Folles nuits de Couvre-Feu

Le rêve dans nos sommeils, dit-on, se sert souvent de nos projets différés, avortés, espoirs déçus et tente de les catalyser, voire de les exorciser. Et il me semble n'avoir jamais autant rêvé ou en tout cas m'être à ce point souvenu de mes songes, au matin, que depuis cette dernière quinzaine. Je n'ai noté que ceux qui troublaient durablement mon éveil.

Quand je me réveille, tous les rêves sont rassemblés autour de moi, mais je me garde bien de les approfondir. Au petit jour, je gémis, la tête dans les coussins, parce que tout est perdu pour cette nuit. (Franz Kafka, Journal, année 1911).

Afin de ne pas consigner les rêves séparément, j'ai pensé plus confortable pour le lecteur de les assembler comme en un collage. J'ose croire qu'ainsi mis bout à bout, ils feignent de dessiner quelques obsessions, motifs de frustrations, désirs inachevés qu'il n'y aura pas lieu d'analyser sauvagement. Notre psychisme trouve toujours le moyen de dégager quelques lieux et raisons de liberté volées, voulues, afin que nous n'étouffions pas par la réprimande sociale et l'oppression de consignes trop sévères...

Quel est le rôle de notre imaginaire lorsqu'il est durablement entravé? force est de constater qu'il agit comme une substance organique: ainsi en est-il du "membre fantôme": quand quelqu'un doit se résoudre, pour écarter le risque d'une gangrène, à se dispenser d'un bras, d'une jambe, la mémoire du membre ainsi coupé reste puissamment opérationnelle, au point que le corps qui l'a perdu, le ranime, malgré le sacrifice, dans un effet de sensations physiques encore plus nettes qu'auparavant. Et vous, est-ce que ce couvre feu perturbe aussi votre usine à rêves ?

 

 Folies, ces treize dernières nuits qui s’enchâssent, l’une après l’autre, dans un rythme de manège où les rêves sont débridés. Treize nuits surpeuplées de chimères que le lent éveil, aux premières heures diurnes, retient mystérieusement plus qu'à l'habitude. Est-ce que le couvre feu en serait la cause ? l’empêchement durable de ne pouvoir agir, aller à sa guise, à la rencontre, vaquer aux occupations prosaïques et dérisoires, en compagnie ?

Toujours est-il que, certaines aubes précoces, l’oreiller principal se froisse vite ou même fait baigner ma nuque dans une légère buée de transpiration nocturne qu’il absorbe en marquant davantage ses plis.

D’où vient qu’au matin je reviens comme de croisade après m’être échauffé très fort avec quelques acteurs noyés eux-mêmes dans des touffeurs de verdure luxuriante – le rêve s’ingénie ainsi à me dissimuler leurs visages afin que je ne me trouble pas de savoir qui il convoque jusqu’en songe. Des frises de décor alignent en horizontalité infinie des tigres de papier mais en relief, tandis qu’une improbable bande son fait rugir leur fauvisme de faux folklore.

Il y a des disputes dans des coulisses ou dans les rues quand je sors – toujours en rêve – et qu’aveuglé par un violent coucher crépusculaire de soleil vert violent je me voile les yeux d’un tissu blanc pour faire taire la trompette de tramways bondés passant à deux centimètres de moi, si près que des mains m’enlèvent et m’éloignent du trottoir. Lequel trace alors le bouillonnement d’écume d’une mer narquoise.

Repassent, reviennent, les acteurs de tout à l’heure : ce sont les mêmes qui, à présent, chaloupent dans les grandes eaux, masques de fer posés sur leurs visages qui se liquéfient.

Des étreintes sexuelles, des embrassades goulues sur des bouches inconnues stupéfient mon ennui tandis que des râles forment une chaîne d’échos qui reprennent le rythme tonitruant des klaxons de tramways.

La stridence d’un chant de merles occupe alors soudainement tout le rêve comme une entracte inopinée (je saurai, plus tard, que, réellement, des oiseaux sont venus se poser sur le rebord d’un de mes balcons lorsque j’approcherai de la fenêtre de la chambre et que mon ombre approchant d’eux fait s’étourdir comme une chorégraphie réglée, cet aréopage de volatiles venu trouver là refuge de fortune mais aussi parce que je ne manque jamais de laisser à leur intention une écuelle d’eau afin qu’ils s’abreuvent en journée).

illustration: Giorgio de Chirico tous droits réservés illustration: Giorgio de Chirico tous droits réservés

Et le voyage n’est pas fini. Des trains aux tôles froissées éventrées laissent apparaître fantômes de voyageurs aux peaux si sombres qu’on les confond avec la rouille des wagons. Un ami devenu chauffeur de taxi depuis deux ans me hèle et m’apprend que sa voiture de fonction s’est envolée, il a l’air heureux de cette catastrophe.

Plus tard les merles sont derrière des paravents de vitrines en boutique et protestent avec fracas.

Je sors d’une barque qui tanguait sur l’étang (la mer d’une séquence précédente de songe semble s’être réduite) et je glisse à nouveau vers mon lieu de travail. Le théâtre est condamné des pancartes le disent confusément tandis que des amas de planches barrent son entrée mais elles arrondissent leurs angles aigus et menaçants afin que je les franchisse sans dommage. Je veux aller dans la salle, où le public, paraît il, s’impatiente mais le chemin pour la rejoindre n’en finit pas. Je marche comme si j'étais dans une voiture et je vois défiler des panneaux que je n'ai pas le temps de déchiffrer. Et, quand je crois y être parvenu, force m’est de reconnaître que c’était supercherie.

Il n’y a rien d’autre, dans cette salle, que le spectacle gris d’une rue quelconque.

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