Chanson - Gilbert LAFFAILLE (1) - Nettoyage de printemps

Ex professeur de Lettres qui s'est risqué, ensuite, à une vie bien plus précaire d'auteur-compositeur-interprète -après de nombreux voyages à l'étranger-, Gilbert LAFFAILLE est un poète qui manie à la fois le verbe un peu acerbe et les envolées parfois lyriques. Revisiter son répertoire - même rapidement - se doit d'être un plaisir pour constater que ses chants sont intemporels.

De circonstance pour beaucoup d'entre nous, alors qu'on s'ébroue à peine des sommeils lourds de l'hiver qui a voulu se prolonger au-delà du raisonnable, Nettoyage de printemps (qui offrira à son album de 1978 son titre éponyme) est une chanson impeccable pour rendre compte de l'univers de LAFFAILLE. La précision des détails en trompeuse apparence naturaliste dissimule à peine, mais à dessein, la rêverie obstinée d'accueillir, en un lieu rénové par ses soins, une âme en butte et lutte éprouvées par le joug de la solitude... comme la sienne.

Charpentée comme une organisation dont la minutie oserait prétendre régler tout, la chanson liste les tâches ménagères auxquelles son auteur se prête pour séduire une éventuelle candidate à la vie à deux. 

Car s'il commence à traquer les paperasses et la crasse dans tous les coins, après avoir vidé les armoires, les tiroirs, c'est bel et bien pour libérer de la place (bien que vivre à deux présente le risque qu' on s'attache, on se bouffe, on s'étouffe, on s'éteint) , mettre au ban les anciens hebdos et bouquins devenus aphones. Bref, remettre les compteurs à zéro. Et surtout, ouvrir les baies largement et longtemps, aérer, battre tapis et lits nids à poussières. Avec l'option comprise dans cette entreprise de ravalement de l'espace, de balayer le passé, nettoyer sa tête, faire fuir araignées et sales bêtes . La poésie du glissement sémantique habile qui consiste à raccorder le substantif "passé" au mode impératif "passez donc" est inédite et éloquente: elle est même un résumé idéal de la tonalité de la chanson, aidée en cela par une musique qui alterne la mélancolie des sons d'un piano lui conférant un poids de tristesse tue par pudeur, puis le velours lourd de violons et la légèreté de percussions qui se chevauchent ou se relaient subtilement. Cette musique, tantôt discrète, tantôt insidieuse, semble lumineusement vouloir s'élever comme poussières de pollens essaimées dans l'espace pour, finalement,  retomber en notes mineures. 

Le nettoyeur de printemps ayant décidément de la suite dans les idées et en son projet, liste ensuite - après avoir ôté tout l'accessoire des jours anciens - les travaux de rénovation de son (for) intérieur désormais en friche: les vieilles tapisseries enlevées, les murs peuvent être lessivés et se voir appliquer sur leurs surfaces six couches de couleur blanc cassé, coquille d'oeuf (on notera, à l'occasion, là encore, le jeu de mots discret qui coagule l'idée d'un oeuf brisé à la représentation de son blanc et de sa gangue, auxquels ripostera en écho sonore le leitmotiv du "neuf/noeuf" ). Tandis qu'il rassure son monde en constatant que, finalement, il a tout le temps, tout l'av'nir, des loisirs...

Fissures rebouchées, enduits posés, le rénovateur se surprend même à parler tout seul à un- e quelconque complice qui semble tarder à venir: ça sent bon, attention, c'est pas sec, c'est tout frais (comme les oeufs?). 

En ce printemps assombri par une actualité quotidienne qui ne rafraîchit pas vraiment les idéologies de Mai 68 mais présente au contraire la volonté d'un gouvernement de réfréner toute initiative visant à leur réfection, il est bon de ré-entendre, même pour le fantasmer, l'espoir d'un authentique Nettoyage qui aurait pour avantage de traquer les sales bêtes du libéralisme économique envahissant.

Sans le deviner, Gilbert LAFFAILLE, il y a 40 ans maintenant, écrivait cette chanson pour ne pas décourager nos voeux d'une société qu'on pourrait rénover si l'on se décidait à trier, jeter, classer ses décombres pour faire place nette à d'autres manières modernes de vivre ensemble plutôt que chacun dans son périmètre étriqué.

Je t'attends, je t'attends, je t'attends, je t'attends, qu'est-ce tu fais? psalmodie, en franc-tireur, LAFFAILLE. Sur un ton qui n'est jamais reproche déguisé mais véritable défi aimablement chanté à l'égard de celle/ceux qui manquent à l'appel. Apostrophe digne qu'on pourrait, cette fois, véritablement adresser à la société française dans son ensemble. Afin qu'elle sache que ceux qui semblent s'insurger contre elle ne le font que pour l'inviter elle aussi à participer à un véritable chantier pas seulement utopique mais bien plutôt et surtout... responsable ?...

Gilbert Laffaille - Nettoyage de printemps © ZouALaCampagne

Gilbert LAFFAILLE - Nettoyage de printemps (1978)

Je t'attends, je t'attends, je t'attends, je t'attends, je t'attends, je t'attends
Qu'est-ce tu fais?

J'ai vidé mon armoire, jeté mes vieux paquets
Mes classeurs d'idées noires et de photos ratées
Traqué dans tous les coins, les paperasses et la crasse
Les hebdos, les bouquins, je t'ai fait de la place
La place, la place, l'espace, comment faire, dès qu'on s'aime,
Quoi qu'on fasse, on s'attache, on se bouffe, on s'étouffe, on s'éteint.

Je t'attends, je t'attends, je t'attends, je t'attends, je t'attends, je t'attends
Qu'est-ce tu  fais?

J'ai laissé tout ouvert, aéré les tapis
Et j'ai battu mon lit, ce grand nid à poussières
Chassé les araignées, aspiré les sales bêtes
Nettoyé dans ma tête, balayé le passé
Passé, passé, passé, passez donc, c'est l'printemps, j'ai tout l'temps
Tout l'av'nir, des loisirs, tout mon temps, je t'attends.

Je t'attends, je t'attends, je t'attends, je t'attends, je t'attends, je t'attends
Qu'est-ce tu  fais?

J'ai lessivé les murs, enl'vé le vieux papier,
Rebouché les fissures, enduit, gratté, poncé
Refait toutes les peintures, blanc cassé, coquille d'oeuf
Six couches pour que ça dure, oh, ça sent bon le neuf
Le neuf, le neuf, le neuf, c'est tout bon, c'est laqué, c'est joli
Ca sent bon, attention, c'est pas sec, c'est tout frais.

Je t'attends, je t'attends, je t'attends, je t'attends, je t'attends, je t'attends
Qu'est-ce tu fais?

Je t'attends.

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