Ligue des Champions : une réforme qui ne déforme pas grand chose

La campagne de Ligue des Champions qui se clôt ce soir avec une finale Liverpool-Tottenham est l'une des dernières sous ce format-là. L'UEFA planche sur une nouvelle formule - concentrée sur le gratin du football européen et moins ouverte aux seconds couteaux - déjà critiquée. Mais finalement, la formule actuelle ne sert-elle pas déjà les gros clubs européens, au détriment des plus faibles ?

La Ligue des champions pourrait avoir une nouvelle formule à parti de 2024. © Getty Images La Ligue des champions pourrait avoir une nouvelle formule à parti de 2024. © Getty Images
On les entend, les amoureux d'un football romantique, faisant appel à la mémoire d'épopées proustiennes retransmises sur les chaînes encore gratuites, pour oublier ce que leur sport devient dans ce XXIe siècle débridé. L'annonce en mars d'une prochaine réforme de la Ligue des champions a réveillé ces doux rêveurs. Car sous l'impulsion d'Andrea Agnelli, président italien de la Juventus et de l'EAC (Associations des clubs européens) regroupant les plus grandes écuries du continent, la compétition reine pourrait, à l'orée 2024, devenir un tournoi quasi fermé.

L'objectif de cette réforme est, comme souvent, économique ; il y aurait 224 rencontres disputées par édition, contre 96 aujourd'hui. Cela générerait plus de revenus pour les clubs avec une augmentation des droits télévisuels (+40% selon certaines estimations) et des revenus marketing. En résumé, la phase de groupe actuelle (32 équipes réparties en 8 groupes de 4) serait remplacée par une phase de 4 poules de 8. Les quatre premiers seraient qualifiés pour les 8èmes de finale. Jusque-là, rien de bien différent, notamment pour ce qui est des chances de soulever le trophée.

Un carré VIP plus fermé

Ce qui fait tiquer les pourfendeurs de cette réforme, c'est le mode de qualification pour la nouvelle formule. Les six premiers des quatre groupes seraient de facto maintenus pour l’édition suivante. Soit les trois quarts des équipes en lice. Il ne resterait alors que huit places libres, qui pourraient être réparties entre les demi-finalistes de la Ligue Europa (la petite soeur de la LDC) et quatre pour des championnats mineurs (Portugal, Russie, Pays-Bas, etc.) moins représentés dans le groupe de tête initial.

On n'accèderait donc plus au gotha européen via les performances en championnat, comme c'est le cas cette saison pour Lille, dauphin du Paris Saint-Germain. "Les compétitions domestiques doivent être la base des compétitions internationales. On doit se qualifier pour les compétitions de l'UEFA via les championnats nationaux. Sans ça, impossible de garder l'intérêt des supporters", a dénoncé Lars-Christer Olsson, président de l'association des Ligues professionnelles, à l'issue d'une réunion à Madrid rassemblant 244 clubs dont 19 français, début mai.

Outre les fans de foot qui sentent qu'on leur arrache leur équipe, les clubs secondaires et les ligues nationales se sentent les plus lésés. "Si les informations que nous avons eues jusque-là sont fondées, il faut que l'UEFA revoie sa copie", a clamé Didier Quillot, directeur général exécutif de la Ligue de football professionnel française, appelant à un "consensus" sur la réforme. "On ne peut rien réformer dans les compétitions (européennes) sans l'accord des ligues nationales", a assuré pour sa part le président de la Liga española, Javier Tebas.

Le président de l'ECA, l'italien Andrea Agnelli. Le président de l'ECA, l'italien Andrea Agnelli.

 La suite logique de la mondialisation

Pourtant, avec plus de cohérence, les arguments "against moderne football" devraient déjà souffler depuis quelques temps dans les travées des stades européens. Car la C1 n'a cessé de se transformer et de se réinventer, au profit des plus riches : si au début elle ne voyait s'affronter que les champions des nations du Vieux continent (comme ce fut le cas lors du sacre marseillais en 1993), elle a par la suite intégré les meilleurs équipes des principaux pays, si bien que l'Espagne ou l'Angleterre ont déjà envoyé cinq représentants disputer la Ligue des champions.

Ce que dénoncent les anti-réformistes a déjà commencé à prendre forme depuis les années 1990, décennie où le tournoi s'est agrandit presque tous les deux ans, au profit des plus riches. Si la nouvelle édition prévue pour 2024 sera davantage fermée aux outsiders, que dire de la Ligue des champions actuelle ? La C1 a vu des équipes espagnols remporter le trophée 5 années d'affilée entre 2014 et 2018, et les anglais composter trois des quatre billets pour les demi-finales de l'édition en cours. La C1 est déjà fermée !

Les pays craignent de voir leurs tournois domestiques dévaluées. Mais cette mise en retrait existe aussi déjà depuis longtemps. La concurrence est telle en Europe que la Ligue des champions est déjà la compétition reine. Les pourfendeurs de la réforme redoutent que les entraîneurs alignent leurs remplaçants en championnat, faussant ainsi le jeu. Mais qu'ils jettent un oeil aux compositions du FC Barcelone et de Liverpool en Liga et Premier League, avant leur confrontation en demi-finale, en avril dernier : les grosses cylindrés galvaudent déjà certaines affiches de championnat au détriment de la Ligue des champions.

S'il est clair que la réforme de l'ECA vise à sanctuariser un peu plus la scène européenne, les romantiques semblent avoir la mémoire courte. Finalement, chaque aficionado garde en souvenir la compétition de son enfance ; la Coupe des clubs champions pour les plus anciens, la Ligue des champions actuelle pour les plus jeunes. Tout en oubliant que l'UEFA n'a cessé de faire évoluer le tournoi dans le but de le réserver à une élite. La réforme voulue pour 2024 n'est qu'une étape supplémentaire d'un processus déjà bien établit depuis une trentaine d'années. Une nouvelle réunion devrait avoir lieu la semaine prochaine, les 6 et 7 juin, entre clubs européens, pour discuter des modalités de cette nouvelle Ligue des champions. Un symposium que certains membres de l'ECA devraient boycotter.

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