Gilets jaunes : questions sociales, questions spatiales

Les racines de la crise traversée par le pays sont anciennes, mais ont connu une brutale accélération suite à des mesures perçues comme injustes et affectant d'abord les catégories populaires résidant loin des métropoles. Y répondre nécessite de trouver des solutions pertinentes en termes de justice spatiale et de s’appuyer sur les innovations provenant des territoires de faible densité.

Les événements auxquels la France est confrontée comportent de multiples dimensions, spatiales, sociales, générationnelles, professionnelles, environnementales. Ils sont complexes à saisir et ne peuvent se réduire aux grilles d’analyse classiques, d’autant qu’ils présentent une spontanéité dans leur déclenchement et une originalité dans leur mode de diffusion et d’organisation qui ne renvoient à aucun schéma connu.
Les problèmes soulevés ont des racines profondes, ils n’ont pas brusquement émergé à la suite de l’élection présidentielle de 2017. La société était travaillée par des mouvements souterrains qui ont fini par accéder à la visibilité. Rappelons que dès 1995, Jacques Chirac avait axé sa campagne présidentielle sur le thème de la « fracture sociale » ... La crise à laquelle le pays est confronté résulte pour partie de choix politiques potentiellement réversibles (par exemple si l’on prend le cas de l’élément déclencheur, le prix de l’essence, voire celui de l’ISF), mais également de mutations plus complexes à appréhender (interdépendance économique, transformations des activités en relation avec les technologies du numérique, crise environnementale, …).

Si dans le contexte français, ces tensions ont conduit à des formes d’expression spécifiques et originales, de très nombreux pays connaissent des évolutions de même nature, sortant des cadres habituels, qu’il s’agisse du Brexit britannique, de l’arrivée au pouvoir de la coalition Cinq étoiles – Ligue du Nord en Italie, voire du trumpisme aux Etats-Unis, en attendant d’autres probables soubresauts. Les tonalités peuvent être variées et dans la dépendance des contextes sociaux, politiques et institutionnels locaux.

En France, les dynamiques engagées peuvent conduire à divers scénarios allant du renversement de la Cinquième République dans une logique insurrectionnelle à l’épuisement du mouvement sans l’obtention de résultats tangibles. Dans le premier cas, il est impossible d’imaginer les suites chaotiques possibles, dans le second, l’amertume qui en résulterait ne pourrait qu’alimenter de nouveaux troubles encore plus importants dans l’avenir. Entre ces deux bornes, peut, doit exister une fenêtre permettant d’engager des réponses tangibles.

Celles-ci ne peuvent provenir de l’Etat comme seul acteur, même si celui-ci est appelé à jouer un rôle déterminant, en particulier dans le domaine fiscal. Celles-ci ne peuvent s’appuyer sur une lecture simpliste qui opposerait d’un côté les métropoles gagnantes aux périphéries délaissées, ici les responsables et les gagnants du système, là les victimes, dans une réactivation du schéma daté et inadéquat de « Paris et le désert français ». Les problèmes posés portent sur les mobilités, sur l’habitat, sur la qualité des services, sur la qualité environnementale et ce, de manière non exhaustive. Tous ces éléments font système et renvoient d’une manière ou d’une autre à la notion de justice spatiale. Comment garantir à tous un accès aux ressources du territoire et une liberté personnelle d’arbitrage, en engageant de réels processus participatifs (voir par exemple sur cette thématique l’ouvrage : https://www.ppur.org/produit/667/9782889150588/Qualite%20urbaine%20justice%20spatiale%20et%20projet%20) ?

La crise auquel le pays est confronté laisse entrevoir l’ampleur des défis sociaux et spatiaux, elle offre aussi une opportunité considérable, celle de permettre de les identifier et de trouver les réponses les plus consensuelles pour les résoudre.

Face à ces multiples défis, des réponses sont d’ores et déjà mises en œuvre par les acteurs locaux, ici les communes, là les EPCI (communautés de communes ou communautés d’agglomération). Ces transformations ne concernent pas uniquement les métropoles, mais également les espaces de faible densité, dans les zones périurbaines et rurales. A l’échelle locale sont identifiés les problèmes et sont imaginées des solutions souvent innovantes. Même si aucune réponse clé en main n’est souhaitable, les échanges d’expérience sont pour le moins indispensables. Des dispositifs ayant fait leur preuve dans un contexte donné peuvent servir de point d’appui dans un autre contexte afin de concevoir des réponses adaptées, qu’il s’agisse des mobilités, de l’énergie, de la qualité environnementale, des circuits courts, des services publics, ...

Renforcer la cohésion d’une société ne peut s’imaginer sans l’implication des multiples acteurs concernés, ni sans prendre en compte les spécificités des territoires concernés avec leurs contraintes et leurs atouts variés. L’objectif à atteindre n’est rien moins que renforcer les bases du fonctionnement démocratique de notre société, notre bien commun.

La prise en compte de la justice spatiale doit constituer une voie permettant d’amorcer des réponses permettant de résoudre les difficiles équations sociales et spatiales pour aujourd’hui, mais également d’amorcer les réponses indispensables à la crise environnementale qui se profile et ne fera qu’exacerber les tensions sociales. 

Didier Desponds, géographe, Université de Cergy-Pontoise

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