ALTÉROPHOBIE

Dis, Zemmour, c'est quoi être breton?

 Je suis né en Normandie dans la première moitié des fifties, de parents bretons. J'avais quatre ans quand nous avons quitté les bords de la Seine pour nous établir sur la rive gauche de l'embouchure de la Aa dans un petit port de pêche alors très actif à quelques kilomètres de Dunkerque. Je dois avouer que nous n'y avons pas été accueillis à bras ouverts. En guise de "bienvenue chez les chtis", les commères du quartier ont baptisé ma mère Bécassine. Ce qui a l'époque ne m'avait guère offusqué pour la bonne raison que j'étais encore trop jeune pour savoir ce qui se cachait derrière ce sobriquet. Ce n'est que plus tard que j'ai découvert cette caricature de la Bretonne, et je ne laisserai personne affirmer devant moi qu'il s'agit d'un personnage sympathique et plein d'humour; rien que son nom, Annaik La Bornez, atteste des intentions malveillantes de ses géniteurs; en constatant qu'elle est souvent dessinée sans bouche je ne peux m'empêcher de faire le rapprochement avec ce qu'écrivait Victor Hugo sur les  Bretons dans Qatre-vingt treize:" Ils parlent une langue morte ce qui est faire habiter une tombe à leur pensée": ne pensant pas ils n'ont rien à dire et n'ont donc pas besoin de bouche, CQFD. Notons au passage les ravages que peut engendrer le jacobinovirus sur les meilleurs esprits. La phrase de Hugo est en effet une belle ânerie: si une langue est parlée c'est qu'elle n'est pas morte, et la langue bretonne survit encore aujourd'hui alors que l'écrivain est enterré depuis belle lurette; d'autre part chacun sait/ devrait savoir que n'importe quelle langue est potentiellement capable d'exprimer les plus subtiles nuances de la pensée humaine...Pour en revenir à Bécassine , qui n'avait pas encore rejoint Yabon Banania dans la poubelle de l'Histoire,je pense que nos voisines ne s'y étaient pas trompées en affublant ma mère de ce surnom ridicule: leurs intentions étaient tout sauf affectueuses...

Malgré tout mon enfance n'a  pas été malheureuse. J'ai tâché de m'intégrer tant bien que mal en m'appropriant, à l'insu de mes parents, le parler local dans mes relations avec mes copains et camarades de classe. La grande majorité des habitants parlaient en effet  ce qui ne s'appelait pas "le chti" mais simplement "le patois". Mes parents qui avaient le breton pour langue maternelle, parlaient quotidiennement le français standard qui leur avait été imposé à l'école et ils avaient un peu de mépris pour le langage indigène qu'ils considéraient comme du français déformé. J'ai appris depuis qu'il s'agissait en réalité du dialecte picard...

Je dois pourtant mentionner un incident qui m'a marqué. Je devais avoir 6 ou 7 ans. C'était une belle matinée de printemps où tout respirait la joie de vivre, les mouettes riaient dans l'air transparent et notre petit port de pêche prenait des allures de station balnéaire...En ce jeudi, jour sans école, j'avais rejoint mon amie Martine dont les parents, qui étaient aussi les propriétaires de notre maison, tenaient un des nombreux cabarets qui se partageaient la clientèle des marins pêcheurs tout au long du boulevard du port. Nous étions assis sur le seuil du bistrot, regardant rêveusement les chalutiers et les crevettiers qui prenaient le large vers des pêches forcément miraculeuses, quand nous vîmes arriver notre copain Marcel dont les parents étaient également cafetiers. Nous décidâmes de le taquiner en faisant mine de lui interdire le passage sur notre portion de trottoir: "  Hugh, toi visage pâle interdit de passer sur territoire apache!". Mais le visage pâle qui s'était sans doute levé du mauvais pied interpréta comme une déclaration de guerre ce qui n'était qu'une invite au jeu. Rouge de colère, il réussit à forcer le passage et s'enfuit au galop vers la demeure de sa grand-mère située à quelques dizaines de mètres de là. Soudain nous aperçûmes une tornade noire qui se précipitait vers nous: l'aieule  accourrait en gesticulant  et en vociférant pour venger l'affront fait à son petit fils. Nous eûmes  juste le temps de nous réfugier à l'intérieur du café des parents de Martine. La Calamity Jane rebroussa alors chemin non sans avoir lâché ce cri du coeur qui résonne encore à mes oreilles: "Sale breton!!" C'était la première fois que j'étais confronté à cette maladie de la société française, dégénérescence du jacobinisme: l'altérophobie. Ce ne devait pas être la dernière. C'est à partir de ce moment que je compris que je n'étais pas chez moi. Quant à Marcel, ses parents lui interdirent désormais de jouer avec "le fils de Bécassine"...

Quelques années plus tard, alors que j'étais en  sixième, une bagarre éclata dans la cour pendant la pause méridienne, opposant deux camarades de classe avec qui je m'entendais également bien; quand l'un deux se mit à traiter l'autre de "sale breton", je me surpris à encourager l'insulté : "vas y donc S. , cogne plus fort!"

Une autre fois, j'attendais mon tour chez le coiffeur. Celui ci bavardait avec son client et la conversation portait sur les Arabes. "Et puis d'abord, déclara le capilliculteur, ces gens là ne sont pas comme nous!!" J'eus envie de me lever et de partir en leur lançant "moi non plus je ne suis pas comme vous!!" Ma timidité maladive m'en empêcha mais c'est à cet instant précis que j'ai su que j'étais breton.

 

A Éric Zemmour qui déclarait sur Cnews le 23 octobre "Quand le général Bugeaud arrive en Algérie, il commence à massacrer les musulmans et même quelques juifs. Eh bien moi je suis aujourd'hui du côté du général Bugeaud. C'est ça être Français!", je voudrais répondre: " et bien moi aujourd'hui je suis du côté des massacrés: c'est ça être Breton!"

 

 

 

 

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