LE DECALAGE PROMETHEEN

Le décalage prométhéen  09 janvier 2011

LA  NATURALISATION  DU MAL    Pourquoi cet aveuglement face à l’apocalypse ? Parce que une fois dépassés certains seuils, notre pouvoir de faire excède infiniment notre capacité de sentir et d’imaginer. C’est cet écart irréductible qu’Anders nomme le « décalage prométhéen ».                                                                                                                                                                                                

Arendt a diagnostiqué l’infirmité psychologique d’Eichmann comme « manque d’imagination ». Anders montre que ce n’est pas l’infirmité d’un homme en particulier, c’est celle de tous les hommes lorsque leur capacité de faire, et de détruire devient disproportionnée à la condition humaine. Lorsque Claude Eatherly, l’un des pilotes de la flotte de bombardiers qui détruisit Hiroshima, trouvant insupportable d’être traité en héros par son pays alors qu’il était rongé par la culpabilité, se mit à commettre de menus larcins pour revendiquer son « droit à être châtié », les autorités américaines le firent passer pour fou irresponsable. Anders engagea une correspondance avec cet anti-Eichmann , tentant de lui prouver qu’en réagissant selon les normes de la morale ordinaire à une situation qui excédait à toutes nos ressources morales, il se montrait sain d’esprit et responsable de ses actes. L’analogie de structure avec Auschwitz est évidente. Un grand crime est une atteinte mortelle à l’ordre des choses. L’analyse de ce qui y a conduit révèle pourtant un enchaînement d’actes dont chacun peut tout au plus être accusé de « courte vue » (toughtlessness).  Jean-Pierre Dupuy (philosophe né en 1941) Petite métaphysique des tsunamis. Le Seuil 2005.

A propos de l’Appel à la résistance contre la démesure humaine

Dans l’après-guerre le philosophe Heidegger, et néanmoins idéologue du nazisme, avait estimé lors d’un entretien que l’extermination des juifs dans les chambres à gaz était du même ordre que les résultats de l’application du plan Mansholt  à la petite paysannerie ou que les bombardements d’Hiroshima  le 6 août 1945 (250.000 morts+ et autant des suites de l’attaque nucléaire) et de Nagasaki  9 aout 1945 avec le même coût en vies humaines.

Conçue aux Etats-Unis, l’arme nucléaire visait à dissuader l’Allemagne nazie de l’utiliser si elle devait l’acquérir. Nous savons que c’est l’attaque japonaise de Pearl Harbour qui fut le point de départ de la mobilisation de l’industrie américaine pour  un effort de guerre qui permit la victoire des alliés. D’une puissance militaire voisine de celle de la Yougoslavie, l’Amérique devint la première puissance à l’occasion d’une guerre qui avait coûté plusieurs dizaines de millions de vies humaines. Le militarisme japonais aura largement contribué à susciter l’impérialisme US. Il y a plusieurs hypothèses en ce qui concerne ce qui s’est produit au Japon entre le 6 et le 9 août 1945 après qu’Hiroshima ait été bombardée. L’une d’entre-elles voudrait que les militaristes aient considéré que l’Etat-major américain n’avait pas forcément d’autre bombe à sa disposition(si très longue à produire) et que les forces adverses seraient donc contraintes à un débarquement pour elles trop coûteux en vies pour être tenté. Selon un autre reportage sur la chaîne Histoire de CanalSat, Hiroshima aurait été isolée du reste du Japon afin que ne soit pas brisée la capacité de résistance des japonais fanatisés.

On disait des SS véritables professionnels de la guerre qu’ils n’avaient pas d’empathie, sans doute perdaient-ils leur humanité endoctrinés dans la haine ; des fanatiques devenus des machines à tuer (Dieu est avec nous). Il ya bien des étapes à franchir, et nombre de transgressions à commettre pour passer de la vie en société à la dynamique d’une armée d’invasion se fondant  sur la théorie de la pureté de la race. Avec l’arme nucléaire le visage de l’horreur de la « guerre éclair » venait de changer subitement pour concentrer la totalité des horreurs des guerres conventionnelles en les suscitant en un éclair. C’est la transgression des limites de la guerre mondiale devenue totale qui aura induit la création et l’usage des armes de destruction massive. Le bombardement de Dresde du 13 au 15 février 1945 fit 305.000 morts (capitulation le 7 mai 1945). Quel est le coût humain parmi les troupes alliées – en Europe - dans l’intervalle du 15 février au 7 mai 1945? Pour les soviétiques à Stalingrad c’est 487.000 tués et autant de blessés. La combattivité qui résultait de l’extrémisme suicidaire des japonais impliqua-t-elle   l’usage de l’arme nucléaire pour épargner les vies américaines et faire capituler le Japon ?  C’est ce qui nous a été suggéré le plus souvent. La conclusion serait alors, qu’il ne fallait pas commencer cette guerre totale au sens où les forces de l’Axe ont provoqué la guerre en s’y jetant à corps perdu et violant ses lois, pensant ainsi  imposer l’irréversible d’un ordre nouveau par la démesure de l’horreur au cours d’un franchissement de tous les seuils, annihilant tout espoir.

C’était  commettre  une «atteinte mortelle à l’ordre des choses », une rupture avec son espèce, que de chercher à détruire la civilisation. Cela se produisit  au cours d’une conflagration mondiale quand les populations furent déstabilisées. Vu sous cet angle, il ne saurait donc y avoir  d’« analogie de structure » entre la mise en œuvre des camps d’extermination  nazis et l’utilisation de l’arme nucléaire à Hiroshima et à Nagasaki. Ce serait se méprendre que de considérer que ce qui résulte d’une guerre se mesure à l’aune de ce qui en est à l’origine et la mène, « les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki ne sont certainement pas du même ordre que l’extermination des juifs dans les chambres à gaz ». Ces bombardements constituent  la réponse d’une illimitation née de cette autre illimitation que constituent les actes des forces impérialistes de l’Axe (grâce aux  hydrocarbures sans lesquels c'était impossible). C’est  bien de cela que résulte la dynamique fatale à l’ordre des choses et c’est en cela  que c’est prométhéen. Ici, l’illimitation de la guerre sous tend le décalage prométhéen.

Dans quelles circonstances et à compter de quel moment, les capacités de faire et de détruire deviennent-elles disproportionnées à la condition humaine ? Eichmann et Eatherly se sont trouvés pris tous les deux dans les enchaînements de l’illimitation, l’un y a perdu son humanité (zombie) quand l’autre l’a préservée au travers de sa capacité de perception et de résilience. L’un –déshumanisé - sans identité,  fuyant ses juges quand l’autre revendiquait son droit à être châtié pourvu que soit confirmée son appartenance à l’espèce ; quitte à être reconnu coupable, quoiqu’il en soit,  mais reconnu ; s’agissant de son implication dans un crime qui dépasse par sa démesure tout entendement.

JE  REFORMULE : «l’aveuglement face à l’Apocalypse »…« ce n’est pas l’infirmité d’un homme en particulier, c’est celle de tous les hommes lorsque leur capacité de faire, et de détruire devient disproportionnée à la condition humaine ».  Un grand crime est une atteinte mortelle à l’ordre des choses. L’analyse de ce qui y a conduit révèle pourtant un enchaînement d’actes dont chacun peut tout au plus être accusé de « courte vue ».  La transgression des limites de la croissance dans un milieu fini induit les limites du réchauffement climatique à +2.4°C. L’illimitation se conjugue à la faiblesse, voire au manque de conscience de soi ; à la méconnaissance de l’appartenance à l’espèce et à l’ignorance de sa démarche. Le monde occidentalisé résulte sans doute de la domination du « manque d’imagination » qu’Annah Arendt avait observé chez Eichmann.

L’écocide est ce « grand crime », dans son essence.  Tel est bien le cas quand il s’agit de qualifier les conséquences des enchaînements des guerres, des génocides et des activités humaines comme force de la nature. Notre espèce mène une guerre totale aux écosystèmes (grâce aux  hydrocarbures sans lesquels ce serait impossible).

 

 

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