Collectifs utopiques en temps de pandémie (4/5)

En 1516 déjà, dans l’esprit de son inventeur Thomas More, « l’utopie n’est pas une rêverie chimérique mais un outil de transformation sociale »(1). Qu’en est-il de nos jours des utopies concrètes que sont les collectifs égalitaires ? De quelles façons pourraient-ils contribuer à la transition vers une société différente ? Et d’ailleurs, ne le font-ils pas déjà ?

  

L'île d'Utopie de Thomas More (1518, détail) © CC BY-SA 4.0 L'île d'Utopie de Thomas More (1518, détail) © CC BY-SA 4.0

TRANSFORMER LA SOCIÉTÉ PAR LE BAS (début)

Les collectifs utopiques que nous accompagnons dans cette série ont des visées différentes. Le collectif du Mas Lafont n’aspire pas à créer un modèle reproductible à plus grande échelle ; il se considère plutôt comme un exemple singulier dont chacun peut d’ores et déjà s’inspirer librement. Le projet Tera construit quant à lui, étape par étape, un modèle territorial sophistiqué, voué à être reproduit dans un avenir proche. Dans ce quatrième volet de la série, l’expérience de ces deux groupes témoigne de ces deux façons d’envisager la transformation sociale.

 

LE MAS LAFONT : UNE SOURCE D'INSPIRATION, PAS UN MODÈLE 

Le collectif Roue Libre, au Mas Lafont, ne propose pas de modèle. Pour ses membres, il s’agit d’abord d’expérimenter le changement pour soi-même et, ensemble, « vivre la transition vers une société différente, changer les modes de dialogue, de production, de décision, aller vers plus de sobriété dans les besoins matériels et plus de qualité de vie », résume Gus.

Les habitants du Mas suivent en somme le célèbre crédo de Gandhi : « Sois le changement que tu veux voir dans le monde ». Mais comment ce principe se traduit-il dans la vie quotidienne du Mas ? Qu’est-ce qui se distille au juste dans les cornues de ce « laboratoire de l’utopie »(2) établi au pied des Cévennes?

Du bricolage tous azimuts

Au Mas Lafont comme dans des centaines d’autres collectifs, on expérimente, on recycle et on invente tous azimuts. Le sociologue Michel Lallement parle à ce propos de « bricolage social qui fait des communautés des ateliers de vie » où l’on expérimente « l’implication (plus ou moins forte ou réelle) de tous dans l’allocation des ressources économiques, le dynamitage des statuts les plus traditionnels (de parents, d’hommes et de femmes, d’employeurs et d’employés), des échanges sans argent, des formes d’éducation alternative » (3).

Au Mas Lafont, la liste des bricolages sociaux et techniques est longue et évolue en permanence. Gus en donne quelques exemples.

Bricolage en agriculture et élevage: « Nous avons un poulailler mobile. Tous les quatre mois environ, le poulailler est transféré d’un enclos à un autre. Grâce aux poules qui grattent et font leurs besoins toute la journée, la terre devient plus meuble et plus fertile. Dans le premier enclos, on a planté des patates, qui ont très bien poussé. On a aussi planté du blé ancien, qui est monté en tige et s’est couché. Maintenant on sait : c’est trop d’azote pour le blé. La prochaine fois, on corrigera le tir. »

Bricolage technologique « On a adapté les moteurs de nos voitures pour qu’ils fonctionnent à l’huile de friture récupérée. En été, ça va. En hiver, l’huile peut figer. On expérimente des mélanges pour améliorer ça. »

Bricolage organisationnel : « Pour les tâches communes, on a fait un grand tableau, avec pour chaque tâche la durée et la fréquence (tous les jours, tous les mois…). Chacun l’a d’abord rempli en fonction de ses préférences. On a ensuite réparti équitablement les tâches dont personne n’avait envie (laver les vitres de 3 mètres de haut par exemple). Ça marche à peu près… »

Bricolage relationnel : « Pour les discussions et les décisions, on a les réunions plénières et les commissions spécialisées : agriculture, habitat, finance... C’est bien rodé mais, au bout d’un moment, on a vu que ça ne suffisait pas. Du coup, on a créé la Roue des palabres pour traiter des sujets conflictuels ou sensibles comme l’éducation des enfants dans le collectif, le vieillissement... Certaines personnes sont formées à la communication non-violente et aux cercles restauratifs, mais en fait on crée petit à petit notre propre façon de faire. »

Un laboratoire ouvert au monde

Ce collectif est toutefois loin d’être une bulle et ses membres souhaitent que d’autres puissent bénéficier de leur expérience, mais ils ne prêchent pas la bonne parole pour autant. Gus est clair sur ce point : « On n’a pas de modèle à proposer. On expérimente, d’abord parce que ça nous plaît, et on invite les gens qui sont curieux à venir nous voir. On ne cherche pas à faire des adeptes. On veut juste montrer que c’est possible. Ce que l’on fait peut inspirer d’autres personnes ou d’autres collectifs. Ils viennent et ça prend ou ça ne prend pas. Le changement, ça arrive quand on est curieux, quand on va voir comment ça se passe ; pas à travers un tract qu’on reçoit. »

Des modes d’échange très divers

Il y a beaucoup de gens de passage au Mas : des amis et de la famille, comme partout, mais également beaucoup de membres d’autres collectifs et bon nombre de woofers, des sortes de stagiaires qui viennent quelques semaines travailler et se former aux pratiques bio. Il y a aussi de temps à autre des personnes en quête d’elles-mêmes, qui viennent souffler un moment. D’autres en quête d’un groupe où aller vivre. D’autres encore font, seules ou à plusieurs, le tour des collectifs en vue de créer leur propre projet.

Outre ces nombreuses visites, des chantiers participatifs sont régulièrement organisés pour couper du bois, édifier un bâtiment, travailler la terre. Inversement, il arrive aux habitants du Mas d’aller donner des coups de main aux collectifs de la région. Alors, au fil du temps se tissent des réseaux d’entraide et d’action avec des voisins, des professionnels, des associations des alentours. Episodiquement, des formations ont lieu : yoga, méditation ou brasserie ; des fêtes aussi, pour commémorer une fin de chantier ou pour le simple plaisir de la convivialité; des rituels également, pour célébrer le solstice ou l’équinoxe. Et, régulièrement, la commission Culture organise des soirées à prix libre où alternent théâtre, musique, cinéma, conférences, et qui se terminent autour d’un verre.

Enfin, les engagements politiques et associatifs contribuent à ce large mouvement de dissémination et d’apprentissage. Le groupe fait par exemple partie d’un réseau d’échanges de semences paysannes, Paule est militante active de l’association Terre de Liens, Gus vient d’être élu au conseil municipal du village de Cros.

Les limites : pas d’autonomie à l’échelle du collectif

Les collectifs utopiques sont donc porteurs d’innovation et de transformations sociales et ils les diffusent de diverses façons dans la société extérieure. Toutefois, s’ils vivent en marge, et si certains, tels le collectif du Mas Lafont, sont en quête d’autonomie, ils dépendent aussi irrémédiablement de cette même société. Gus en est tout à fait conscient : « L’argent du collectif vient en grande partie de l’Etat, de salaires de fonctionnaires, retraites, prestations sociales, aides à l’installation. » C’est donc bien en partie grâce aux bienfaits de l’Etat-Providence – RSA, aide au logement, droits au chômage, pensions – que le collectif dispose de moyens et de temps pour innover.

Le Mas Lafont dépend, pour une autre partie, de transactions relevant de l’économie de marché. Même s’il dispose d’eau de source en abondance, coupe tout son bois de chauffage et produit une part de plus en plus conséquente de ses besoins alimentaires ; et même si la vie en collectif permet des économies d’échelle qui réduisent drastiquement les coûts (un habitant du Mas vit très bien avec moins de 500 euros par mois), il n’en reste pas moins que « le collectif est encore loin de l’autosuffisance : pas avant trois ans pour la partie agricole ». Gus sait bien qu’en cas de crise économique majeure, le groupe ne tiendrait pas bien longtemps : « quelques jours de plus que les voisins », admet-il. Il espère donc que la pandémie aura pour vertu d’« aller vers une relocalisation de l’économie », car c’est au niveau d’un territoire plus vaste que celui du Mas qu’un développement économique proche de l’autonomie pourrait avoir lieu.

 

 

TERA : CONSTRUIRE ET TRANSMETTRE UN MODÈLE TERRITORIAL

Cette relocalisation de l’économie est précisément ce à quoi œuvre le projet Tera. « Avec la crise du Covid-19, on a vu des chaînes de productions mondialisées s’arrêter, observe Julie. Il y a maintenant un regain d’intérêt pour les circuits courts, la production locale. Ça a aussi un effet de catalyse pour le revenu de base et les monnaies locales. Ça montre que ce que nous faisons ce n’est pas seulement une bonne idée, c’est une nécessité dans la situation actuelle. »

Le projet a commencé par un grand tour à vélo des collectifs en 2014 et 2015. Frédéric Bosqué, co-fondateur de Tera, en est revenu avec le constat que « peu d’écolieux ont un véritable modèle économique. Ce que j’ai vu c’est plutôt l’appauvrissement progressif de porteurs de projets qui finissaient par partir. C’est pourquoi on a mis l’économie au cœur de Tera ».(4)

Le site du projet précise que l’objectif est de favoriser « le développement concerté d’activités économiques » à l’échelle d’un territoire composé de plusieurs communes. Et d’en faire un modèle destiné à être transmis « sous forme par exemple de modules de formation ».

 Le modèle : de l’écolieu à l’écosystème territorial

Initialement, les membres du projet s’étaient donné jusqu’en 2021 pour établir le modèle et jusqu’en 2024 pour le transmettre. Mais « on a au moins deux ans de retard », admet Frédéric. Tout ne s’est pas déroulé comme prévu mais, d’une certaine façon, Julie trouve ce contretemps salutaire, dans la mesure où cela a incité le groupe à changer d’échelle : « L’idée initiale c’était un écohameau sur la ferme de Masquières. Les premiers membres du projet y ont habité ensemble jusqu’en 2017. Ça n’a pas été possible de continuer pour des questions de voisinage. Alors on est passés d’une logique d’écohameau à une logique d’écosystème territorial ancré sur trois lieux : la ferme qui regroupe les activités liées à l’alimentation ; pour l’habitat écologique, on a un projet d’écoquartier rural à Trentels, à vingt kilomètres de la ferme ; et le pilotage du développement territorial a lieu à Tournon d’Agenais, une jolie bastide du Lot-et-Garonne où l’on habite pour le moment. »

L’« écosystème territorial coopératif » que Tera cherche à construire est composé de trois éléments fortement connectés les uns aux autres.

D’abord, explique-t-on sur le site Internet, il s’agit de « relocaliser fortement (85%) une production vitale respectueuse des humains et de la nature ». C’est la base du modèle. Cela inclut la production sur la ferme de Masquières mais ce n’est bien sûr pas suffisant. Le projet est actuellement en train de développer le « garde-manger », un groupement d’achat qui pourrait à terme prendre la forme d’une épicerie coopérative et d’un espace culturel, proposant des produits et des services en accord avec les valeurs du projet. D’autres activités économiques devraient également voir le jour dans le futur écoquartier de Trentels, notamment un centre de formation à l’écoconstruction et un lieu d’accueil en habitats légers.

Pour favoriser et accélérer cette relocalisation de l’économie, le deuxième élément du modèle est « la valorisation de la production en monnaie citoyenne ». Une monnaie locale, l’Abeille, existe déjà dans le Lot et Garonne depuis 2010. Elle est portée par l’Association Agir pour le vivant, qui en explique le fonctionnement sur son site. Avec l’Abeille on peut notamment acheter les produits de l’ « écosystème Tera ». C’est tout l’intérêt de cette monnaie complémentaire à l’euro : elle favorise l’achat de produits locaux et de quelques autres exogènes (comme le chocolat de la Biocoop) respectant les termes d’une charte établie d’un commun accord. Une telle monnaie promeut le développement durable du territoire en fléchant les achats vers des prestataires respectueux de l’environnement, entre autres conditions figurant dans la charte.

Le troisième élément du modèle est inscrit dans le nom du projet TERA, acronyme de Tous Ensemble vers un Revenu d’Activité. L’idée est de « distribuer aux habitants des revenus d’autonomie d’un euro supérieurs au seuil de pauvreté », revenus qui sont « contre-garantis par la production locale ». Et, pour boucler la boucle, ces revenus sont versés en partie en monnaie locale.

Mais que signifie « revenu contre-garanti par la production locale » ? Frédéric, intarissable sur le sujet, tente d’expliquer simplement cet échafaudage complexe: « Chaque fois qu’une unité de monnaie citoyenne est utilisée pour payer un revenu, cela doit correspondre à une unité de monnaie utilisée pour vendre un produit local. Il faut donc augmenter la production locale pour qu’il y ait suffisamment d’unités de monnaie en circulation et ainsi pouvoir payer de plus en plus de revenus aux habitants du territoireLa monnaie citoyenne émise correspond alors à la production réelle. » Le revenu d’activité est donc une forme de revenu universel, distribué à tous, mais que l’on ne peut pas dépenser n’importe comment : il sert à acheter des produits locaux essentiels et ainsi alimenter un cercle vertueux entre consommation et production de proximité.

Le site indique encore qu’en 2018 « a été lancé un financement participatif afin de collecter les revenus d'autonomie des 10 référents porteurs [d’activités prioritaires], afin de leur permettre de s'y consacrer sereinement : garantir 1000 € mensuel, versés en partie en monnaie citoyenne locale, pendant 3 ans, le temps que nous générions nous-mêmes la richesse à distribuer. » Tout compte fait, « cinq revenus ont pu être financés, grâce à des dons de particuliers et de fondations. A l’avenir, un revenu de base inconditionnel sera octroyé à tous les enfants qui naîtront sur le territoire afin, que « chacun puisse expérimenter le chemin vers son propre bonheur en choisissant son activité. Pas de travail obligatoire ! », s’enthousiasme Frédéric.

Multiplier les lieux de rencontre et les alliances

Comment diffuser ce modèle économique et créer les conditions pour que de plus en plus de gens « entrent en transition »? Frédéric est persuadé qu’« Il faut multiplier les lieux physiques et virtuels où les gens peuvent réchauffer leur cœur et voir que la transition est facile ». Il pense que le futur écoquartier rural jouera ce rôle, avec sa « maison de la transition » (où seront montrées différentes techniques de construction et d’autonomie en eau et en énergie), son centre de formation à l’écoconstruction, sa parcelle agricole.

En attendant, de nombreux liens se tissent sur le territoire au fur et à mesure que le projet se développe. Des liens avec la municipalité de Trentels, qui a invité Tera à construire l’écoquartier sur son territoire. Des liens avec d’autres communes, communautés de communes et avec la région Nouvelle-Aquitaine, qui soutiennent et financent le projet. Des liens            avec les associations locales aussi et avec les paysans dont les produits sont distribués au sein de l’écosystème. Et enfin des liens de personne à personne, grâce à la chorale, au cours de yoga et d’autres activités organisées par les Terians.

Le modèle doit encore faire ses preuves

Le modèle ambitieux de Tera est pour le moment très dépendant de financements externes. « Ça me pose question, dit Julie. Pour aller vers plus d’autonomie, il nous faut renforcer les équipes qui travaillent à la production de ce dont nous avons besoin pour vivre. » C’est de fait la production locale qui permet d’amorcer la pompe économique qui alimente la production de monnaie et le revenu d’autonomie.

Le groupe a redoublé d’efforts sur la ferme à l’occasion du confinement, mais c’est insuffisant. Pour passer du stade de laboratoire à celui de modèle territorial « il va falloir qu’on fasse nos preuves. On ne pourra partager le modèle qu’une fois qu’il sera viable, après avoir consolidé ce qui existe et lancé de nouvelles activités pour générer des ressources ».

Comment faire groupe tout en restant très ouvert ?

Pour mener à bien un tel projet, il faut des bras et des têtes, en grande partie bénévoles. Tera en attire beaucoup et jusqu’à présent ne faisait pas de sélection. Sa philosophie, selon Frédéric, est « d’accueillir tous les gens qui en ont envie, pour les aider à faire la transition ». Périodiquement, de nouveaux arrivants louent un logement dans le village de Tournon d’Agenais et se joignent au projet. Il en résulte une très vaste diversité de profils : des jeunes et des retraités ; des personnes rompues aux outils de décision collective et d’autres ayant des attitudes bien plus directives ; des passionnés du montage économique et des gens plus intéressés par la transformation personnelle… Dans ces conditions d’extrême mixité, Julie se demande « comment faire groupe quand on a des manières de faire si différentes ? Pour moi la diversité est une merveilleuse source de richesse pour le projet, mais un certain niveau de culture partagée semble nécessaire ».

Les défis ne manquent donc pas pour bâtir le modèle à l’échelon territorial. Pour y faire face, Tera organise beaucoup de discussions internes et de moments d’échange avec d’autres organisations locales. Ses membres participent également à des rencontres où participent des collectifs vivant sur d’autres territoires – notamment les rencontres nationales organisées tous les ans par le réseau des Oasis Colibris, « une occasion unique d’échanger pendant quatre jours avec plus de 70 écovillages ».

Cette dynamique de réseau et la constitution d’un « archipel » de collectifs seront approfondies dans le dernier volet de cette série, où nous évoquerons également l’articulation entre les échelons communautaire, territorial et national.

(A suivre)

 

NOTES

(1) Alizée Vincent, « Thomas More, l’inventeur de l’utopie », Sciences Humaines n°313, avril 2019

(2) Titre d’un livre de Ronald Creagh paru en 1983, actualisé en 2009 sous le titre Utopies américaines. Expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours, aux éditions

(3) Michel Lallement, Un désir d’égalité. Vivre et travailler dans les communautés utopiques, Le Seuil, 2019, p.529.

(4) Les éléments de discours de Frédéric Bosqué et une partie de ceux de Julie Prêtre sont issus de deux visioconférences organisées à une semaine d’intervalle par Printemps Arables. J’ai consulté l’enregistrement de la première le 25 mai 2020. J’ai assisté à la seconde en tant qu’observateur le 08 mai 2020.

 

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