple français, depuis plus d'un an (cf. ses réponses tardives et souvent surplombantes aux manifestations des Gilets Jaunes) qu'il ne peut guère, actuellement, espérer retrouver sa confiance. Même s'il croit que, depuis son intervention télévisée, il a éventuellement inversé la tendance.

Or, puisqu'il a joué trop souvent avec ce feu, ses manigances, mensonges et obstinations nous conduisent, désormais, vers des réflexes paranoïaques qui accueillent presque chacune de ses décisions avec beaucoup de réserves. 

Il a, entre autres, montré encore récemment son entêtement à vouloir apparaître comme le seul maître pour dicter, une à une les mesures restrictives de circulation, les ordres de confinement qui devraient être observés pour favoriser l'éradication du Covid-19: l'Italie a reconnu avoir agi trop tard, tandis que l'Espagne s'est résolue à un couvre-feu drastique. Et la Chine a montré que, tout au contraire, sans une stratégie conjointe de plusieurs mesures prises ensemble, sa propagation aurait été exponentielle.

Monsieur Macron nous a certifié dans son allocution de jeudi soir que des "experts scientifiques" se montraient rassurants quant à la probabilité d'une contamination effective lors du premier tour des élections municipales, ce dimanche 15 mars. Mais nul journaliste n'a osé demander le détail de ces assurances ni l'identité de ces pseudo conseillers: jusqu'où fallait-il faire crédit à ce chèque en blanc d'une certitude restée cependant bien vague? Si l'on ajoute à cette "crânerie" l'anecdote révélée, compte tenu des erreurs de transcription par écrit de son discours par le moyen de la vélotypie en bas des écrans diffusant l'allocution du Président, que le recours à cette technique avait été privilégiée parce que M. Macron tenait à rester jusqu'au bout le seul auteur de son discours y compris lors de sa prononciation hic et nunc et non figée à l'avance et donc transmissible au personnel chargé des sous-titrages, on s'aperçoit que ses agissements continuent de trahir les traits d'une personnalité arc-boutée sur son égocentrisme et adepte, surtout, de la posture continue "cavalier seul", de s'arroger tous les droits, y compris celui de jouer avec la santé publique. 

Son Premier Ministre n'est pas en reste. Lui qui a pris soin d'avertir au tout dernier moment, samedi, de l'interdiction aux commerces non indispensables (cafés, restaurants, discothèques, etc) d'ouvrir et de servir dès minuit. Décision prise, selon lui, parce que, à bien observer les agissements de la population, le manque patent de discipline de celle-ci pouvait aggraver la situation. Et, à lire divers quotidiens nationaux ou régionaux, force est de constater que, hier soir, bien des liesses et des rassemblements ont démontré qu'effectivement, les Français ont pris pour prétexte l'annonce de cette mesure, pour se rassembler et consommer davantage avant l'heure fatidique. "Que dé puérilités!" pourrait-on s'exclamer: elles sont, bel et bien le fait des deux côtés du manche. 

Sauf que la roublardise consistant à pointer la soi disant irresponsabilité des Français, alors que le gouvernement, dans le même temps, annonçait, au compte-goutte les restrictions de regroupement et de circulation, jusqu'à autoriser la tenue du premier tour des élections municipales, peut contribuer à dénoncer cette manie du pouvoir actuel à ne guère s'autoriser l'autocritique quand elle n'hésite pas à dénoncer le comportement d'une partie de son peuple. 

Cette posture digne d'un paternalisme avéré et maintes fois repéré finit par dépasser les limites et devenir insupportable, en plus d'être inique. 

Qu'attendent Edouard Philippe et Emmanuel Macron du résultat de cette première journée de vote? une abstention record (laquelle n'avait pas besoin d'un virus pour être encore plus large que celle des élections précédentes) qui masquera (mal) les choix et les tendances majoritaires des Français? une manière plus ou moins habile, en cas de défaite spectaculaire des candidats de LREM de minimiser l'impact de la défiance à l'égard du parti présidentiel? Pourquoi, à l'heure où l'extension de la pandémie est à prévoir, surseoir encore à la décision de maintenir ou pas la date du 22 mars pour le second tour.?

Voilà quelles sont, forcément, les réflexions et interrogations de bien des analystes politiques et même de bien des Français, à l'heure actuelle, pris entre des injonctions contradictoires qui contribuent ainsi à brouiller encore davantage les cartes et, surtout, à diviser encore davantage, si c'est possible, une population déjà déboussolée depuis des mois, et même une année entière, par des crises d'autoritarisme et des négligences à l'endroit des secteurs professionnels au bord de l'asphyxie (santé, justice, éducation...).

Voilà que, ce matin, dans le journal "Le Monde", des médecins conseillent de ne pas se rendre aux urnes. Désavouant ainsi, par là même les instructions du Premier Ministre et du Président de la République.

Que penser d'un Etat qui se montre à ce point si peu rigoureux, si approximatif dans la gestion sérieuse d'une pandémie qui se moque bien des pourcentages de contamination, de décès liés à son étendue progressive (combien de journaux, pour habiller leurs Unes, exhibent des graphiques   tendant à démontrer qu'en fonction des données démographiques, sur tel ou tel continent, on peut tirer telle ou telle conclusion quant à la dangerosité de ce nouveau Mal) ?

Lorsque un malade souffre ou qu'une personne court un grave danger, on sait qu'il ne sert à rien, souvent, d'exagérer l'étendue et la réputation du péril, pas plus que de faire semblant que la situation est moins sérieuse qu'il n'y paraît.

Sans être, bien sûr, le spécialiste d'aucun de ces domaines scientifiques et médicaux qui, seuls, peuvent et pourront, à l'avenir, réguler la pandémie, on peut cependant et sans verser dans l'excès de paranoïa qui inviterait à la seule défiance généralisée pour ceux qui nous gouvernent,   déplorer fortement que les deux principales personnalités politiques du moment, continuent, par l'illisibilité de toute cohérence dans le traitement de cette crise, à non seulement infantiliser la population, mais rajouter encore plus de craintes, de défiance à leur égard. Et cela est difficilement excusable.

Leur responsabilité sera entièrement engagée si, à force de contorsions, de mensonges et d'approximations purement stratégiques, l'évolution puis le bilan à venir de cette crise venaient à révéler, cette fois, de nouvelles et impardonnables incompétences.

Nota Bene: Il faut lire, sur d'autres journaux, les tribunes très pertinentes signées par Edgar Morin ou par Noël Mamère, par exemple: ils font partie de ceux (bien rares) qui ont pris un peu de hauteur pour suggérer en quoi cette nouvelle crise est le symbole de l'inaptitude avérée, désormais, de notre système outrancièrement capitaliste et marchand, et à quel point il s'avère véritablement... létal.

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