Retour sur le mouvement social 2017

Le mouvement social de 2017 a mis en évidence les dysfonctionnements mais aussi des contradictions internes de la société guyanaise. Vue de la métropole, la situation a dû paraître incompréhensible. Pour légitime qu’a été le mouvement, sa méthode été largement critiquée. Retour sur deux mois de grèves.

Que les raisons d'un mouvement social existent, qu’elles soient légitimes, que la Guyane nécessite des changements, que les conditions d’existences soient à la limite du supportable et que ce soit loin d’être un exemple vertueux en Amérique latine, personne ne peut le contester.

Pourtant, le mouvement a été difficile à comprendre parce que chaque groupe avait ses préoccupations. Il a rassemblé des personnes dans la contestation, mais les intérêts exprimés n’étaient pas les même. Impossible de définir une unité dans ce qui s’est passé.

Les collectifs amérindiens.

Un exemple significatif, les collectifs amérindiens ont rejoint le mouvement trois jours après le début, ils l’ont aussi quitté désabusés quatre jours avant. Parce que les autres collectifs ne prenaient pas leurs intérêts en compte.

Une habitude communautaire quotidienne et qui se manifeste encore lors d'un mouvement social proclamant un changement.

EDF

Ça a commencé un mardi avec EDF. Avec un collectif qui s’appelait les Iguanes. La raison, quelques années avant, une coupure électrique avait eu lieu à cause d’un iguane.

Les coupures électricité, c’est une histoire récurrente. Était-ce la raison de leur mouvement ?

Les 500 frères

Pour certains commentateurs, il aurait s’agit d’une manif de droite. Le thème de l’insécurité agité par des groupes cayennais milite en ce sens. Alors que les 500 frères s’étaient autoproclamés figure de prou et étaient désignés comme des héros sur des meetings populaires, leurs méthodes musclées interrogent. Le collectif a reçu de vives critiques dans l’ouest Guyanais.

Propos d’un propriétaire de carbet à St Laurent : « Être solidaire, moi je veux bien, m’enfin quand tu as quatre gars cagoulés qui arrivent chez toi et s’étonnent que tu sois ouvert, limites avec des battes de base ball, moi j’appelle ça des bandits, je suis désolé. Une personne avec une cagoule, qu’est ce que c’est sinon ? Tu veux pas qu’on voit ta gueule, tu as quelque chose à te reprocher ?

Pour leur propos sécuritaire poussant à la violence («un voleur mort est un voleur qui ne vole plus») et leurs visages cagoulés, ils continuent de susciter beaucoup de scepticisme.

Le blocage en longueur

Les routes interrurbaines, les écoles, les services ont été bloqués. Impossible de rejoindre les villes, de faire fonctionner les écoles, etc. Les entreprises fragiles ont fait faillites. Ce sont les usagers qui ont été pénalisés. Cette situation a duré deux mois. Cette situation a-t-elle affecté des décideurs situés à 8000 km ?

Le centre spatial a été bloqué puis très vite débloqué. C’est bien la preuve que le lieu est stratégique et le reste cyniquement oublié. Toute l'année

La prochaine fois.

L’historicité du mouvement prête à sourire. Les mouvements sociaux reviennent de manière cyclique, mais la situation ne semble pas évoluer. Les deux derniers dateraient de 97 et de 2008. L’absence de changement significatif finit par décrédibiliser ce type de mouvement.

Quels sont les dangers qui guettent le prochain mouvement social ? Est-ce le seul levier d’action ? Qui peut croire qu'un mouvement temporaire va changer des habitudes profondément ancrées ? 

Témoignage

«  Saint Laurent du Maroni, Guyane, 25 mars 2017

Aujourd’hui, tout est bloqué, c’est à dire toute les routes. Impossible de circuler ou de sortir de la ville. Ça a commencé mercredi dernier, et apparemment, c’est jusqu’à mardi prochain. Impossible de faire ses courses, prendre de l’essence, se balader, tout ces trucs de la vie quotidienne. Impossible d’aller travailler. Toute les écoles sont fermées. Les enfants ne sont pas en vacances mais pas scolarisés non plus. Un espèce d’entre deux propice à s’ennuyer à la maison.

Au départ, il s’agissait de revendications d’EDF. Il y avait plusieurs rumeurs. Comme tout les outils de communications (internet, journaux, routes) fonctionnent très mal en Guyane, impossible de savoir précisément qui de quoi. Une revalorisation des salaires couplés de meilleures conditions de travail. Les revendications classiques pour faire gros.

De fait, le réseau témoigne d’instabilités de tensions. La lumière vacille. Des quartiers entiers peuvent passer en surtension : les appareils crament, ça sent le plastique brûlé. La rumeur courrait depuis dimanche, le réseau serait coupé. Plusieurs personnes s’alarmaient, ça rappelait des coupures d'années précédentes : eau et électricité coupées pendant des jours, blocage pendant des mois. Fatigant.

Pour EDF, les soutiens aux revendications sociales semblent aller de soi, tant nombre de choses vont de travers. Reste à éclaircir un fait interne. Pour toute une catégorie d’emploi, on ne demande pas quels sont tes diplômes, mais qui t’a envoyé, et EDF est un bon représentant.

Ça pose également question, quand on interroge les personnes sur les barrages sur leurs revendications. Réponses sans argumentation approfondie. Augmentation de salaire et insécurité. Et puis « tout ce qu’on a demandé ».

Il aurait fallu aller à l’école, apprendre à s’exprimer, organiser ses idées. Justement, l’école est bloquée. le serpent se mord la queue.

Un observateur un peu attentif pourra comprendre qu’une augmentation de salaire n’aurait pas forcément d’utilité. L’économie et les prix sont dopés. Des produits manufacturés peuvent se vendre 10 fois plus chers qu’en métropole, soit disant puisqu’il viennent de l’importation. Voire. Les loyers sont parisiens quant on est aux abords de la forêt. De l’argent, il y en a. De très grosses disparités aussi. C’est cela qui fait la misère d’un pays ; l’absence d’organisation.

Et puis il y a l’insécurité. Elle a bon dos celle-là. On aurait copié les thèmes politiques de métropole, famille populiste. Sauf qu’il y a un bail qu’on aurait pu en parler : il suffit d’ouvrir la feuille de chou locale pour voir cambriolages, règlements de compte et meurtres toute les semaines. Les raisons sont rarement renseignées.

Ça a commencé avec « Les 500 frères ». C’est le nom qu’un collectif « pacifiste » s’est donné. En image médiatique : une bande de gros bras cagoulés et vêtus de noir, chaussures de sécurité. On aurait voulu imiter un service d’ordre du FN qu’on aurait pas fait mieux. Ils font assez parler d’eux, depuis qu’ils ont réussi à entrer dans une conférence avec des internationaux. Ségolène Royal aurait rassuré tout le monde, en assurant qu’il s’agissait de gens pacifistes. C’est ça le mouvement qui demande « plus de sécurité en Guyane »

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