Collectifs utopiques en temps de pandémie (2/5)

Nous continuons à explorer les façons dont la pandémie est vécue dans trois collectifs, à partir des témoignages de Julie (Tera, Lot-et-Garonne), Vincent (Vispens, Aveyron) et Gus (Mas Lafont, Gard)[1]. Nous verrons comment ces collectifs ont réagi à l’injonction de confinement, les mesures qu'ils ont prises et comment l’équilibre entre groupe et individu en a été affecté.

Participants au projet Tera (Lot-et-Garonne) © Projet Tera Participants au projet Tera (Lot-et-Garonne) © Projet Tera

 

 

 

 

RESTER LIBRES ENSEMBLE 

Vus de loin les collectifs sont des sortes de grandes familles, ou mieux, de très grandes familles, ce qui n’est pas anodin en temps de pandémie : plus il y a de monde dans un même lieu, plus le risque de contamination est élevé. Une autre différence concerne la distribution du pouvoir : ici, pas de chefs (de famille) décidant au nom de tous.

A l’annonce de l’obligation de confinement, à la mi-mars 2020, il s’agit donc pour chaque collectif d’établir de nouvelles règles communes, en prenant en considération le point de vue de chacun. Pas facile quand ces points de vue divergent, que les délais sont courts et que l’émotion est à fleur de peau !

Un premier moment chaotique

Que s’est-il passé à l’annonce du confinement ? Dans les trois collectifs, des systèmes de décision pourtant bien rodés ont été rudement mis à l’épreuve. « Je n’avais jamais vu ça, raconte Vincent, du hameau de Vispens. La première réunion, le lundi 16 mars, c’était le bordel, les peurs individuelles rejaillissaient sur le collectif. Pas d’ordre du jour, des comportements de domination, des gens qui prenaient beaucoup de place… Pourtant on est tous formés à la facilitation et on pratique le consensus depuis longtemps.»

Gus, du Mas Lafont, décrit un premier moment très semblable: « Une plénière mal préparée, beaucoup d’émotion, des pressions pour prendre des décisions immédiates : un vrai cocktail explosif! »

Au sein du projet Tera, la désorganisation initiale se manifeste dans l’accès à la ferme. « La veille du confinement, se souvient Julie, les porteurs de projets liés à la fonction « alimentation » -- c’est-à-dire le maraîchage, la spiruline, la compost, les toilettes sèches –  se sont réunis. Ils ont ensuite communiqué au reste du groupe que l’accès à la ferme serait restreint à ceux qui y exercent une activité professionnelle, selon un planning permettant à quatre personnes au maximum d’y être présentes simultanément. Le lendemain, premier jour du confinement, il y avait onze personnes sur place dont certaines n’avaient rien à y faire! ».

Passé ce choc initial les groupes retrouvent assez vite leurs habitudes. En quelques jours, ils s’adaptent à la nouvelle situation, chacun à sa façon.

Tera : adapter l'usage des lieux collectifs 

Au sein du projet Tera, en peu de temps l’équilibre est rétabli: « Au départ les positions étaient très différentes concernant le degré d’adaptation des recommandations gouvernementales à la vie à la ferme, raconte Julie. On a eu une deuxième réunion, où on a utilisé nos outils : tour de ressentis, réactions, propositions ; et on a vite convergé. » D’autant plus qu'il n’y avait pas d’espace d’habitation collectif à gérer car les quelque quarante membres de Tera ne vivent pas tous au même endroit. Ils ont des logements autonomes dans et autour du village de Tournon d’Agenais. Ceci dit, comme pour tous les collectifs, il existe des espaces de travail communs : ferme, « garde-manger », salle de travail… Pour ces espaces, le système en vigueur permet des décisions rapides dans la mesure où le petit groupe qui gère chaque lieu prend les décisions le concernant. C’est par exemple le groupe de travail chargé de la gestion du garde-manger qui prend les décisions concernant l’achat, le stockage et la distribution des aliments. Le projet Tera dispose également d’une plateforme virtuelle bien structurée. Pendant la pandémie, son forum permet de diffuser des informations et de lancer des discussions. Julie met aussi l’accent sur la forte solidarité au sein du groupe: « Il y en a une qui a cousu des masques, un autre a fabriqué du gel. »

Chacun chez soi, des contacts limités dans des espaces communs régis par des règles acceptées par tous, un système de communication virtuelle permettant de garder des liens malgré tout, des actes de solidarité : après la confusion initiale, le calme est revenu parmi les Terians, comme ils aiment à se nommer.

Mas Lafont : l'option du confinement collectif

Au Mas Lafont, la situation initiale est également tumultueuse à l'annonce du confinement. Lors de la première réunion, le dimanche 14 mars, deux tendances s’opposent: « La majorité disait qu’il n’y avait pas grand-chose à faire par rapport à l’épidémie : il suffisait d’être en bonne santé et d’acquérir des défenses, se souvient Gus. Et une minorité disait qu’il fallait protéger les personnes à risque, se confiner ». L’atmosphère est tendue: « Ça rappelait nos premières réunions il y a trois ans : les prises d’otages émotionnelles, les pressions pour décider rapidement. Depuis, on sait que c’est dangereux pour le collectif de décider dans l’urgence, sous le coup de l’émotion. » Rendez-vous est donc pris quatre jours plus tard, pour une autre réunion conduite cette fois-ci dans les règles de l’art : ordre du jour, facilitation, tours de parole, propositions, objections… Les avis divergents peuvent ainsi être écoutés, discutés, pris en compte.

Cette discussion a pour cadre la configuration des lieux, contrainte majeure en temps de pandémie. Le Mas Lafont, c’est d’abord une grande bâtisse de deux étages – le mas lui-même – comprenant cinq chambres et un grand nombre de pièces communes : cuisine, salle à manger, salle de travail, salle d’activités (spectacles, cinéma, yoga…), salles d’eau, cage d’escalier... Un peu plus bas sur le terrain, trois studios ont été aménagés dans une ancienne magnanerie, dont le rez-de-chaussée est occupé par une grande cuisine partagée. Sans compter les terrasses, le potager, les ateliers, soit des dizaines d’outils et de machines, de portes et de fenêtres, de manches et de poignées… Un vrai casse-tête qui fait dire à Gus que « le lieu ne se prête pas du tout au confinement de chacun dans son coin. »

Après discussion, le groupe adopte comme solution le confinement collectif. Au sein du Mas, les contacts continuent comme avant. Concernant les contacts avec l’extérieur une seule personne sort faire des courses pour toutes les autres. Et les visites, jusqu'ici nombreuses, sont suspendues. Un compromis qui satisfait à la fois les partisans de la première option (continuer comme avant) et ceux de la seconde (se protéger en se confinant). Pour que tous y trouvent leur compte, ceux qui désirent tout de même s’isoler à l’intérieur du groupe peuvent le faire. Deux familles font ce choix pour des raisons médicales ; elles restent la plupart du temps dans leur chambre et se tiennent à l’écart du groupe du mieux qu'elles peuvent.

Par ailleurs, la présence de trois personnes de plus de soixante ans pose une question particulière : « J’ai moins de quarante ans, je ne suis pas du tout inquiet pour moi et je prends même les choses un peu à la légère, admet Gus. Mais à 65 ans, avoir peur de problèmes respiratoires ça n’est pas irrationnel. Il y a un risque réel et ça aurait pu infléchir la décision collective. On a beaucoup discuté avec les personnes plus âgées, on leur a demandé si elles désiraient des dispositions particulières. Eh bien, pas du tout, elles ont toutes été très claires. Elles ont préfèré garder la qualité de vie et les échanges dans le collectif, sachant qu’il y avait des risques, plutôt que de s’isoler du groupe. » Ces discussions font écho aux débats ayant eu lieu un peu partout, en France et ailleurs : entre mesures de santé publique et libre-arbitre individuel où mettre le curseur ?[2] Au Mas Lafont, avec le choix du confinement collectif et la possibilité d’un confinement interne pour ceux qui le désirent, le collectif Roue Libre retrouve un équilibre en procédant à des réglages fins, il définit de nouvelles règles communes sans négliger les individualités.

Vispens : chacun chez soi et régulation des rencontres

Dernière étape de ce tour d’horizon des modes de confinement, le hameau de Vispens. La réunion chaotique du lundi 15 mars est suivie d’une autre réunion, trois jours plus tard, bien plus calme. Ici aussi on suit les usages de la démocratie horizontale et on tient compte des caractéristiques de l’habitat, qui sont une sorte d’hybride des deux précédentes. Comme au Mas Lafont, tous les membres du collectif vivent sur place. Et comme pour le projet Tera, chaque foyer dispose d’un logement dans le hameau, très proche des autres mais autonome. Chacun peut donc rester confiné chez soi et définir ses propres règles: « Ma compagne et moi demandons à ce que les autres ne rentrent pas chez nous, explique Vincent. Les autres font comme ils veulent. » Pas besoin d’uniformiser les décisions, les options personnelles sont ici aussi respectées au maximum. Sans toutefois tomber dans l’individualisme : l’attention et la solidarité sont de mise dans ce hameau où l’éventail des âges va de 30 à 75 ans[3]. Prendre soin les uns des autres en période de pandémie c’est par exemple « prendre des nouvelles tous les jours, en particulier de ceux qui ont plus de 60 ans. Et si on ne les voit pas dehors on passe ou on téléphone. »

Par ailleurs, les espaces et les moments collectifs sont réaménagés afin de minimiser les risques. « On fait attention à ne pas contaminer les autres, explique Vincent. Les réunions ont lieu dehors, où on a espacé les fauteuils d’un mètre cinquante ; au jardin, les outils sont désinfectés à l’alcool ; à l’épicerie, une seule personne distribue les aliments en utilisant des gants. On communique aussi par le cloud interne : on a un fichier partagé pour discuter du montage financier, et des réunions par visioconférence, ce qui est un peu étrange quand on habite à cinquante mètres les uns des autres ! »

Une résilience acquise au fil du temps

Après un premier moment de vacillement, les systèmes de décision des trois collectifs ont donc accusé le choc et tenu le coup. Ils ont permis de trouver des solutions adaptées aux spécificités de la pandémie, du lieu et du groupe, sans pour autant ignorer les positions individuelles. « La crise a révélé la grande diversité au sein du groupe, analyse Julie. Les approches très différentes ont d’abord créé des tensions. Mais la crise a aussi montré qu'on savait rester groupe avec toutes ces différences. On a l’habitude de travailler ensemble, on sait s’écouter, on a appris à détecter d’où viennent nos émotions. Du coup, c’est rapide, pas besoin de tergiverser : on se réunit, on décide et on agit. »

Belle démonstration de résilience – au sens premier du terme : la déformation momentanée d’un système après un choc violent, suivie du retour à la forme initiale. Les outils – cercle de parole, décision par consentement, communication non violente ou autre – y ont contribué mais la résilience n’est pas la conséquence machinale de leur application. Elle est plutôt le résultat d’un lent processus d’apprentissage qui permet aux membres des collectifs de se connaître, d’éviter certains pièges (comme décider sous le coup de l’émotion) et, petit à petit, façonner leurs propres instruments. C’est ce qu'exprime Gus quand on lui demande de comparer le confinement du collectif et le confinement en famille: « Une famille confinée, elle se retrouve tout à coup à vivre 24 h sur 24 ensemble, à partager des tâches, gérer des frustrations et des conflits. Je ne serais pas étonné que le nombre de séparations augmente dans les prochains mois... Nous, ça fait trois ans qu'on expérimente la vie en groupe et le résultat est plutôt agréable. Mais ça ne se fait pas en quinze jours. Il faut trouver les outils, que tous acceptent de les utiliser, il faut les adapter. En même temps, il y a tout un travail intérieur, apprendre à avoir confiance, il y a de l’affect, des non-dits. Et tout ça est dynamique : des gens partent, d’autres arrivent. C’est du boulot !»

Rester à la fois libres ensemble[4] et forts ensemble

A la différence d’une famille, un collectif est formé de personnes ayant choisi de vivre et d’agir ensemble. Ils le font au nom d’une intention commune – souvent appelée « raison d’être » – qui donne au groupe sa force particulière. Pour réaliser cette intention, ses membres se dotent de règles et d’un mode de fonctionnement qui évoluent au fil du temps. Tout au long de cette évolution, il s’agit aussi de préserver le libre-arbitre de chacun. L’équilibre instable entre liberté individuelle et contrainte collective est donc au cœur de la vie des groupes.

Dans un premier temps, cet équilibre a été ébranlé par l’obligation légale de confinement et le caractère inédit de la pandémie : il n'y avait aucune expérience préalable à laquelle se référer. L’enjeu était d’autant plus grand pour les collectifs que le risque de contagion est directement lié au nombre de personnes en présence et à la fréquence des contacts. Après un moment de flottement, les trois collectifs ont réussi à se doter de nouvelles règles en accord avec leur mode de fonctionnement horizontal et avec la gravité de la situation. Ils ont donc su préserver l’essentiel : rester à la fois « forts ensemble » et « libres ensemble ».  

(A suivre…)

 

NOTES

[1] Ces témoignages n’engagent pas l’ensemble du collectif, où il peut y avoir des positions distinctes de celles de la personne interviewée.

[2] Une question qui s’est posée de façon particulièrement intense dans les Ehpad, où on a d’abord imposé l’isolement au nom de la survie à tout prix, au risque de laisser les résidents dépérir seuls dans leur chambre. Des voix se sont alors élevées pour que ce système soit assoupli. Certains voulaient même que l’on offre aux résidents la possibilité de contacts rapprochés avec leur famille, en conscience des risques encourus.

[3] Il y a aussi, comme dans bien des collectifs, des personnes, le plus souvent jeunes, de passage pour quelques jours, semaines ou mois. Elles disposent à Vispens d’une plateforme équipée pour que tentes, fourgons et caravanes puissent être autonomes.

[4] Titre d’une enquête du sociologue François de Singly. Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune, Armand Colin, 2005.

 

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