Collectifs utopiques en temps de pandémie (1/5)

Comment les collectifs utopiques ont-ils vécu la crise sanitaire ? Quelles sont leurs forces et leurs faiblesses ? De quelles façons pourraient-ils contribuer à l'avenir d'une société en quête de sens ? Enquête dans trois collectifs.

Vue depuis le Mas Lafont © Mas Lafont Vue depuis le Mas Lafont © Mas Lafont

Habitats participatifs, écovillages, coopératives, squats… les communautés de vie et de travail se sont multipliées ces dernières années. Sans hiérarchie, souvent à la campagne, hommes et femmes de tous âges créent des espaces où ils expérimentent au quotidien les changements de société auxquels ils aspirent. Comment ces collectifs utopiques ont-ils vécu la crise sanitaire ? Quelles ont été leurs forces et leurs faiblesses ? De quelles façons ces « laboratoires de l’utopie »[1] pourraient-ils contribuer à l'avenir d'une société en quête de sens ? 

Cette enquête journalistique en cinq volets tente d'apporter des réponses en s’appuyant sur les témoignages recueillis dans trois collectifs ruraux : le Mas Lafont (Gard), le hameau de Vispens (Aveyron) et le projet Tera (Lot-et-Garonne)[2]. Le premier volet de l'enquête montre comment la crise du Covid-19 a mis en valeur les atouts de ces trois collectifs. Dans le second volet, nous verrons de quelle façon l’annonce du confinement a d’abord déstabilisé leur système de décision et comment ils ont ensuite, chacun à leur manière, retrouvé un équilibre leur permettant de rester « libres ensemble ». La crise sanitaire a aussi fait émerger certaines faiblesses de ces collectifs ; ce sera l'objet du troisième volet. Nous nous interrogerons enfin, dans les quatrième et cinquième volets, sur les contributions originales qu'ils pourraient offrir en ces temps perturbés, sur leur territoire et au-delà.

 

UNE CHANCE INOUÏE

De l'espace, des contacts humains et un cap

« Je suis content d’avoir pu constituer ce lieu avec d’autres il y a 10 ans. J’ai une chance inouïe de pouvoir vivre le confinement ici, à la ferme. Je suis en lien avec une douzaine de personnes en chair et os, on a de l’espace, on peut se balader, aller en forêt. Le hameau est dans le ciel, tout en haut d’un mont, la nuit on est parmi les étoiles. L’espace, le lien aux autres et à la nature, ce sont des fondamentaux, on en a tous besoin. Je n’en avais pas autant conscience avant le confinement » remarque Vincent Jannot, 50 ans, à demeure depuis plusieurs semaines au hameau de Vispens, à Saint-Affrique, dans le Parc naturel régional des Grands Causses.

Difficile en effet de se sentir à l’étroit sur 140 hectares de forêt, de champs de céréales et de pâtures où broutent les quinze chevaux de la ferme équestre et la trentaine de vaches Aubrac dont la viande est commercialisée sous label bio.

Même constat au Mas Lafont, à Cros, où le collectif Roue Libre est installé depuis trois ans. De l’espace ici aussi : une vingtaine d’hectares de forêt et de garrigue, une source qui coule à flots toute l’année, des cultures et pâturages en terrasses, la montagne de La Fage d’un côté, une vue imprenable sur les monts bleus du Piémont cévenol de l’autre. Et beaucoup de contacts quotidiens, bien sûr, car une quinzaine de personnes, dont deux jeunes enfants, vivent au Mas.

Mais Augustin Baron-Vieillard, dit Gus, 33 ans, paysan-brasseur au Mas Lafont, pointe un autre facteur essentiel : « On a un cap qui aide à traverser les moments difficiles. Ici, notre cap c’est de vivre la transition vers une société différente, changer nos modes de dialogue, de production, de décision, aller vers plus de sobriété dans les besoins matériels, plus de qualité de vie, travailler notre développement personnel. Ce cap, ça nous tient ! ». En temps de confinement, avoir un cap, une projection dans l’avenir, c’est presque un luxe.

Chez le commun des mortels confinés en ville, la relation au temps est souvent bouleversée et la boussole s’affole. Suspension des habitudes, perte de repères externes, difficulté à se projeter dans l’avenir, le confinement n’est pas uniquement spatial. Il a aussi l’allure d’un resserrement temporel où la capacité d'action est limitée et toute projection dans l’avenir incertaine. Dans l’espace-temps confiné, les collectifs ruraux représentent donc une exception. Leurs habitants disposent non seulement d’espace pour se mouvoir mais aussi d’un futur à construire : leur vie est tendue vers la réalisation une utopie concrète à laquelle ils croient.

L'ouverture au voisinage 

Une utopie qui reste cependant ouverte sur la société. Car, contrairement à une idée reçue, la plupart des collectifs utopiques ne sont pas des bulles refermées sur elles-mêmes. Certains expérimentent même durant plusieurs années un « modèle » qu’ils souhaitent reproductible et transférable ailleurs.

C’est l’ambition du projet Tera, auquel œuvrent une quarantaine de personnes dans le Lot-et-Garonne et dont fait partie Julie Prêtre, 29 ans : « Notre projet c’est le développement territorial à l’échelle de plusieurs communes. Nous expérimentons un modèle de société passant par de nouveaux comportements économiques, avec notamment une monnaie locale et un revenu de base. » Un projet complet et complexe, en plusieurs phases.

Cela a commencé par deux tours de France des écolieux, associations et élus, effectués à vélo en été 2014 et 2015. Dès octobre 2015, un « écosystème coopératif » est créé. Il compte aujourd'hui trois pôles: production économique à la ferme de Lartel, pilotage du développement territorial à Tournon d’Agenais ; écoconstruction et habitat dans le futur quartier rural autonome de Trentels. La dernière phase de « transmission et essaimage » du modèle est prévue pour 2023.

Au Mas Lafont et au hameau de Vispens, comme dans beaucoup de collectifs utopiques, l’expérimentation porte d’abord sur la vie même du groupe. Une bonne partie des énergies est tournée vers la mise en pratique de principes comme la prise de décision collégiale, la non-spécialisation des tâches ou la propriété collective. Ce n’est pas de tout repos mais n’empêche pas l’ouverture au voisinage.

A titre d’exemple, le collectif Roue Libre organise régulièrement au Mas Lafont des événements culturels à prix libre, ouverts à tous, et Gus vient d’être élu au conseil municipal de Cros. A Vispens aussi, Vincent souligne qu’il y a « une forte relation avec les alentours. On fait partie de toutes les associations du coin et de nombreux réseaux. Et notre structure décisionnelle incorpore des amis et des voisins ».

Liberté de mouvement, liens affectifs forts, projection dans l’avenir, inscription dans un réseau de voisinage. Autant de besoins que la crise du Covid-19 fait ressortir en creux. Le manque de ces éléments structurants peut en effet provoquer une souffrance parfois difficile à identifier, tant les relations à l'autre, au territoire et à l'avenir font partie de notre paysage mental ordinaire, sans que nous en ayons toujours conscience. Mais chez les habitants des trois collectifs ruraux, ces besoins semblent très peu perturbés. La période de confinement les conforterait même plutôt dans leur recherche d’un mode de vie en marge du modèle dominant.

Plus de production et plus d'intimité

Il est des besoins encore plus élémentaires : rester en vie et s’alimenter. Ce n’est pas un hasard si la tension entre santé (minimiser le nombre de morts) et économie (assurer la subsistance de tous) fait la une des médias en temps de pandémie. La crise du Covid-19 a ainsi mis en évidence le rôle central des États dans le financement des services hospitaliers et la distribution de revenus aux plus démunis[3]. Elle a aussi rendu plus visibles les circuits économiques mondialisés dans ces deux domaines vitaux que sont la santé et l’alimentation .

Par contraste, l’autoproduction (fabriquer son masque, cultiver son potager) et la production locale (fruits et légumes, viande, fromage) ont connu un engouement inédit. Inédit pour le plus grand nombre, mais pas pour les communautés alternatives. 

Nos trois collectifs, comme beaucoup d’autres, produisent en effet une partie de leurs besoins alimentaires par le biais du maraîchage, de l’agriculture, de l’élevage et de la transformation de certains de leurs produits. Cette part d’économie domestique est complétée par des achats groupés leur permettant de s’approvisionner à bas prix auprès de producteurs locaux.

Ils commercialisent aussi leur production sur des marchés de proximité : vente à la ferme, boutiques spécialisées, foires, marchés de plein vent, coopératives de consommateurs, vente par correspondance… A Vispens, on produit de la viande et des boissons distillées  ; au Mas Lafont, de la bière, des pâtes et des plantes médicinales ; et sur la ferme de Tera, des produits maraîchers, de la spiruline et du pain. Ils ont ainsi pu bénéficier, en pleine pandémie, d’une conjoncture favorable aux produits locaux. 

Le confinement a par ailleurs a engendré une configuration étonnamment rare dans les trois collectifs : tous les habitants se sont retrouvés plusieurs semaines d'affilée rassemblés sur leur lieu d’élection. Cette situation exceptionnelle a été l'occasion d'une « multiplication des petits chantiers » à Vispens, de « plus de jardinage et de repas ensemble » au Mas Lafont et d'un « recentrage sur les activités productives après une période intense de réunions sur les gros enjeux » en ce qui concerne Tera. La période de confinement a donc permis aux membres des trois collectifs de produire tous ensemble.

Inversement, elle a également permis de jouir de plus de moments intimes. Julie, du projet Tera, en a profité pour souffler : « Au début, on a continué à discuter sur les gros enjeux du projet par visioconférence. Je participais souvent à la facilitation de ce type de réunions mais là, j’ai tout de suite eu envie de lever le pied. Ça tombait bien, on était plusieurs à avoir ce besoin d’être un temps avec soi-même. » Même attitude chez Vincent, directeur des programmes et partenariats de la Fédération nationale de Terre de Liens : « J’ai enfin pu me poser un peu. Après dix ans de vie semi-nomade – moitié à Vispens, moitié sur les routes pour le boulot – j’ai pu lire plus, réfléchir, approfondir certaines relations. »

Alors, la vie collective, que du bonheur ? Pas si sûr. Si la crise du Covid-19 met clairement en valeur beaucoup d’atouts de ces collectifs ruraux[4], nous verrons plus loin qu'elle fait aussi ressortir certaines de leurs limites. C’est toutefois la conscience de ces atouts et limites qui permet à ces microsociétés d’avancer, d’explorer des configurations inédites et d’offrir parfois des contributions originales au modèle dominant.

Parmi ces contributions, il y a celle que met en avant le mouvement Habitat Participatif France, à savoir « apporter des réponses collaboratives à de nombreux enjeux de société : lien social, bien vieillir, pratiques écoresponsables et préservation de l’environnement, logement abordable ». L’habitat partagé autogéré, expérimenté avec plus ou moins de succès par les collectifs des années 1970, a repris vigueur dans les années 2000 pour progressivement former un univers très diversifié, tant urbain que rural. Il est aujourd'hui le fait de collectifs utopiques explorant des voies inédites – comme le font le projet Tera, le Mas Lafont et le hameau de Vispens – mais aussi de groupes simplement à la recherche de plus de convivialité et de solidarité.

(A suivre)

 

NOTES

[1] Titre d’un livre de Ronald Creagh paru en 1983 et réédité en 2009 aux éditions Agone sous le titre Utopies américaines. Expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours. Les collectifs utopiques auxquels nous nous intéressons correspondent à peu près à ce que les anglo-saxons nomment des communautés intentionnelles égalitaires. « Intentionnelles » (et non « traditionnelles ») dans la mesure où leurs membres ont l’intention commune d’expérimenter de nouvelles façons de vivre. Et « égalitaires » du fait de préoccupations qui peuvent se manifester de différentes façons : économie de partage, démocratie horizontale, non-spécialisation des rôles, distribution équitable des tâches, recrutement tenant compte des rapports de genre, des classes sociales, etc.

[2] Les trois témoignages ont été recueillis durant la seconde quinzaine du mois d’avril 2020, par téléphone ou visioconférence. Julie Prêtre, 29 ans, du Projet Tera, vit à Tournon d’Agenais (47). Elle est référente de l’activité transformation/conserverie au sein de la ferme de Lartel et membre de la Coop du Tilleul qui œuvre au développement de l’écosystème coopératif du projet. Augustin Vieillard-Baron (Gus), 33 ans, est membre du collectif Roue Libre, du Mas Lafont, à Cros (30). Il y travaille comme paysan-brasseur. Vincent Jannot, 50 ans, vit au hameau de Vispens à Saint-Affrique (12). Il est directeur des programmes et partenariats de la Fédération nationale de Terre de Liens. Tous trois sont aussi facilitateurs de processus de groupe. Certains propos de Vincent Jannot sont issus la web-conférence Les collectifs ruraux en transition, organisée par l’Agora des Colibris le 8 avril 2020. https://youtu.be/sdKRDJq7NbA consulté le 9 avril 2020. Les propos des trois interviewés n'engagent qu'eux-mêmes et non l'ensemble de leurs collectifs respectifs. 

[3] En Inde, par exemple, où les infrastructures de santé publique sont précaires et où l’État qui a décrété le confinement n’est pas capable d’assurer la subsistance de millions de personnes qui dépendent d’une économie informelle reposant sur la mobilité quotidienne. Voir https://laviedesidees.fr/L-Inde-face-a-la-crise-du-Covid-19.html, consulté le 5 mai 2020.

[4] Des atouts que l’on retrouve en grande partie chez leurs cousines des villes, les coopératives d’habitants, où le confinement semble également avoir été mieux vécu qu’ailleurs. Voir Covid-19 : les coopératives d’habitants plus fortes pendant le confinement, Annabelle Grelier, 21/04/2020, site de France Culture, consulté le 5 mai 2020, https://www.franceculture.fr/societe/covid-19-les-cooperatives-dhabitants-plus-fortes-pendant-le-confinement

 

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