Monsieur Miller, retournez à votre sommeil de classe

Des psychanalystes de l’École de la Cause Freudienne viennent de faire circuler une pétition « contre Marine Le Pen et le parti de la haine ». Et le même jour Jacques-Alain Miller dans Le Monde fustige les électeurs de France Insoumise avec une verve de Raminagrobis : « La gauche » c’est « l’opium », « Le moment est venu de se bouger.

Des psychanalystes de l’École de la Cause Freudienne viennent de faire circuler une pétition « contre Marine Le Pen et le parti de la haine ». Et le même jour Jacques-Alain Miller dans Le Monde fustige les électeurs de France Insoumise avec une verve de Raminagrobis : « La gauche » c’est « l’opium », « Le moment est venu de se bouger. Là, tout de suite, par priorité, je suis pour alerter le pays sur la menace que représenterait pour tous l’accession au pouvoir de Marine Le Pen. » Lutter contre l’extrême droite c’est donc lutter contre la gauche. Comment dire ? Cette noble alarme nous laisse cois.

D’abord que des psychanalystes tirent la sonnette d’alarme contre le FN en 2017 un mois et demi avant les élections relève d’un sens de la scansion pour le moins fatigué. Voilà trente ans que l’extrême-droite est l’alibi de la droitisation générale de l’échiquier politique et voilà que quelques parisiens sortent du bois parce que l’eau soudain menace de leur monter aux chevilles. Mais le moment où des policiers mettaient à mort des jeunes Français n’était-il pas « le moment de se bouger » ? Quand l’Europe a affamé les Grecs n’était-il pas « le moment de se bouger » ? Et l’actualisation éhontée de la sociale-traîtrise par le gouvernement dit socialiste l’année passée ? Et la mort de Rémi Fraisse ? Et les viols commis par les forces de l’ordre ? On n’est jamais si prompt à se bouger que quand ça nous chauffe les fesses, n’est-il pas ? Sauf que la distance entre le feu et les fesses, qui s’appelle aussi une identification de classe, ici en dit fort long, et quant à la psychanalyse et quant à l’alarme politique dans laquelle se complaisent bien des gens aujourd’hui. Mais de quoi s’étonne-t-on ? De ce que les mêmes causes produisent les mêmes effets ? Quelle surprise. Qui est dupe de cette rhétorique de l’alarme et de la sidération ? Nous avons un savoir sur le fascisme depuis les années 1930, ne faisons pas semblant de croire que les conditions historiques qui l’ont généré auraient miraculeusement disparu - sauf à être dans une passion de l’ignorance politique qui est l’autre nom de la sottise social-démocrate. Le coup de la « donne inédite », cela fait au moins quinze ans qu’on y joue au bénéfice de l’ordre en place. Le discours du pire à venir est le chantage que l’on sert pour geler la politique depuis toujours. Il est bien tard pour s’alarmer, le pire a lieu tous les jours, mais pas pour tout le monde apparemment.

Je suis surtout ébahie quand Jacques-Alain Miller dit : « savoir que c’est pour du semblant ne vous empêche pas, au contraire, d’éprouver des émotions authentiques. C’est le ressort de toute catharsis, et la matrice du fantasme ». Mais à qui s’adresse-t-on ? Qui est ce « vous » à qui on fait la leçon et depuis quelle hauteur ? Celle de l’embonpoint de qui pense que Fillon serait quand même de meilleur aloi ou celle de la génération qui laisse derrière elle une telle situation sociale ? Quelle est cette suffisance de maître agacé ? Est-ce que la psychanalyse va si bien que cela, porte-t-elle si haut le flambeau du progressisme social et de la bonne santé culturelle que l’on puisse se permettre de telles postures qui retardent sur son panache d’antan ? Ou alors s’agit-il de détruire définitivement ce qu’il peut rester de crédibilité aux jeunes praticiens qui se forment et qui n’entendent pas, eux, jouer aux petits maîtres ? Là aussi ça retarde gravement. Le hiatus entre cet anachronisme politique et l’humeur autoritaire proprement hors-sol du discours laisse pantois. Est-ce qu’on pourrait laisser la psychanalyse être autre chose que le produit de la bourgeoisie multipliée par elle-même ? On comprend bien que cette posture de père fouettard et cette mise en scène grotesque de la saine colère ont pour fonction d'exonérer cette génération de toute réflexion sur sa responsabilité quant au champ de ruines politiques dans lequel nous vivons aujourd’hui. A ce propos, pourrait-on penser le rapport à la politique autrement que sous les espèces néo-fascistes de la grande gueule et du mot d’ordre ? Merci bien.

Mais enfin le comble vient quand même de ce haro sur l’extrême-gauche. Non, à lire ce texte vibrant d’émoi militant et à subir toutes les prises de parole du même acabit nuit et jour depuis des mois, les scores supposés du FN ne sont pas dus à la force du FN, ni aux médias qui ne cessent d’en jouir, ni à la surenchère de l’UMP depuis les années 2000, ni aux manœuvres du PS depuis les années 1980, ils sont tout simplement dus… à l’extrême-gauche. Mazette ! Que les électeurs de Fillon s’apprêtent à voter Le Pen ne choque pas Jacques-Alain Miller, eux on les respecte, on se demande bien pourquoi, non, c’est le discours de Mélenchon qui anime brusquement ce sursaut moral extraordinaire. Mais enfin, quel est le problème avec l’extrême-gauche ? Pourquoi est-ce toujours l’extrême-gauche que l’on interpelle ? Plutôt que d’aller faire la morale aux fillonistes, ce qui aurait un peu plus d’allure et de sens, on vient expliquer doctement que c’est la faute de Mélenchon si Le Pen est « aux portes du pouvoir ». Le NPA n’a toujours pas ses 500 parrainages mais ses électeurs sont déjà comptables des scores à venir du FN : on croit rêver. L’extrême-gauche serait bien aise d’avoir le pouvoir qu’on lui prête. Quand on ne la raille pas dans la longue tradition de la beauferie petite bourgeoise, on l’accuse de tous les maux au point qu’on en viendrait à croire qu’elle tient le sort de l’élection entre ses mains. C’est une énigme drolatique.

En vérité ce n’est pas le sort de l’élection qu’elle détient mais le sens de la politique et c’est bien ça qu’il s’agit de faire taire à grands effets de manches. La lutte contre le FN est la satisfaction imaginaire proposée en échange de l’abandon de la transformation réelle de la société dans ses conditions matérielles. Qu’est-ce qui pourrait bien justifier finalement et par exemple que l’on appelât à voter Macron sinon le chantage à la dignité, à la civilisation, aux « Lumières, gloire de la France » ! Il faut bien ça pour accepter de voter pour un tel programme. Voilà donc pourquoi on en rajoute du côté de la rhétorique et de la mise en scène de l’offense : tout est affaire d’idéalisation, puisque le réel social, il n’y est pas, il ne faut surtout pas y toucher. Cette haine pour l’extrême-gauche s’éclaire enfin : c’est uniquement par elle que la lutte contre l’extrême-droite pourrait être réelle et non pas imaginaire. L’universel était le signifiant-masque de l’égalité réelle dans les années 1850 quand Marx écrivait La lutte des classes en France. Aujourd’hui c’est la lutte contre le FN qui sert de chantage par l’idéal à la reconduction des inégalités et la poursuite des politiques européennes d’austérité. Avec l’extrême-droite on était habitués au travestissement de la question sociale en question raciale, ou culturelle, comme on voudra. Avec la bourgeoisie conservatrice on a le contraire : le travestissement de la question sociale en lutte contre la question raciale. Mais dans les deux cas le contournement de la politique est le même. Peu importe que Macron soit en train de jouer les Clinton français sur le mode de la farce. Petites gens, « là, tout de suite, par priorité » bougez-vous sinon vous serez des traitres à la liberté. Ne votez surtout pas pour la gauche, de grâce, tirez-vous une balle dans le pied, l’enfumage de la tête vous dédommagera. Pire - et l’ultime menace qui pèse sur nous est tout à fait terrifiante : vous empêcherez « la possibilité même de l’exercice professionnel » de la psychanalyse. On voit d’ici la mine affolée de tout un chacun.

Cessons donc ces bêtises infatuées. Le territoire de l’extrême-droite s’étend aujourd’hui jusqu’au milieu du Parti Socialiste qui est depuis longtemps le grand parti de la droite française, l’UMP-Les Républicains étant depuis Sarkozy le premier parti d’extrême-droite de France, le FN jouant quant à lui le lubrifiant de cette vaste supercherie. Non le « parti de la haine » n’est pas l’ennemi unique et suffisant, « l’ennemi du genre humain », il y en a un autre auquel celui-là est bien utile.

Moyennant quoi le forçage produit par le FN a un effet de révélateur plus que de contrainte réelle. Il faut prendre enfin conscience du fait que le vote utile n’existe pas. Si l’on demandait aux belles âmes qui luttent contre la haine ce qu’elles voteraient sans cette surdétermination de la menace FN, elles déclareraient probablement la même chose. La lutte contre le FN est l’alibi moral du maintien de choix électoraux qui seraient identiques sans cette soi-disant contrainte créée par l’extrême-droite. Et l’alibi moral est effectivement le dernier argument pour se prémunir contre la transformation réelle des choses. Donc contrairement à ce qu’écrit Jacques-Alain Miller, c’est bien le vote Hamon-Macron-Fillon qui est le vote du « rêve », celui des preux chevaliers de la charité universelle venue refouler le réel des luttes sociales. Pour ma part, je préfère être vaincue que dupe. L’affirmation d’une politique authentiquement socialiste est la seule possibilité de sortir de cette vaste hypocrisie qui consiste à s’offenser avec Clinton de la victoire de Trump ou à être soulagé avec Bertrand et Estrosi de la défaite du FN en régions. Ce soulagement est obscène et je me m’offenserai pas de la victoire de Trump avec n’importe qui. Monsieur Miller, retournez à votre sommeil de classe, vous avez assez œuvré pour la grandeur des choses.

 

 

Diane Scott

Critique, rédactrice en chef de Revue Incise, psychanalyste en formation.

 

 

 

 

 

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