"Pourquoi des Poètes ?" 5/ Le Visiteur qui jamais ne vient

Hölderlin lança le défi: "À quoi bon des poètes en temps de détresse ?" dans son élégie "Pain et Vin" . Choix non pas anthologique et évidemment surtout pas exhaustif, de quelques textes, connus ou pas, pour se rappeler comment certains ont, par la Poésie, défié, décrit de rudes épreuves et des combats humains.

Pour Roger MUNIER (1923-2010) et d'autres, la poésie ne véhicule pas que des images plus ou moins fugaces et subjectives par des agencements de mots convoqués ensemble pour former des textes éloquents ou opaques à notre entendement. Elle peut et doit aussi prêter sa main claire à la philosophie. Écrivain mais aussi traducteur (de Kleist, Rilke, Octavio Paz, mais d'Heidegger surtout, qui devint son ami et à qui il fit rencontrer René Char), il conçut divers ouvrages critiques ou poétiques pour mieux aider à l'appréhension du réel,  grâce à des rapprochements de notions qui privilégient le paradoxe. A l'instar de l'auteur des Matinaux, qui réconcilient les contraires au lieu d'en maintenir les distances trop souvent entretenues par une vision manichéenne du monde. Dans son Visiteur qui jamais ne vient, il tente de traquer une vision ontologique de l'humanité en distinguant formes et essences de l'être-là. Comme pour Pascal, il constate que l'Homme a tôt fait de fuir, constamment, le lieu confiné de la chambre et, avec Schopenhauer, que ce qu'on espère se doit de rester toujours dans ce trouble désir de vouloir, avant que de posséder ou d'obtenir satisfaction de nos expectatives. "Le Visiteur qui jamais ne vient est le tissu même de nos jours", prévient-il dans un très court texte en préface à son livre. 

 

 (...)

 Le réel étrangement s'interpose entre nous-mêmes et le réel.

 Moments de grâce où les choses soudain se délient, s'expliquent l'une par l'autre, prennent sens l'une par l'autre. Non sans doute en soi, mais bien l'une par l'autre.

 Que parlent d'abord les nuances les plus fugaces, comme ces traces luisantes que laisse le soleil bas touchant les fûts mouillés des arbres, dans la forêt d'hiver.

 Reste en-deçà de l'approche. Tout se lève en cet en-deçà.

 Il ne faut pas désirer la rose pour l'atteindre. Ne pas même la regarder, pour la voir.

 Tout n'est au fond qu'à mi-chemin. Mais il faut faire avec un soin extrême cette moitié de chemin.

 Cela n'est proprement ni caché, ni visible.

 Qu'est-ce qui se reflète dans le miroir quand on n'y va pas voir - pour n'y trouver que soi ou la vue des choses, qui n'est que la vue qu'on en a ?

 Si tu mets ton image dans le miroir, il cesse d'être miroir, il n'est que toi. Pour que le miroir reste miroir et pur reflet, ne mets pas d'image dedans.

 Quand je pense à moi dans le passé, ce n'est pas à moi que je pense, c'est à du passé.

 Le sentiment que j'ai d'être n'est pas le même que celui que j'ai de ce que les choses sont. Il est comme celui d'avoir toujours été.

 J'ai compris, cette nuit, quelque chose d'essentiel en rêve et je ne peux me rappeler quoi.

 Laisser venir l'ombre dans la pièce, en fin de jour, jusqu'à n'y plus voir, pour éprouver lentement ce qui vient. Pour l'éprouver dans sa venue et comme cette venue: l'obscur, et beaucoup plus que l'obscur.

 Qui suis-je, lorsqu'une pensée profonde me visite et que je m'attarde sur elle, recueilli, les yeux fermés ?

 Ce point d'où part le sommeil en moi, la porte de conscience: coeur de toute création et du rêve, comment le rejoindre autrement qu'en défaillant.

 L'enfant ne sait pas qu'il voit - et ainsi ne voit pas. L'homme sait seulement qu'il ne voit plus.

 Quelle place tient en moi tout ce que je ne connais pas, sur moi-même et en soi ? Ce que je ne connais pas me tisse autant peut-être que ce que je connais.

 Ne parle pas de toi. Tu n'es que le lieu d'un passage. Traversé, venteux, ouvert.

 Le bois ne sait pas qu'il est violon. L'homme sait qu'il est homme, mais ne se sait pas le sachant. L'homme est homme comme le bois est violon. 

 Bien plus encore que sa chambre, l'homme fuit le . Tout lui est bon - aller, venir, partir, se distraire - pour ne pas se sentir . Là, pourtant est le seul lieu, de saisissement, d'étrangeté, presque d'horreur, où tout peut commencer.

 La suite d'aujourd'hui, c'est hier, non demain.

 Outre moi-même, il y a moi.

 J'attends quelqu'un. Il tarde. Ce ne sera plus le même, ni moi, s'il vient lorsque la nuit sera tombée.

 Venue du sud, une mince nappe de brouillard chemine sur les prés, comme un vivant.

 

 (...)

 

Roger MUNIER, Le Visiteur qui jamais ne vient © éditions Lettres Vives, Paris, 1983.

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9782903721053-1-75

 

illustration: Odilon Redon, proposée par le site https://arbrealettres.wordpress.com

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