Arraisonner le vote

Il est assez incroyable de sentir combien l’horreur ces jours-ci n’est pas qu’il puisse y avoir une telle pénétration de l’extrême-droite dans la population mais que des gens puissent ne pas accepter les termes de ce second tour. La « honte » ne cesse d’être déversée sur des électeurs de gauche plutôt que sur les électeurs du FN. Ce paradoxe ne devrait-il pas nous arrêter ?

 

Ce petit mot à l’adresse de mes amis qui ne sont pas électeurs de Macron a priori mais qui ne comprennent pas que l’on puisse ne pas suivre comme un seul homme la consigne de vote pour Macron. Je m’adresse donc moins aux électeurs de Macron convaincus que c’est là le bon programme, la bonne start-up politique !, puisqu’Olivier Tonneau l’a déjà fait : « Nous ne sommes pas votre voiture-balai, nous n’avons pas à ramasser les débris de la société à mesure que vous la détruisez. » (« Face au Front National : réponse aux pompiers pyromanes qui ont voté Macron », Médiapart, blogs, 24 avril) Au demeurant Olivier votera Macron et donc c’est à l’intérieur de cette problématisation que je voudrais déplier quelques petites choses et mettre des mots sur le malaise que génère l’atmosphère de chantage au vote Macron, qui, tout le monde en conviendra peut-être, n’a strictement rien à voir avec la configuration de 2002.

Il est assez incroyable de sentir combien l’horreur ces jours-ci n’est pas qu’il puisse y avoir une telle pénétration de l’extrême-droite dans la population mais que des gens puissent ne pas voter Macron contre Le Pen. La « honte » ne cesse d’être déversée sur des électeurs de gauche plutôt que sur les électeurs de l’extrême-droite. Ce paradoxe ne devrait-il pas nous arrêter ? N’est-il pas étonnant de lire sur Facebook de nombreux messages disant : électeurs de gauche, vous êtes bien indignes de compter sur moins-regardant-que-vous pour voter Macron à votre place. Autrement dit, le rapport à la politique ne cesse pas d’être lu avec le paradigme du second degré. Le vote ou son absence ne sont jamais pensés comme des énonciations en première personne. Et cela m’a étonnée parce que je n’ai pas l’intention de voter au second tour et que je n’attends en rien que qui que ce soit le fasse à ma place. Je n’en ai rien à fiche que X ou Y aille voter Macron au second tour, parce que c’est son intérêt de classe, son illusoire identification ou sa contrainte morale. De la même manière : j’ai voté NPA au premier tour sans attendre que les Mélenchonistes gagnent à ma place, mais suis heureuse du bon score de France Insoumise. Etc. Chacun ses actes.

Quelque chose donc continue de ne pouvoir se penser : l’incapacité et le refus d’un certain nombre de gens comme moi à consentir aux termes d’une élection dont je récuse les attendus, dont j’ai combattu la structuration depuis vingt ans et dont la violence du chantage se lit à même les discours d’entre-deux-tours. Est-ce que ces salves de culpabilisation, ces haros outragés ne s’aperçoivent pas qu’ils sont très précisément leurs pires arguments ? C’est ce qui c’était passé au moment du référendum de 2005 : les partisans du « oui » ont passé leur temps à asséner que le Traité européen, décidément, n’était jamais qu’un problème de pédagogie, renvoyant la démocratie à ce qu’ils imaginaient qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, une illusion utile. Aujourd’hui ce n’est pas sur le mode de la condescendance didactique, c’est sur celui de la culpabilisation haineuse. Mais ne percevez-vous pas que les termes dans lesquels se joue ce second tour sont la preuve même que la politique a été liquidée et que l’anti-démocratie n’a plus pour masque que le discours de l’outrage ? Est-ce que ce n’est pas suffisamment sensible que cette manière d’arraisonner le vote signe que décidément, ça ne va pas, ça ne peut pas se passer comme ça ? Personnellement c’est depuis l’État d’urgence et la Loi Travail que j’ai fait le vœu de ne plus voter PS quoi qu’il advienne. Alors voter Macron, auxquels Estrosi et Fillon appellent à se rallier... Quelle plaisanterie. Faudra-t-il accepter la dictature et le rétablissement de l’esclavage au nom de la lutte contre le FN ?

En 2002 ça a été la sidération, les millions de gens dans la rue, c’était inédit et subit ; en 2017 on a assisté au montage de la mayonnaise chaudement préparée, la grande jouissance tant attendue. Marine Le Pen était la seule que personne ne s’attendait à ne pas voir au second tour, c’est dire l’impatience que quelque chose en avait là-dedans, si on peut dire. Certes, c'est enfin ce grand moment où la gauche serait forcée de mettre la tête dans la mangeoire, mais il n'y a pas que ça. Je ne reviens ni sur l’inconsistance du vote utile ni sur l’argumentaire du vote anti-FN, la preuve a été assez faite de l’utilité du FN dans le jeu politique général. Il faut le FN pour que surtout rien ne bouge. La solidarité entre la lutte manifeste contre le FN et l’importation de son discours et de son programme, même les éditorialistes de droite en conviennent et le commentent, ça a eu un nom : Sarkozy. Quand il n’y a plus de politique, il reste la morale, et le FN a été investi de la fonction de révéler la haute morale de ceux qui le combattent.

La mort de Rémi Fraisse est un crime d’Etat qui a été commis sous un gouvernement socialiste. La mort d’Adama Traoé, les viols à la matraque ont été commis par des flics d’extrême-droite sous un gouvernement socialiste. À quel endroit passe la frontière entre le nombre de morts acceptable et celui qui ne l’est plus ? Cela ne tiendrait-il qu’à la couleur du gouvernement ? À combien de 49.3 et de perspectives d’ordonnances, à quel degré de prégnance des sondages et des médias aux ordres se situe le seuil de ce que tolère l’idée que nous nous faisons collectivement de la démocratie ? Je ne minimise pas la menace, je pose que des degrés graves ont été franchis, degrés que les partisans du vote utile tiennent pour négligeables voire insignifiants, et ce, au nom de la lutte contre le FN. Que Le Pen soit le produit de ce que symbolise Macron, que le capital ne s’encombre plus à fabriquer des hommes politiques mais aille les chercher directement chez le producteur et place ses hommes d’affaires à la tête de la plus haute fonction publique, tout cela est passé par perte et profits. Vous allez voter, nom de Dieu !

Si encore « Macron » s’adressait aux électeurs de gauche en accueillant des mesures susceptibles de justifier que l’on votât pour lui (vous savez, une campagne électorale quoi), mais non, Macron Président c’est « En marche ou crève ». Argumenter pour le vote Macron contre Le Pen c’est devenu même une sorte d’offense au bon sens et à l’éthique, le signe qu’on consentirait presque à la radicalisation islamiste ou frontiste. On remarquera que tous ces cris d’horreur ne sont poussés qu’à l’égard des votes blancs et abstentionnistes de gauche. Personne ne fustige les fillonistes qui se promettent depuis belle lurette de voter FN. Je ne parle même pas de se retrousser les manches une bonne fois et d’aller travailler des lepénistes au corps, non, eux : silence craintif, on se retire sur la pointe des pieds. Eux, on ne peut finalement que les comprendre. Mais si le vote FN était si scandaleux moralement, pourquoi alors inviter des élus FN sur tous les plateaux et débattre avec tout le sérieux requis de leur programme ? Non, la vérité c’est que le scandale est ailleurs : il y a une insupportabilité de l’idée qu’une poignée de gens ne se résigne pas au chantage. D’où l’idée qu’ils attendraient quand même qu’on vote pour eux, parce que, qu’on ne puisse pas, cela n’est pas possible. Mais qu’est-ce qui est si intolérable ? Que se joue-t-il dans ce haro qui n’a qu’une cause : non pas l’extrême présence du FN au-delà du FN mais la poignée de gens qui refuse ce jeu. Ce n’est pas un enjeu électoral, numérique ou stratégique, c’est une question bien plus fondamentale que ça. C’est exactement ce qui s’est passé au moment des attentats de janvier 2015. Il était impossible d’être dans l’effroi des assassinats et dans le refus de l’unanimisme idéologiquement ambigu du « Je suis Charlie ». C’était être un terroriste soi-même. Aujourd’hui c’est la même chose : il ne faut surtout pas faire faille dans la passion de la totalité. Il ne faut surtout pas la moindre brèche dans l’idée qu’un grand Tout nous accueille. Les électeurs du FN ne sont pas en cause qui sont au contraire la condition de ce sentiment d’être enfin exaucés dans l’unanimité - c’est pourquoi on leur fout la paix, voire, on leur demande d’être là. Alors que, si on ne peut pas croire que la vérité soit enfin toute, c’est la faute de l’extrême-gauche, voilà pourquoi c’est sa position à elle qui est intolérable. Que tout le monde soit dans l’évidence du vote pour « qui-que-ce-soit-sauf-Le-Pen » c’est le fantasme du grand Autre : que quelque chose assure qu’il y a bien un lieu qui n’est pas divisé. Le scandale de ce second tour n'est pas le fascisme, c'est que le grand Autre ça n'existe pas. En fait ce que cet impossible désigne n’est pas « notre » problème avec la politique, c’est « votre » problème avec la croyance. Eh bien non. Il y aura encore des gens pour dire : pardon mais le roi est nu.

 

 

 

Diane Scott

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.