Comment s’effondrent les pays ?

La situation résultant de l'opposition lors du second tour de l'élection présidentielle débouche sur l'absence de front républicain et sur une grande variété d'arguments développés par ceux qui hésitent à rejeter le Front National en optant pour E. Macron. Certains paraissent paradoxaux, alambiqués dans leur logique. Compte tenu de l'enjeu, regardons-en quelques-uns de façon plus précise.

Dans « l’étrange défaite » rédigé lors de l’été 1940, en plein cœur de la pire débâcle que la France ait connu, l’immense historien Marc Bloch a analysé les facteurs profonds de l’effondrement du pays : aveuglement des élites politiques et militaires, incompréhension des enjeux, perpétuation des anciennes routines, petits calculs conduisant à la sous-estimation des risques. Ne nous trouvons-nous pas dans une situation de même nature ? Certes, l’ennemi n’est pas présent sur le territoire, mais les analyses développées par ceux qui s’expriment sur la situation politique inédite produite par le second tour de l’élection présidentielle intriguent et suscitent les plus grandes inquiétudes. Elles portent tout d’abord sur la confusion qui règne quant aux dangers respectifs présentés par chacun des deux candidats restant en lice, comme si l’un égalait l’autre, comme si le projet social-libéral d’E. Macron était aussi pernicieux et potentiellement destructeur que celui développé par M. Le Pen. Depuis dimanche soir, se multiplient les arguments tendant à faire comprendre l’impossibilité de choisir, voire l’impérieuse nécessité d’opter pour le pire, histoire de tout reconstruire proprement après. Quelques exemples accompagnés de commentaires suffiront :

 - « Ni Marine, ni Macron – Ni fascisme, ni patron ». Un régime politique, incarnation de la guerre et de la dictature est donc mis sur le même plan qu’une activité professionnelle. Le terme de « patron » pouvant renvoyer à un propriétaire de l’outil de travail ou à un simple salarié, exerçant certes des responsabilités importantes et bénéficiant de larges rémunérations, mais révocable.

- « Voter Macron aujourd’hui, c’est avoir Le Pen dans 5 ans ». Que comprendre, le choix résultant du premier tour se résumant à un duel entre E. Macron et M. Le Pen ? Pour éviter la seconde dans cinq ans, il ne faudrait pas voter pour le premier, autrement dit il faudrait opter pour M. Le Pen de suite… ?

- « Voter pour un banquier, jamais ». Qu’est-ce qu’un banquier ? Quelqu’un ayant exercé cette fonction pendant une partie de sa vie professionnelle ou l’un des membres des grandes dynasties bancaires (les deux cents familles de 1936). A ma connaissance, E. Macron n’émane pas de cette oligarchie, même s’il y a pu y accéder momentanément en raison de sa réussite scolaire et professionnelle.

- « Macron est un héritier ». La charge est lourde. Héritier, cela renvoie à l’Ancien régime où la naissance primait sur tout. Dans ce cas, il n’existe qu’une héritière, M. Le Pen qui a bénéficié de la fortune occulte de son père et du parti qu’il est parvenu à construire à l’extrême droite de l’échiquier politique français. E. Macron est donc tout sauf un « héritier », il serait plus judicieux de le présenter comme un opportuniste, un self made man ou un Rastignac, mais pas comme un « héritier ».

- « Chirac a eu ma voix en 2002, il n’est pas question que je vote pour Macron ». Tout dépend de ce qui était attendu du vote de 2002. J. Chirac allait-il amender son projet politique ? Aurait-il mieux valu laisser faire en 2002 et voir monter le vote de J.-M. Le Pen ? Sur ce point, l’avis de J.-L. Mélenchon (tout du moins celui de 2002) semblait plus pertinent.  Il s’agissait de limiter le plus possible le vote de J.-M. Le Pen, l’inverse contribuant à le renforcer. Il devrait en aller de même en 2017.

- « Macron, c’est le fils de Hollande ». Ceci suppose une certaine continuité, un passage de témoin. L’assertion est pour partie discutable, la montée en puissance d’E. Macron ayant participé à l’impossibilité de se présenter pour F. Hollande. S’agissant du programme politique, par contre, il existe en effet une certaine filiation, à comparer point par point au programme du Front National.

- « Je préfère ne pas me salir les mains en votant Macron, alors je voterai blanc, les autres feront bien le travail ». Ceci laisse entendre que le résultat de l’élection est entendu, qu’un résultat (en l’occurrence la victoire d’E. Macron) est préférable à l’autre et qu’une totale confiance est faite dans le choix des autres citoyens. Espérons que le résultat ne se jouera pas à quelques voix près... Un petit Epsilon manquant pouvant conduire à une grande bifurcation selon les modèles de la théorie du chaos.

- « Si le vote blanc était reconnu, j’irais voter, mais là non, c’est trop dur pour moi ». Imaginons en effet que le vote blanc soit reconnu et qu’il arrive en tête des suffrages exprimés. Que fait-on ? On élit « vote blanc » comme nouveau Président de la République ? On choisit celui (celle) qui est arrivé (e) en seconde position ? Dans ce cas le vote blanc ne sert qu’à délégitimer le vainqueur. On recommence l’élection ? Dans ce cas, combien de fois doit-on recommencer ? Le « vote blanc » laisse supposer qu’un choix ne peut résulter que d’une parfaite adéquation entre le citoyen et le programme proposé. Par défaut, on laisse agir les militants (qui sont toujours parfaitement motivés), les autres se réfugiant dans le « vote blanc ». Si l’on excepte le cas du référendum où le « vote blanc » peut avoir un sens, dans toutes les autres situations, il s’agit d’un refus de décider ce qui est le mieux, ou le moins mal.

- « Le libéralisme est la cause de la montée du Front national, alors qu’ils se débrouillent tous avec leur Marine et leur Macron ». Le libéralisme est ici entendu comme libéralisme économique et non comme libéralisme sociétale à l’américaine. Il faudrait maintenant expliciter ce qu’il faut entendre comme libéralisme, des nuances existant : « libéralisme dérégulée » à la M. Thatcher, « ultra libéralisme », « économie de marché », « libéralisme social » à la scandinave avec le modèle de Flexisécurité ? Le terme de libéralisme est trop flou et peut renvoyer à des pratiques variées. Il existe cependant un contraire, l’économie dirigée, planifiée, telle qu’elle existait dans l’ex bloc soviétique. Est-ce cela qui serait préférable ?

- « Macron, c’est la casse sociale ». Mieux vaut dans ce cas ne pas imaginer ce que pourraient être les résultats économiques de M. Le Pen : fermeture des frontières, ruptures économiques, tarissement des investissements. Le terme de « casse » dans ce cas serait modeste, mieux vaudrait le remplacer par « désastre ». Maintenant, rien ne présage des résultats économiques de la politique que mettrait en œuvre E. Macron.

- « De toute façon, on a tout essayé, alors pourquoi pas elle ? ». Il est surprenant d’entendre ce type de formule, elle nie les réussites françaises et suppose que tout va mal partout et méprise les solutions (certes imparfaites) mises en œuvre par des pays voisins, baignant dans un contexte similaire et confrontés à des difficultés de même type. Tout n’a donc pas été tenté.

- « De toute façon, à quoi bon voter, la victoire de Macron est acquise ». Probablement, comme celle du Remain sur le Leave une semaine avant le vote britannique de juin 2016 ou celle d’H. Clinton sur D. Trump, là aussi une semaine avant le vote de novembre 2016… Il est donc absolument inutile de s’inquiéter.

- « Voter Le Pen pour le choc… ». Cette formule a le mérite de la vérité. La victoire de M. Le Pen constituerait un choc, une sensation forte, du type de celle que l’on éprouve en effectuant un saut à l’élastique depuis un pont, sauf que dans le cas présent il s’agirait d’un saut à l’élastique… sans élastique. Il serait donc judicieux de préciser ce qui est attendu du choc en question. La formule rappelle étrangement celle des Brigades rouges italiennes dans le courant des années soixante-dix : prouvons par nos actions que l’Etat est fasciste, ceci accélèrera la prise de conscience du peuple et le basculement vers la vraie Révolution prolétarienne. La relation de causalité n’a toutefois jamais été validée, les preuves restent à apporter …

Par-delà ces réactions épidermiques qui peuvent être la marque d’un désarroi, posons-nous quelques questions de base : parmi les valeurs essentielles que l’on souhaite défendre, la principale n’est-elle pas la démocratie ? Les deux candidats en présence conduisent-ils aux mêmes risques ? De quelle part de démagogie sont teintés les arguments qu’ils défendent ? A force d’attendre des solutions radicales de la part des politiques ne va-t-on pas déboucher sur le pire ?

Didier Desponds (Université de Cergy-Pontoise).

 

 

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