Chansons d'Eté 1/ "Belle abandonnée" - Brigitte FONTAINE

À chaque jour suffit son chant. Et quand les beaux jours se vivent, on aime en décupler la chaleur et la saveur par quelques airs qui marqueront une saison toujours trop tôt filée. A (ré) écouter matin ou soir, selon l'humeur et le rythme.

Commençons par la fin ou presque. Quand la mer désormais lointaine et enragée sous un ciel de pluie, vient de détruire tous les châteaux de sable patiemment cuits à la fournaise. Puisque, de toute façon, un peu de nostalgie mâtinée de mélancolie ombrageuse viendra voiler le sillage d'une centaine de jours vécus avec des soleils en zénith: autant se préparer, aussi, au coup de sifflet qui marquera la fin des plaisirs de prairies rougeoyantes dans les flacons des crépuscules presque transparents, d'horloges déréglées à dessein pour allonger le temps de sieste.

L'humeur en berne rare de l'artiste Brigitte Fontaine l'a prédisposée, l'année 1995, pour son excellent album "Genre humain", à tenter de décrire à la fois la sensualité et la cruauté du souvenir visant à l'universel des étés effilochés d'enfances.

Voix traînante comme alourdie par les assauts d'une canicule acide, articulation parfois très appuyée comme essayant d'interdire à la torpeur de signer une victoire facile, ode simplement vêtue d'un piano qui ne la ramène guère, l'égérie d'Higelin (et de bien d'autres) psalmodie des regrets qui se conjuguent naturellement au passé décomposé. Comme pour une soirée diapositives au retour d'un exil estival, elle fait défiler, tour à tour, des paysages, des couleurs en palette aux tons passés (forcément), course folle et goûter au mitan d'une journée à peine née, sitôt épuisée: Fontaine sait habiller comme personne l'enfance qu'elle pare de préférence des oripeaux splendides car originaux qu'exige toute métaphore filée.

Car qui d'autre que l'enfance, le temps réputé béni de l'insouciance et des jeunes années, que cette "Belle abandonnée"? laquelle pourrait tout aussi bien ressembler à la porcelaine rayée d'une vieille poupée négligée dans des poussières de malle ou de cave mal aérée.

Brigitte Fontaine feint la presque stratégie de l'humeur nostalgique: lucide, elle insiste beaucoup sur des images mortes, sur des postures figées, des chimères presque lugubres: "Infante fardée pour quelque intermède, Duègne grisée dans son tutu raide": l'énergie rappelée auparavant des "courses au milieu des buis" quand, chez des pages ou des Robinson, qu'on devine agités au point de faire frissonner la nature, "le sang sifflait" a été un autre jour interrompue pour devenir un trot de "cheval lourd et fatigué". Les couleurs, rassurantes, puisque dotées de qualités humaines (Vert pâle adoré, vieux rose béni, Ocre doux aimé, cramoisi chéri) ont été ternies et le "grand jardin sauvage", tel le carrosse de Cendrillon devenu citrouille,  a laissé place à des "rues cendrées".

Entre phrases courtes purement nominales qui offrent des valeurs ouvertes d'intemporalité et d'autres, que les verbes, au contraire, clouent au pilori d'une mémoire déchiquetée, Brigitte Fontaine dramatise bel et bien sa chanson en son milieu: au jus des fruits du goûter et aux mouvements frissonnants, succèdent tout à coup l'évanouissement de "la chaleur" qui "se calme" et l'arrêt des goutelettes de "sueur" qui "sèche". Admirable concision qui évoque l'aphasie de l'âge avançant redouté.

Sauf erreur ou omission, aucune autre chanson, dans un répertoire français reconsidéré pourtant très largement, n'a su aussi poétiquement (le texte pourrait être simplement édité sans musique) et, surtout, subtilement, superposer, à l'instar de deux diapositives entrant accidentellement en collision dans leur boîtier, le sucre de la pulpe douce de l'enfance à "l'ombre rèche" d'un monde devenu "désert bouillant" décidément trop vite...

Belle Abandonnée - Brigitte Fontaine © coloo

Belle abandonnée
Au désert bouillant
Tu m'as fait pleurer
Quand j'étais enfant
Vert pâle adoré
Vieux rose béni
Ocre doux aimé
Cramoisi chéri

C'est l'après'midi
Encore en été
Et l'on se relit
Les yeux dilatés

Grand jardin sauvage
Rempli de frissons
Pour les anciens pages
Et les robinsons
Ah comme on courait
Au milieu des buis
Ah comme on aimait
Les goûters de fruits

La chaleur se calme
Et la sueur sèche
Un souffle de palme
Rase l'ombre rêche
Infantes fardées
Pour quelque intermède
Duègne grisée
Dans son tutu raide
Cheval attelé
Lourd et fatigué
Dans les rues cendrées
Des étés passés

Et le sang sifflait
Dans les courses folles
Les enfants brillaient
Amour sans paroles

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