Retour sur la déclaration publique de la Fédération Union des Alévis en France

Nous proposons une analyse critique de la déclaration publique de la FUAF à l'encontre de l'article s'intitulant « Que pèse vraiment la Turquie dans l’islam de France ? », paru dans le journal Le Monde le 5 novembre 2020.

Retour sur la déclaration publique de la Fédération Union des Alévis en France

 

Le journaliste William AUDUREAU a rédigé un article s'intitulant « Que pèse vraiment la Turquie dans l’islam de France ? », paru dans le journal Le Monde le 5 novembre 2020 (voir : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/11/05/que-pese-vraiment-la-turquie-dans-l-islam-de-france_6058644_4355770.html). Dans cet article celui-ci a référencié « les différents acteurs de l’Islam turc en France » et cité la Fédération Union des Alévis en France FUAF à côté du DITIB et du Milli Görüş qui sont deux organisations de l’Islam Sunnite. Nonobstant, la précision du rédacteur sur l’opposition doctrinale de la FUAF par rapport aux deux organisations, les dirigeants de la FUAF ont écrit une déclaration publique contre ledit article (voir https://alevi-fuaf.com/fr/2020/11/09/francais-la-declaration-publique/).

Nous ne souhaitons pas prendre parti dans cette polémique mais simplement revenir sur quelques affirmations de cette déclaration publique qui nous paraissent les plus aberrantes. Nous souhaitons exposer une analyse critique de ces différentes affirmations en les confrontant aux sources et en faisant apparaitre le manque de cohérence.

Avant même de rentrer dans le fond de cette déclaration, nous ne comprenons même pas sa raison d’être et en quoi il est « une injure faite au 30 ans de lutte des Alevis de France pour la paix, la liberté et la démocratie », quand bien même l’article comporte des erreurs évidentes dans sa présentation de la croyance Alévie.

Une lecture objective et non hystérique de l’article du monde ne permet pas d’être disproportionnellement offensé.

« Il est inacceptable que nous soyons cités dans le même paragraphe, voire même comparer à des groupes islamistes et nationalistes (...) »

En effet, le rédacteur a seulement référencé les organisations représentants les Islams turcs en France. En précisant que la Fédération des Alévis était en opposition non seulement avec les deux autres organisations mais également avec l’Islam officiel Turque et Erdogan.

« L’islam, ou plutôt les islams turcs sont organisés autour de trois principales structures, deux sunnites proches l’une de l’autre, et l’une opposée aux deux précédentes (…) »

Pour en revenir aux différentes affirmations de cette déclaration publique :

« La FUAF est une association qui a pour but de faire exister l’Alévisme »

En toute modestie, une organisation comme la FUAF ne peut avoir comme « but de faire exister l’Alévisme ». Il va de soi que c’est avant tout la foi qui anime le cœur des fidèles qui permet de faire exister une croyance. Et plus particulièrement c’est le lien initiatique entre le Maitre spirituel (Pir) et les initiés (Talip) qui la fait vivre.

« L’Alévisme est une culture, une philosophie millénaire ayant ses propres rites (…) »

« La FUAF considère l’Alévisme comme une culture, philosophie indépendante et réfute toute autre catégorisation »

Cette affirmation est dérangeante car elle semble faire abstraction de la théologie et de la spiritualité de la Voie Alévie. Toutes les croyances ou toutes les interprétations religieuses engendrent nécessairement une culture et une philosophie, tout comme il existe des cultures ou philosophies chrétiennes, judaïques, bouddhistes etc. Mais il est insensé de faire fi de l’aspect transcendantale d’une croyance. En ce sens, un des maitres du Dergah de Haci Bektas Veli, Veleyettin Hurrem Ulusoy a écrit un texte dans lequel il affirmait qu’il est impossible qu’on puisse dire que la croyance Alévie n’a pas de théologie. (Disponible sur : https://www.alevihaberagi.com/10136-haci-bektas-veli-dergahi-postnisini-ulusoy-1-avrupa-alevi-kurultayina-mektup-gonderdi.html). 

Par ailleurs, rappelons que cette affirmation est également en contradiction avec le programme de la FUAF. En effet, dans ledit programme votée en mars 2006 par les adhérents, il est clairement écrit que la croyance Alévie « a sa compréhension propre de l’Islam en dehors du sunnisme » et que « malgré les liens culturels et historique avec l’Islam Sunnite et le Schiisme Iranien, les différences de nos enseignements sont assez évidentes ». (FUAF Program Metni, 25-26 mars 2006, p.4 et 5.)

 

« Depuis les premières civilisations, la communauté alévie a été opprimée, massacrée, assimilée »

Il y a clairement deux éléments incohérents dans cette affirmation.

Premièrement, qu'est-ce qu'on entend par « premières civilisations » ?  Parle-t-on de l'époque des Sumériens ? Des Babyloniens ? Ou peut-être de l'apparition de l'homme de Neandertal ? Ou encore de l'homo-sapiens ? Parler du début des civilisations sans préciser à quelle période historique on fait référence ne peut que créer de la confusion.

Si, le début de la civilisation est l'apparition de cités-états comme celle d'Ur en Mésopotamie, nous demandons alors quelles sont les preuves historiques de l'existence d'une communauté Alévie à cette époque ? Et qui a pu être alors leurs persécuteurs ?

Secondement, il existe aucun élément scientifique laissant penser qu'il y ait eu une quelconque communauté Alévie ayant vécue avant la venue du Prophète et de son successeur l'Imam Ali. Le terme Alévi renvoie d'ailleurs à ce dernier. Il y a bien eu une tentative de relier les Alévis à l'ancien peuple des Louvites. Mais cette allégation a été fermement rejeté par la foundation board of luwian studies (voir : https://luwianstudies.org/statement-by-the-foundation-board-of-luwian-studies/).

Si on reste fidèle aux nombreuses sources, on peut parler d'une communauté Alévie originelle dans l'ordre métaphysique, c'est à dire, dans un temps et un lieu autres que ceux que nous vivons, où les âmes, dés le commencement après leur création, ont reconnu Dieu et lui ont donné Serment dans l'épisode dit du Kalu Beli (ou Elest Bezmi).

« Dans l'assemblée primordiale, dans la pureté originelle, à la question "suis-je ton Seigneur ?", j'ai répondu "oui" »

(Aşık Dertli, Troubadour Alévi du 18ème siècle)

Les Alévis croient que la première Lumière qui fut créée est celle de Muhammed-Ali et pensent que tous les hommes Prophètes ou Saints venus sur terre ne font que refléter cette Lumière. C'est uniquement en se plaçant dans une vision ésotérique qu'on peut considérer que tous les Prophètes et hommes Saints étaient des Alévis, car ils exprimaient la réalité d'Ali.

« Avec Moïse sur le mont Sinaï, j'ai vu mon initiateur Ali »

(Kul Himmet, Troubadour Alévi du 16ième siècle)

Mais il ne faudrait pas voir cela comme une réalité d'un point de vue historique ! Cela se déroule dans un ordre de réalité supérieure, dans une réalité qui est celle proprement de l'âme. Les différentes communautés spirituelles qui ont été du côté des Messagers de Dieu sont considérées chez les Alévis comme exprimant une Humanité de Lumière, qui ne sombre pas dans l'obscurité, et qui guide par son exemplarité. Elle est connue sous l'appellation « Güruh-u Naci », en référence à Seth, le fils d'Adam, point de départ de l'Humanité de Lumière, qui ne sombra pas dans le mal qui avait conduit Caïn à tuer son frère Abel.

Nous avons développé ces aspects doctrinaux pour dissiper les malentendus sur l'origine de la Communauté Alévie. Une des plus grandes difficultés que traverse la communauté Alévie trouve sa cause dans le fait que beaucoup n'arrivent plus à relier les analyses historiques aux réalités métaphysiques. Alors qu'il faudrait simplement pouvoir faire résonner ces réalités comme une même note à travers différentes octaves.

 

« La communauté alévie »...« a dû vivre en peuples nomades dans les zones rurales »

Il est vrai que depuis un certain temps, les Alévis se sont vus repliés dans des zones rurales assez reculées. La région de Dersim qui est un foyer important où demeurent presque totalement des Alévis, illustre bien un lieu montagneux, entouré de fleuves et difficile d'accès. Toutefois, on ne peut réduire l'histoire des Alévis à ces zones rurales. En effet, beaucoup de chercheurs pensent que l'Islamisation de l'Anatolie a été en grande partie réalisée par des Alévis. Et une grande majorité des habitants avaient accepté cette interprétation tolérante et amoureuse de l'Islam. (Voir : KARAMUSTAFA, A., “Anadolu’nun Islamlaşması bağlamında Aleviliğin oluşumu” in ÇAKMAK, Y., GÜRTAŞ İ., Kızılbaşlık, Alevilik, Bektaşilik : Tarih-Kimlik-İnanç-Ritüel, İletişim, İstanbul, 2016, p. 47. ; OKTAY USLU Z., Mesnevî-i Baba Kaygusuz, 2013, pp. 27-28.)

 

Que dire d'un prétendu nomadisme ? Nous pouvons simplement donner l'exemple des nombreuses familles paysannes Alévies qui cultivent les mêmes terres depuis au moins mille ans pour démontrer l'absurdité de ces propos.

 

« À travers l’Histoire, celle-ci a préservé grâce à la transmission orale des « poètes, chanteurs et troubadours » la croyance Alévie »

« C’est pourquoi de nos jours, nous n’avons accès à aucune sources et références écrites sur l’Alévisme des temps anciens »

Outre l’inexactitude de cette affirmation, celle-ci est très dangereuse puisqu’elle souhaite rompre avec toutes les sources Alévies. De fait, si les Alévies n’ont « accès à aucunes sources et références écrites », il est plus aisé pour des personnes malintentionnées de dire tout et son contraire sur leur croyance. Or, s’il est exacte qu’une tradition orale de transmission existe dans la Voie Alévie, les Alévis ont également de nombreuses sources écrites sur lesquelles puisent cette transmission orale. Nous pouvons en citer quelques-unes à titre d’exemple :

 

  • Le Buyruk, (Commandement de l’Imam Cafer-i sadik) cette source contient les principales règles de la Voie Alévie (Musahiplik, Cem, Pir et Initié) et constitue une source incontournable.
  • Le Makalat de Haci Bektas Veli (qui contient l’enseignement des 4 portes 40 stations mentionné également dans la déclaration publique).
  • Le Makalat de Seyh Safi, ancêtre de Chah Ismail.
  • Saadete Ermislerin bahcesi de Fuzuli qui est justement un troubadour Alévie…
  • Ilm-i Cavidan de Virani, troubadour Alévie…
  • Dilgusa de Kaygusuz Abdal, troubadour Alévie…
  • Les Divans des Troubadours Alévis…

 

Nous pouvons continuer cette liste mais elle risque d’être trop longue. Ainsi que l’affirme Ayfer Karakaya Stump enseignante à l’Université d’Harvard, les écrits cachés dans la famille des Maitres Spirituels sont d’une importance primordiale pour comprendre la Voie Alévie.

 

« L’Alévisme est une philosophie fondée sur la nature »

Cette déclaration est ambigüe. Elle peut pousser à croire que les Alévis adhèrent à une vision panthéiste. Or, il n'en est rien. Les Alévis refusent de se "prosterner face au mur", mais se prosternent devant l'Homme accompli par rapport à la réalité dont il n'est qu'un miroir. De façon identique, la nature offre des multitudes de théophanies, et c'est cet aspect de la nature qui est sacré. On ne peut affirmer que la croyance Alévie repose sur la nature, mais elle repose sur la réalité de Hakk-Muhammed-Ali qui se retrouve à tous les niveaux de la création, et donc de la nature.

Conclusion :

Notre objectif n'est pas de salir une fédération ! Nous pensons simplement que des réactions rapides, qui ne reposent pas sur la raison, ne peuvent pas être fructueuses. De plus, nous ne pouvons laisser se diffuser des contre-vérités sur la croyance Alévie. Il n'y a aucune rigueur académique, ni aucun respect des sources Alévies dans la déclaration de la FUAF. Nous sommes en droit de nous interroger sur les auteurs de cette déclaration qui par ailleurs va à l'encontre des positions officielles de cette même fédération.

Nous appelons les dirigeants de cette fédération à mesurer les impacts des propos qu'ils tiennent. Et leurs réactions hostiles face au journal Le Monde qui ne repose pas sur des éléments sérieux ne peut que décrédibiliser l'image d'une fédération qui prétend représenter les Alévis de France.

 

Serdar UMUT, Juriste spécialisé dans les droits de l’Homme.

Guide spirituel (Pir) dans la Voie Alévie.

 

Dersim AKKUS, Enseignant et chargé d’études socio-économiques.

Chercheur à l’Institut de Recherches Alévi de Strasbourg (I.R.A.S.)

 

 

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