Le Président, son Passe-Culture, la main velue et l'usine à distraire

On sait que le gouvernement s'apprête à tester, très vite, au deuxième trimestre de cette année, le dispositif "PASSE CULTURE" dans certains départements. On peut regretter qu'il n'ait pas laissé le temps ni l'occasion aux principaux intéressés d'argumenter en sa faveur ou de prévenir des inconvénients et des fossés nombreux qu'il pourrait encore creuser: entre Art et Loisirs. Ou les territoires.

 Emmanuel MACRON l’avait assuré : l’octroi d’un Pass-Culture serait mis en place sous sa gouverne, il faisait partie de ses cadeaux alléchants de campagne électorale.

Aussitôt promis, presque aussitôt fut fait : La ministre Françoise Nyssen a annoncé, début mars, que le Passe culture sera crédité de la somme de 500 euros pour les jeunes de 18 ans, sous forme d’une application mobile. Et elle n’hésita pas à qualifier de « révolutionnaire », cette mesure, autorisant à l’apparenter à un véritable réseau social culturel innovant. Donc, ni chèque ni carte cadeau. Et conçu pour « combattre les inégalités dans l’accès à la culture en cassant les barrières financières et sociales ».

CULTIVER, DISTRAIRE, DIVERTIR...

Considérant que des initiatives identiques existent déjà dans certains départements, la Ministre de la Culture qui évoque aussi celles prescrites par l’Etat, via les accès gratuits aux musées (par exemple),  souligne que cette idée neuve permettra de donner à l’usager les moyens d’être autoprescripteur, de se diriger vers l’offre de son choix, publique ou privée, sans distinction. ». Cela ne ressemblerait-il pas à un discours rôdé à effets de communication garantis, conçus par des technocrates? 

 Car, et c’est bien là où le bât blesse la sensibilité et l’incrédulité de certains dirigeants culturels publics ou les pédagogues attachés à ce qu’un étudiant sache connaître la différence qui existe entre une production (de spectacle, de film, de concert) qui relèverait du divertissement et une autre dont la préoccupation est davantage de cultiver, élever le goût de la jeunesse vers des œuvres à plus forte dimension artistique ou spirituelle: est-ce à l’Etat de se mêler aussi précisément de l’orientation des citoyens vers ce qu’il estime pouvant relever du champ culturel ? d’être à ce point interventionniste en rémunérant (même indirectement) les adolescents pour qu’ils choisissent entre la séance d’un blockbuster programmé dans leur quartier ou un spectacle de danse au Théâtre de leur ville ? N’est-ce pas courir le risque de davantage, encore, faire profiter des entreprises qui ont des intérêts nettement plus mercantiles que les opéras, centres chorégraphiques et dramatiques nationaux ou les festivals, les musées nationaux, départementaux ou régionaux ?

 On peut aussi s’effrayer, - si on ne veut pas être simplement alarmiste mais seulement prudent- à l’avance, de l’utilisation qui sera faite des données numériques ainsi recueillies qui offriront sur un plateau l'information plus ou moins imparable que tel domaine culturel est largement plébiscité plutôt que tel autre – et ainsi, orienter les prochaines politiques artistiques en fonction de ces critères ?

 La Ministre de la Culture fait-elle semblant de ne pas distinguer des œuvres majeures et d’intérêt public propres à enrichir les connaissances et l’appréhension artistiques des citoyens et des œuvres plus éphémères et dénuées de toute visée autre que de « distraire »  ? Qu’un livre de Marc Lévy, Katherine Pancol, Amélie Nothomb ont aussi une autre ambition que celles d’une Elfriede Jelinek, de Franck Venaille ou de Marguerite Yourcenar ?

 Bien évidemment, le loisir n’a rien d’une pratique honteuse – loin s’en faut- mais il est difficile de continuer à admettre que la contemplation d’une œuvre ou la familiarité relative qu’on peut entretenir avec celle-ci, si on prend le temps de la connaître, la déchiffrer vraiment, obéit aux mêmes réflexes que le besoin de s’adonner à un sport ou passer un temps agréable devant un film aux visées franchement commerciales. Mais l'origine étymologique du verbe "distraire" (et son avatar principal: divertir) est "démembrer, séparer". Ce n'est pas moi qui l'invente, c'est, entre autres passionnés de la langue, Bossuet. 

CONFUSIONS INOPERANTES 

 Dans les années 80, des penseurs et même des chercheurs scientifiques pouvaient bien écrire des vœux légers tels que « Je souhaite une culture faisant l’école buissonnière, le nez barbouillé de confiture, les cheveux en broussaille, sans pli de pantalon et cherchant à travers les taillis de l’imaginaire le sentier du désir. » (1) . Car c’était encore une période où la considération pour l’Art et la Culture, même déniaisés pour ceux qui s’en sentaient encore trop éloignés, ne laissait la place qu’à peu de doutes (il en fallait cependant).

 Or, la confusion progressive et de plus en plus étanche entre « art », « culture » et « loisir » a gagné tant de terrain au point de ne pas toujours inviter les publics à les distinguer, qu’il deviendrait plus urgent, plus nécessaire de consacrer des budgets au renforcement des infrastructures et aux embauches de personnels éducatifs et artistiques, d’aides renforcées à des dispositifs inventés pour faciliter l’accès aux œuvres et à leur compréhension, qu’une si simple et technologique « révolution » vantée comme un « produit miracle » ou un onguent pour panser les plaies de l’inculture.

On n’est pas loin de constater en effet, comme l’a si bien signalé Imre KERTESZ qu’il peut exister comme une sorte d’adéquation entre : « Totalitarisme et théâtre : corrélation latente depuis longtemps. Le théâtre comme usine à distraire. Le public dégradé à l’état de masse. Le plaisir esthétique aliéné comme jouissance et plaisir d’un public transformé en masse : on n’apprécie pas le contenu poétique, mais la ruse et la technique mises en œuvre pour nous dominer. La main velue qui noie sa victime dans du sirop. L’esprit de la comédie donne naissance à la terreur. » (2) .

Il est entendu que l’écrivain hongrois usait sans doute du mot « Théâtre » comme il aurait pu tout aussi bien parler du Cinéma ou des Arts plastiques. Mais le substantif Théâtre a le mérite de filer la métaphore qu’il poursuit, puisqu’il parle de « l’esprit de la comédie ». Et du processus de duperie que l’art dramatique s’ingénie à décliner sous ses divers Masques.

PAS SEULEMENT DES PREOCCUPATIONS D'ORDRE ECONOMIQUE

 S’il ne serait pas raisonnable de dédaigner tout moyen facilitant une plus grande ouverture d’esprit à des représentations fictives mais artistiques auprès du plus grand nombre, on aimerait, autant que faire se peut, que les méthodes empruntées pour réussir cette gageure, ne soient pas, une fois de plus, inféodées aux seules préoccupations économiques.

Il y a longtemps, nous semble-t-il (et même sans avoir la nostalgie des prophéties emphatiques prononcées par André MALRAUX dans ses célèbres discours) qu’aucun texte valide de véritable déclaration d’intention à propos de l’Art et de la Culture n’a été écrit, lu ou parlé par les gouvernements successifs depuis la fin des années 90.

 Là n’est sans doute pas non plus l’urgence, mais on a du mal à cerner (les discours ne sont souvent, sauf exceptions que des slogans du type "demain, rasage gratis"), les intentions de ce gouvernement pour rendre cohérentes les déclarations tout à trac qui sont faites, ici ou là, en faveur de la défense des artistes, de l’éducation artistique. Le puzzle ainsi imaginé a du mal à dessiner une image homogène.

 Sans compter que, comme cela a été déjà exprimé, on peut craindre aussi que la mise à disposition généralisée et sans distinction aucune entre les différents étudiants ou assimilés, contribuera à renforcer encore davantage les inégalités. Inégalités des moyens mis à disposition, selon les territoires, puisque certains sont largement ourlés par des franges de salles de spectacle, de bibliothèques, de cinémas art et essai, tandis que d’autres accusent une privation sinon totale du moins notoire, de ces mêmes atouts. Que, par ailleurs, dans les familles déjà à l'aise avec les propositions culturelles et celles qui s'en sentent exclues, les choix risquent fort d'encore accentuer les écarts. Il a été d'ailleurs aussi prouvé que dans certains départements, les octrois de Chèque-Culture n'ont pas décomplexé des lycéens au point d'utiliser une partie de ces moyens pour franchir la porte des institutions artistiques. Si ce n'est pas là la preuve qu'un simple porte-monnaie (même virtuel) n'est pas la solution enviable pour inciter des jeunes à outrepasser ces obstacles ineffables, c'est qu'on se contente comme trop souvent, depuis quelque temps, de se satisfaire de décisions qui sont cautères sur jambes de bois plutôt que soins palliatifs efficaces pour guérir souffrances ou inconfort d'existence mise à mal puisque dénuée de toute aubaine de grandir en fréquentant des contrevenants au goût commun ?!

 La République en Marche aurait-elle du mal à avancer dans les sentiers pentus, étroits (par définition) qu’il faut apprivoiser pour atteindre, sinon les sommets - là où, précisément « il n’y a pas de siège pur » dixit le poète René CHAR (3) - , où se trouvent réunis les premiers de cordée si chers à la méritocratie macronienne, mais progressivement des monts, des dunes d’écrits, de dvds cinématographiques, des ouvrages d’art érigés en barrages efficaces contre l’esprit de barbarie, la désinformation, voire… l’analphabétisme ?

 Notes: 

 (1) : Henri LABORIT, Eloge de la fuite, Folio-éditions Gallimard, 1983.

 (2) Imre KERTESZ, Journal de galère, 1992, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, Actes-Sud, 2010.

 (3) René CHAR, J’habite une douleur in Fureur et Mystère, 1962. La phrase exacte est (il s'agit d'un poème en prose): "Qu'est-ce qui t'a hissé, une fois de plus, sans te convaincre? Il n'y a pas de siège pur". 

 

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