Les universités : puissant antidote contre tous les sectarismes

En dépit de leurs multiples apports et de leur capacité à se transformer, les universités en France n’ont pas toujours bonne presse. Elles sont perçues comme offrant un choix par défaut en comparaison de l’enseignement supérieur sélectif qui reste considéré à tort comme plus exigeant.

Le contexte de tension dans lequel nous vivons depuis le 13 novembre amène à positionner d’une manière nouvelle la place des universités et la manière dont celles-ci contribuent à créer du lien, à cimenter de manière constructive la société et à dessiner des pistes pour le futur.

Si le concept de mixité sociale a un sens c’est dans les universités qu’il prend corps. Les étudiants y proviennent des milieux sociaux les plus variés et y trouvent les ressources pour construire leurs projets d’où qu’ils viennent. Là où le maillage universitaire est moins dense, là où les diplômes délivrés sont moins nombreux, la probabilité d’ascension sociale est plus faible comme l’a montré une recherche récente publiée en novembre 2015 (http://www.strategie.gouv.fr/publications/geographie-de-lascension-sociale). Les universités contribuent à lutter contre les inégalités sociales en offrant des perspectives professionnelles et par là même à rompre pour partie les cercles de la reproduction sociale qui participent au renforcement de la désespérance et sont susceptibles d’amorcer des dérives extrémistes.

Si la crise économique exacerbe l’angoisse du déclassement du pays permettant à certains intellectuels d’agiter le spectre sans cesse renouvelé du déclin, les menaces terroristes peuvent conduire à une suspicion généralisée débouchant sur le renfermement. Or, vue de l’étranger, la France est très attractive pour les étudiants en mobilité internationale, derrière les Etats-Unis et le Royaume-Uni selon une étude de l’UNESCO présentée en 2014 (http://www.uis.unesco.org/education/pages/international-student-flow-viz.aspx). Les universités y contribuent fortement en  accueillant les trois-quarts de ces étudiants et ce même du temps où l’absurde circulaire Guéant de mai 2011 (abrogée en mai 2012) avait contribué à fragiliser leur situation sans en mesurer les conséquences sur le rayonnement de la recherche et de la culture. Les universités constituent des atouts essentiels pour contrebalancer les diverses formes de repli identitaire en maintenant grandes ouvertes les portes des échanges internationaux et des interactions culturelles.

Si les périodes de tensions sécuritaires sont propices aux analyses caricaturales, aux rumeurs infondées et aux théories simplistes, la nécessité de décrypter et comprendre n’en est que plus essentielle. Il est probable que les analyses de S. Huntington  sur le « Choc des civilisations » bénéficient d’un regain de jouvence à la suite des attentats du 13 novembre. Elles offrent un cadre explicatif simple, permettent d’identifier des ennemis potentiels renvoyés à un essentialisme culturel et religieux. Or, elles font l’impasse sur la diversité des contextes, occultent le fait que chaque société se trouve confrontée à des tensions fortes et à de complexes enjeux sociaux, économiques et culturels. Les universités constituent l’un des espaces où ces différentes dimensions peuvent être analysées de façon rationnelle, en s’appuyant sur des démarches critiques et des études de terrain et non sur un dogme préalable qui détiendrait les clés de toute vérité. Ce modèle éclairé a toujours été perçu comme une entrave à l’expansion des entreprises sectaires. Dans le courant des années 90 en Algérie ou plus récemment en Tunisie, les groupes religieux extrémistes ont exercé de terribles pressions sur les universités afin de leur faire modifier leurs pratiques voire de les pousser à interdire les enseignements qui leur paraissaient contraires au dogme (la théorie de l’évolution de Darwin constitue à titre d’exemple l’un des points de cristallisation).

Avec la presse libre et les lieux culturels, les universités constituent non seulement l’un des outils de résistance aux menaces auxquelles nous sommes confrontés mais aussi l’une des clés pour élaborer les réponses aux défis du futur. Il est donc impératif que les acteurs politiques, et ce de quelque bord qu’ils soient, qui pourraient être tentés d’agir sur les universités, ne projettent sur celles-ci leurs propres peurs et fantasmes en proposant je ne sais quelle loi de circonstance. Il est indispensable qu’ils prennent conscience des atouts qu’elles présentent et s’appuient à la fois sur leur potentiel intellectuel et sur le modèle d’ouverture qu’elles offrent afin de travailler à une société plus généreuse, tournée vers l’avenir et ses multiples défis, au moyen du dialogue et de la confrontation des idées.

Didier Desponds. Professeur de géographie, Université de Cergy-Pontoise.

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